France

Et si à Calais, comme à Notre-Dame-des-Landes, naissait un nouveau monde?

Temps de lecture : 8 min

La venue de Macron à Calais a encore empiré les relations avec nombre d'associations, qui lui reprochent sa politique migratoire. Mais cet affrontement dépasse peut-être cette question pour dire quelque chose sur le monde que l'on veut.

Panneau redessiné à la main dans l'espoir d'ouvrir de nouvelles routes |
Loic Venance / AFP
Panneau redessiné à la main dans l'espoir d'ouvrir de nouvelles routes | Loic Venance / AFP

Emmanuel Macron est venu en personne, à Calais, donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Histoire de voir. De juger des effets de son coup de force sur le climat de tension qui pèse entre les autorités et les quelque 500 migrants revenus en ville, dans l’espoir de trouver un passage pour l’Angleterre.

Le chef de l’État ne livre pas les noms de ceux qu’il accuse de «mensonges» et de «manipulations», mais dans l’assistance qui se presse à son discours, le 16 janvier, dans les locaux de la gendarmerie de Calais, personne n’ignore qu’il vise directement les associations locales d’aide aux migrants. À commencer par les plus connues: l’Auberge des Migrants, Utopia 56, Salam, et les antennes régionales du Secours catholique et de Human Rights Watch, toutes soupçonnées de chercher à contrecarrer la politique migratoire du gouvernement.

«J’appelle toutes les associations à la responsabilité, avertit Emmanuel Macron. Lorsque des associations encouragent ces femmes et ces hommes à rester là, à s’installer dans l’illégalité, voire à passer clandestinement de l’autre côté de la frontière, elles prennent une responsabilité énorme.»

Depuis le démantèlement de la jungle, une cité proscrite

En réalité, la politique migratoire dans Calais n’est pas un fait du nouveau quinquennat. Elle a été définie sous le précédent, par l’autorité de Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur. Le démantèlement de la jungle, à la fin du mois d’octobre 2016, quand l’immense bidonville avait fini par accueillir près de 8.000 personnes, avait été assorti d’une interdiction totale et définitive, faite aux migrants, de séjourner dans la ville. L’État avait conduit des milliers d’immigrés vers des centres d’accueil et d’orientation (CAO), ouverts pour la circonstance. Les mineurs isolés avaient été mis à l’abri dans des centres d’urgence. Et le bidonville rasé. L’épopée de la jungle ainsi close, Calais avait été décrétée cité proscrite.

Combien de semaines la ville avait-elle ensuite connu un quotidien sans migrants, après vingt ans d’un compagnonnage imposé par sa situation, anachronique, de port-frontière anglais? Bien sûr, l’interdiction officielle était restée lettre morte, et dès l’hiver 2016-2017, des étrangers étaient revenus. Afghans, Irakiens, Soudanais, migrants pour la plupart anglophones, anciens occupants de la jungle ou primo-arrivants, animés par l’espoir de réussir à traverser la Manche pour rejoindre leurs diasporas, installées à Londres.

Ils squattaient des hangars, plus généralement improvisaient des campements sommaires pour la nuit, dans les bois le long de l’autoroute conduisant à l’Eurotunnel. Le jour, ils restaient cachés. Les forces de l’ordre les dispersaient, déchirant les tentes et leurs rares effets personnels, au prétexte de l’interdiction de séjour générale, et bien sûr, les escouades de CRS avaient parfois la main lourde. En dénonçant «les violences policières» commises sous leurs yeux, les associations locales d’aide aux migrants retrouvaient une raison d’être qu’elles avaient perdue avec le démantèlement de la jungle. Certaines avaient même dû licencier leurs salariés.

La misère des migrants à nouveau en pleine lumière

Emmanuel Macron a raison: les associations contrecarraient bel et bien la nouvelle politique migratoire locale. Elles s’étaient mises à ramener les migrants en pleine lumière, au vu de la population calaisienne et des autorités, notamment par des distributions de nourriture, et ce faisant, popularisaient leur action parmi les étrangers éloignés, fin 2016, qui étaient à leur tour revenus sur place gonfler le groupe de sans-abris à secourir. En février 2017, le Secours catholique avait voulu installer des douches et des sanitaires en ville. La mairie s’y était opposée, bloquant l’entrée des installations, mais un tribunal administratif, saisi par les associations, avait annulé les arrêtés municipaux, et contraint la ville à garantir l’accès à ces points d’eau.

Le ministère de l’Intérieur était ensuite passé aux mains de Gérard Collomb. Cependant, dans Calais, l’attitude des forces de l’ordre n’avait pas connu de phase de modération. Au contraire, selon certaines associations. En juillet, Human Rights Watch publiait un rapport dénonçant l’usage par les CRS de gaz au poivre, projeté sur des migrants surpris dans leur sommeil, ou sur leurs affaires. Cette alerte avait fait grand bruit et Gérard Collomb avait gagné à cette occasion la réputation d’un «dur». Conforté par les conclusions, négatives, de plusieurs enquêtes administratives, il avait défendu ses troupes.

Des migrants utilisent un point d'eau installé par le Secours catholique à Calais | PHILIPPE HUGUEN / AFP

C’est cette défense que reprend aujourd’hui le chef de l’État, dans Calais, à portée de voix de ceux qu’il accuse d’exagération systématique.

«Je ne peux pas accréditer l’idée que les forces de l’ordre exercent des violences physiques, confisquent des effets personnels, réveillent des personnes en pleine nuit, utilisent du gaz lacrymogène sur des points d’eau ou au moment de la distribution des repas». Il sait que l’Etat n’est toutefois pas à l’abri d’un incident isolé. «Si cela est fait, c’est contraire à toute déontologie, si cela est fait et prouvé, cela sera sanctionné.»

Mais le président ne croit pas que les torts soient du côté des 1.130 policiers et gendarmes présents en permanence dans la ville. À une bavure policière près, il vise plutôt le militantisme actif de certains bénévoles, qui attendent l’arrivée des forces de l’ordre, caméras au poing, pour témoigner de ce qu'ils voient.

Des radicaux parmi les militants

Emmanuel Macron n’en est pas dupe: des activistes plus radicaux sont aussi revenus en ville, parfois membres des «Black Blocs» anglais ou belges, qui voisinent avec les associations humanitaires, et poussent les étrangers à tenter leur chance, du côté du port ou du tunnel, les aidant à ériger des barrages, la nuit. «Des modes opératoires que l’on ne rencontre nulle part ailleurs en France», accuse le président. Des «plots en béton». «Des poteaux, des troncs d’arbres…», précise-t-il.

Jamais, depuis vingt ans, de mémoire de bénévole, à Sangatte ou à Calais, les rapports n’ont été aussi détestables entre les associations et les autorités préfectorales ou ministérielles, les secondes soupçonnant les premières d’une sorte d’insurrection humanitaire. Comme s’il fallait coûte que coûte maintenir la présence de migrants en ville, et laisser à peu près ouvert le corridor illégal pour l’Angleterre. Et dans l’autre camp, empêcher les deux.

Dans cette crise, désormais à vif, le chef de l’État, que personne ne pensait voir aussi offensif sur le dossier, a décidé de priver les associations de ce qui est entendu, dans l’opinion, comme leur action légitime, en tout cas historique: les distributions de survie. L’accès à l’eau et aux repas sera désormais assuré directement par les services de l’État. L'objectif: provoquer l’inutilité des bénévoles locaux. Des travailleurs sociaux ont aussi été recrutés, qui rappelleront, pendant leurs maraudes, l’interdiction de territoire à tous. Et une grande ONG, France Terre d’Asile, non impliquée dans les antagonismes actuels, est en charge de l’accueil dans les centres de la région, où «le tri» des étrangers par l’administration est évidemment proscrit.

Pourquoi ces jeux dangereux, de la part d’associations locales, connues pour leur générosité? Pourquoi le risque pris d’une assimilation aux militants radicaux, qui sont prêts à céder à la violence, et qui prêtent le flanc aux accusations de complicité avec les mafias de passeurs?

Et j'ai rêvé d'un autre monde

À la vérité, Calais est une ZAD (zone à défendre) mouvante. Comme à Notre-Dame-des-Landes (NDDL), des individus s’opposent à une décision gouvernementale dans l’espoir de pouvoir expérimenter un monde plus fraternel, dans l’espace sauvegardé ou reconquis. Deux temporalités, qui se succèdent, et paraissent nécessaires l’une à l’autre: la résistance d'abord, puis, une fois l’adversité repoussée, le choix de formes de vie pacifiques. Le mouvement Nuit Debout, place de la République, à Paris, n’est pas né autrement. Improvisé au soir d’une manif' violente contre la loi El Khomry.

La récente victoire des «zadistes» de Notre-Dame-des-Landes est la preuve que quelque chose d’innovant a été inventé là. À Sivens (Tarn), la lutte contre un projet de barrage; à Roybon (Isère), contre l’ouverture d’un Center Park; à NDDL; bientôt sur d’autres sites, en France. Au nom de la biodiversité à défendre, des «zones humides» à préserver, après les heurts avec la police succèdent les assemblées de volontaires, venus, justement là, sur les plans de cadastre de l’ennemi économique ou social, se lancer dans des projets, souvent agricoles, de décroissance ou de minimalisme.

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La ZAD de Notre-Dame-des-Landes déborde d’idées et d’activités «à petite échelle», a-t-on appris, depuis que ce mouvement a accepté récemment de s’entrouvrir aux questions. Regroupements de paysans hostiles à la destruction des zones agricoles ou à leur agrandissement obsessionnel; auberges in situ; habitats des bois; boulangeries, tanneries, ventes directes, soutien alimentaire aux piquets de grève des usines, etc.

«Un monde, explique une zadiste à Médiapart, qui essaie de se passer d’eux.» Se passer d’eux. C’est à peu près ce qui trotte dans la tête de beaucoup de bénévoles humanitaires: «S'enraciner dans ce qu’on a réussi à sauver».

En fait, beaucoup d’humanitaires, souvent lassés des échecs répétés de leur action, en butte aux autorités, critiqués par une large part de l’opinion publique, rêvent d’une forme de République des migrants. D’une installation, même instable, dans un no man's land entre France et Angleterre. À Calais, dans les associations, la nostalgie de la jungle reste forte. Là où le ministère de l’Intérieur, les médias et beaucoup de Français n’ont vu ou voulu voir qu’un monstrueux bidonville, insalubre, voué à la boue et parcouru de rats, d’autres se sont plu à y sentir vibrer une humanité inégalée dans leur propre environnement social.

«La vitalité inouïe» de la jungle

Les semaines précédant le démantèlement de la jungle, à l’automne 2016, des militants faisaient encore visiter avec fierté les allées bordées d’ornières du camp, vantant la fameuse chapelle éthiopienne (orthodoxe), de planches et de tôles, les cafés, la bibliothèque, toutes les alcôves si précaires, aux yeux non exercés, de cette Babel de destinées.

«Malgré les conditions de vie difficiles, expliquait alors un responsable de l’Auberge des Migrants, les migrants ont fait preuve d’une créativité incroyable. En quelques semaines, ils avaient installé restaurants, épiceries, coiffeurs, lieux de culte…»

Jusqu’à la fin de la jungle, des pétitions, servies par un fort contingent de solidarités parisiennes, ont réclamé à la fois l’amélioration des conditions de vie des migrants et leur maintien dans le camp. Des sociologues ont théorisé l’originalité de cette «microsociété expérimentale». Le collectif PEROU (Pôle d’exploration des ressources urbaines) a même élaboré un rapport interministériel, qui se chargeait, selon le politologue Sébastien Thiéry, «de documenter ce qui s’y construit, ce qui s’y affirme et ce qui s’y invente, à l’interface du bidonville et de la ville». Le politologue relevait «la vitalité inouïe» de la jungle. «C’est cette puissance-là qu’il faut accompagner», ajoutait-il.

Des architectes, regroupés au sein de l’association Actes et Cités reprenaient les affirmations de Doug Sanders, auteur du livre Comment les migrants changent le monde, et prônant «l’invention d’une autre ville, légère, post-capitaliste, qui s’adapte en fonction des besoins, beaucoup plus proche de la valeur d’usage.»

À Calais, Emmanuel Macron vient se heurter de plein fouet à une philosophie peut-être chimérique, à «une impasse», à «l’installation dans une situation intenable», comme il le dit encore, illégale de surcroît, mais qui a, ces semaines-ci, une forte tendance à voir grandir son influence. L’Élysée a senti le danger. Ce mouvement calaisien tâtonnant, mais que l’État ne parvient pourtant pas à enrayer, puise sans doute une force de cousinage dans l’odyssée des zadistes de Notre-Dame-des-Landes, et nul ne sait vraiment de quel mouvement, entre immigration et écologie, l’air pourrra bien se charger, cet hiver.

Philippe Boggio

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