Culture

«Centaure», «The Ride», les chevauchées fantastiques

Temps de lecture : 5 min

Venus d'Asie centrale ou des grandes plaines de l'Ouest américain, deux films pourtant très différents –un conte et un documentaire– chantent les chevaux et les hommes, les mémoires et les légendes, pour mieux regarder aujourd’hui.

Aktan Arym Kubat, le "centaure" (©Epicentre Films)
Aktan Arym Kubat, le "centaure" (©Epicentre Films)

Il s’envole. Sur le cheval lancé au galop, l’homme semble soudain emporté par un souffle surnaturel.

Ce souffle est tout à la fois celui de la mémoire du peuple de cavaliers que furent les Kirghizes, celui de la colère contre une évolution de la société entre inégalités économiques et influence croissante d’un islamisme rigoriste importé, et celui du cinéma comme élan, comme mouvement physique dans l’espace.

Bande annonce du film

Ce cheval, l'homme que tout le village appelle Centaure l’a volé, à la grande fureur de son riche propriétaire. Il le rendra aussitôt après sa chevauchée fantastique. Lui, l’ancien projectionniste (du temps où la salle de cinéma n’avait pas été transformée en mosquée), désormais ouvrier dans le bâtiment, n’a que faire de posséder l’animal. Ce sont le mouvement et les retrouvailles avec un mythe fondateur qui lui importent.

Les conséquences de son geste forment la trame narrative, riche en rebondissements, de Centaure, le cinquième film d’Aktan Arym Kubat.

Un survivant des promesses du cinéma d'Asie centrale

Celui-ci s’appelait Aktan Abdykalikov lorsqu’on l’a découvert avec son premier film, le magnifique Fils adoptif, en 1998. Il s’inscrivait alors comme une des principales figures de la maigre cohorte des cinéastes très talentueux issus des ex-Républiques asiatiques soviétiques, aux côtés des kazakhs Darejan Omirbaiev, Ermek Shinarbaev et Serguei Dvortsevoi ou du tadjik Djamshed Usmonov.

C’est peu dire que ces immenses territoires, par ailleurs profondément différents, n’ont pas tenu leurs promesses cinématographiques, au point de disparaître presque entièremnt des zones de visibilités cinéphiles, à l'exception du solitaire Emir Baigazin.

Le Centaure (Aktan Arym Kubat) en famille, et entre deux mondes (©Epicentre Films)

Du moins retrouve-t-on Aktan Arym-Kubat en pleine forme, devant et derrière la caméra. C’est lui en effet qui joue le rôle-titre, moins comme un acteur au sens classique que comme un conteur qui incarnerait son récit en même temps qu’il le narre.

L’interprète comme le cinéaste y déploient un très séduisant assemblage d’humour, de présence physique et de capacité à se mouvoir dans un monde hostile, le réalisateur et scénariste chevauchant avec maestria les questions de l’intégrisme religieux, de la perte de la culture (traditionnelle mais pas uniquement), du fonctionnement d’une collectivité soumise à plusieurs lois différentes.

Un parfum de western

Centaure est un conte contemporain où se mêlent et s’affrontent anciennes légendes et enjeux politiques et sociaux très actuels. C’est aussi un chant d’une grâce évidente et simple, où les visages, les paysages, la lumière tiennent une place décisive.

Au cœur de l'Asie centrale, des images de western (©Epicentre films)

Si y figurent quelques images d’un beau film du plus grand cinéaste kirghize de l’ère soviétique (La Pomme rouge de Tolomouch Okeev, 1975), Centaure évoquera surtout à tout spectateur de cinéma l’univers du western.

The Ride de Stéphanie Gillard (©Rouge Distribution)

The Ride, la chevauchée de la mémoire

C’est le même univers qu’évoque aussi un film apparemment tout différent, qui sort en salle mercredi 7 février. The Ride est un documentaire, et si on y voit aussi des chevaux et des humains, c’est plus souvent au pas qu’au grand galop.

Bande annonce du film

Pourtant, le film tourné par la française Stéphanie Gillard aux côtés des sioux Lakota est au fond porté par un esprit comparable.

La réalisatrice accompagne la chevauchée rituelle qui, au plus dur de l’hiver, refait chaque année les 450km qui séparent la réserve de Pine Ridge, où Sitting Bull fut assassiné par la police états-unienne le 15 décembre 1890, de Wounded Knee, où son peuple fut massacré par l’armée treize jours plus tard, mettant fin aux dites guerres indiennes.

Dans la campagne américaine actuelle, entre autoroutes et plaines céréalières bourrées d’OGM, le groupe de cavaliers ne cesse de grandir.

Des ados américains d'aujourd'hui

Le film montre le froid et les difficultés matérielles, il fait rencontrer des personnages étonnants, attachants, accompagne des ados américains d’aujourd’hui –«indiens» en Nike et cellphones bien saturés de gadgets– qui ont choisi de participer à cette aventure, la plupart montant à cheval pour la première fois de leur vie.

À l'étape du soir, les récits du passé rapprochent et réchauffent (©Rouge Distribution)

Surtout, s'y jouent deux phénomènes qu'on dirait distincts, et qui trouvent à se fondre grâce au cinéma.

L’un est principalement affaire de parole, de récits: le matin, dans le froid, au moment des consignes pour la journée, mais surtout le soir, lors des haltes dans des campings ou des gymnases de petites villes où dort la caravane, les participants se racontent les uns aux autres l’histoire des Sioux: la conquête, l’interminable litanie des spoliations, violences, mensonges et massacres que leurs ancêtres ont subi.

Faire communauté

Cette histoire, ils la connaissent. Il ne s’agit pas tant d’apprendre que de faire communauté par le récit, de reconstruire patiemment, constamment, un sentiment d’inscription dans une durée et un espace, eux qui ont été privés de tout, et sont toujours aussi pauvres.

Vient par surcroit l’idée que le fait qu’ils aient accepté que des Blancs (la petite équipe du film) les accompagnent et témoignent suppose qu’il ne s’agit pas là de «communautarisme», mais d’un patient et émouvant travail de construction et de transmission.

L’autre phénomène est visuel et mémoriel: cette équipée à cheval dans les grandes plaines convoque immanquablement des souvenirs de cinéma.

La beauté des plans de chevauchées, la robe d’une bête qui semble venir directement de La Prisonnière du désert ou de La Flèche brisée, ou les instants captés au détour d’un moment dédié au dressage ou aux soins des montures, convoquent un imaginaire qui n’est plus celui des descendants des vainqueurs de la bataille de Little Big Horn, mais de tout spectateur de cinéma.

La belle réussite du film de Stéphanie Gillard tient à la fusion de ce récit «interne» et de ces images «universelles», dans un mouvement de cinéma qui est aussi inscription dans le présent.

Un présent particulièrement intense pour ceux que nous voyons à l’écran, depuis deux ans engagés dans un combat pour essayer d’empêcher le passage du Dakota Access Pipeline sur leur territoire, ce qu’ils avaient fini par obtenir d’Obama avant que Trump, actionnaire du projet pétrolier, ne l'a fasse annuler.

Les Kirghizes et les Sioux, les intégristes islamistes et les magnats du pétrole, pas question de tout confondre. Simplement prendre acte de comment des gestes de cinéma peuvent, ici, là, associer légendes, mémoires et conflits actuels, paysages réels et imaginaires, pour redonner accès à un monde on ne peut plus réel.

Centaure

d'Aktan Arym Kubat, avec Aktan Arym Kubat, Nuraly Tursunkojoev, Zarema Asanalleva.

Durée: 1h29. Sortie le 31 janvier 2018

Séances

The Ride (La Chevauchée)

de Stéphanie Gillard, avec Ron His Horse Is Thunder, Jesse Jame White, Manaja Hill.

Durée: 1h27. Sortie: 7 février 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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