Sciences

Ce sont les révolutionnaires qui font avancer la science

Temps de lecture : 10 min

Faire avancer la science, c'est aussi et surtout savoir éliminer les idées mortes.

Réplicateurs | Sarah_Loetscher via Pixabay CC0 License by
Réplicateurs | Sarah_Loetscher via Pixabay CC0 License by

Une éminente biologiste de Harvard, Pardis Sabeti, vient de dénoncer le mouvement de réplication en psychologie. Selon la scientifique, il s'agit d'une «mise en garde» contre la manière dont les velléités de réformes de la recherche pourrait «tuer dans l’œuf des idées nouvelles».

Son argumentation, en bref, consiste à dire que le débat «infernal» sur les erreurs statistiques observées dans cette discipline n'a fait qu'entraver son progrès. Il y aurait une «meilleure façon d'avancer», selon Sabeti, «via l'évolution et non pas la révolution».

À titre de comparaison, elle décrit ce qui a pu se passer dans sa propre discipline, la génomique humaine: voici une dizaine d'années, une palanquée de faux positifs allaient laisser place, sans bruit ni fureur, à de meilleures méthodes scientifiques et des résultats dès lors plus solides. «Nous en sommes sortis plus engagés, productifs, unis et triomphants», dit-elle. Et il est désormais temps pour les psychologues de mettre leur mesquinerie de côté et de suivre cet exemple.

Description fallacieuse des débats

L'appel de Sabeti pour une fin de la révolution, publié dans le Boston Globe, a été salué par nombre de ses collègues. «Mettez la sourdine sur l'agressivité et que cesse la justice sommaire des réseaux sociaux», écrivait ainsi le psychologue cognitiviste Steven Pinker sur Twitter.

Sabeti a «écrit l'un des articles les plus brillants sur la politique de la psychologie sociale qu'il m'ait été donné de lire» confirmait Daniel Gilbert. «Papier remarquable […] sur la manière dont deux disciplines scientifiques ont pu s'amender», encensait pour sa part Atul Gawande.

Des louanges assez malvenues. Si Sabeti nous fait croire que les réformateurs en psychologie se comportent tous comme des petites brutes, c'est loin d'être réellement le cas. Elle laisse aussi entendre que les changements en génomique sont survenus sans la moindre acrimonie, comme si des scientifiques concurrents s'étaient tous donné la main pour chanter la mélodie du bonheur. Ce n'est pas la vérité.

La description faite par Sabeti des débats agitant la psychologie est particulièrement fallacieuse. Selon son article, les «révolutionnaires» de la discipline constituent une vilaine camarilla de «scientifiques et de blogueurs» qui entendent réduire leurs collègues en charpie.

Amy Cuddy et les «postures de pouvoir»

Sabeti cite sept victimes de cette «persécution», mais il est évident qu'elle se focalise sur Amy Cuddy, cette professeure de la Harvard Business School qui aura accédé à la célébrité grâce à ses recherches sur les «postures de pouvoir».

Dans sa conférence TED devenue virale, Cuddy affirme qu'un simple changement de position corporelle peut jouer sur vos hormones et vos comportements et aider à galvaniser les «sans ressources, sans technologie, sans statut ni pouvoir».

Une hypothèse qui s'est révélée fausse: les réplications nombreuses et rigoureuses de ses travaux n'ont trouvé aucun effet des postures de pouvoir sur les hormones et une action sur les comportements plus qu'infime.

Mais Sabeti ne connaît visiblement pas ces études. Son article affirme (à l'instar de Cuddy) que les postures de pouvoir ont de réels effets –que grâce à elles, des individus se sentiraient plus puissants. Mais ce résultat n'est pas aussi surprenant qu'il en a l'air et il ne correspond même pas aux principales conclusions que Cuddy tirait dans ses premières recherches.

En outre, même si ces effets d'une «puissance ressentie» sont relativement faibles, en moyenne, ils peuvent être liés aux attentes des cobayes –notamment parce que des études observent des effets plus conséquents des postures de pouvoir chez les individus familiers de la vidéo de Cuddy.

Si on en croit Sabeti, nous en saurions davantage sur la science des postures de pouvoir si la bile des réplicateurs n'était pas passée par là pour étouffer la recherche. «Les critiques apportées à Cuddy et à d'autres scientifiques ont été si acerbes, écrit-elle, que les chercheurs réfléchissent désormais à deux fois avant de publier leurs résultats» –une affirmation aussi péremptoire qu'infondée: à ma connaissance, les scientifiques ratent rarement une occasion de grossir leur CV de publications.

Sabeti poursuit: lorsque des scientifiques comme Cuddy essayent de se défendre avec des données, ils sont «couverts sous les huées» et leurs idées sont «rejetées». «Les persécuteurs se rassemblent et les badauds effrayés préfèrent regarder ailleurs», ajoute-t-elle, en précisant que ces débats ont souvent lieu dans l'arène des réseaux sociaux, où l'on est «souvent tenté de confondre la suspicion avec la vérité».

Guéguerre circonscrite

L'article du Boston Globe cite dix exemples de cette cruelle et blessante rhétorique –dix endroits sur les réseaux sociaux où des chercheurs ont été accusés d'être «sur la défensive», «malhonnêtes», «maladroits», «incompétents», «dans le déni le plus complet», «grotesques», «hostiles à la réplication» ou encore d'élucubrer de la «pseudoscience», de la «science de pacotille» ou des «sornettes pour tabloïds». «Les attaques contre ces scientifiques sont devenues si personnelles et effrayantes qu'il n'y a peut-être plus personne pour prendre ouvertement leur défense», avertit Sabeti.

Qui sont, exactement, ces révolutionnaires au couteau mathématique entre les dents? Cliquez sur les liens dans l'article du Boston Globe et vous verrez que sept des dix exemples pris par Sabeti proviennent d'une seule source: le statisticien de Columbia Andrew Gelman. Six sont tirés de son blog, le septième d'un article co-écrit pour Slate avec Kaiser Fung. Deux autres correspondent à des commentaires anonymes extraits du blog de Gelman et le dernier exemple provient d'un article de FiveThirtyEight signé par la journaliste scientifique (scrupuleuse et primée) Christie Aschwanden.

En d'autres termes, lorsque que Sabeti parle d'une atmosphère terrifiante et suffocante en psychologie sociale, elle se réfère quasi exclusivement à un seul chercheur, d'une autre spécialité, et à quelques lecteurs de son blog. Et si elle cite sept victimes –Cuddy, Angela Duckworth, Kristina Durante, Barbara Fredrickson, Simone Schnall, Roy Baumeister et Fritz Strack– quasiment tous ses cas concrets concernent Cuddy.

Il est vrai que les critiques des travaux de Cuddy –et les critiques de ces critiques– ont reçu beaucoup d'attention médiatique –parce que les travaux de Cuddy, après son passage chez TED, ont été très médiatisés. Mais ces critiques représentent une fraction infime du mouvement réformateur agitant aujourd'hui la psychologie sociale.

Nouvelle attitude

La volonté de promouvoir des méthodes plus ouvertes et transparentes, et de réanalyser des recherches passées est, à la base, aussi exhaustive que bienveillante. Tous les échecs de réplication ne se terminent pas en pugilat et la plupart des débats sur le sujet ont été des plus productifs.

De fait, la psychologie sociale est bien plus avancée sur la résolution de ses problèmes –avec la mise en œuvre de procédures au sein des revues et des laboratoires visant à éviter la propagation de faux positifs –que beaucoup d'autres disciplines scientifiques.

Reste que Sabeti suit l'histoire de Cuddy et en ignore plein d'autres. Mais même là, je pense qu'elle est à côté de la plaque. Dans le morceau de bravoure de son article, elle conseille à la psychologie de «gérer sa révolution» en «promouvant sciemment la civilité et la rigueur».

Une nouvelle attitude qui permettra aux scientifiques, affirme-t-elle, de mener des recherches significatives pour «faire toute la lumière sur des phénomènes psychologiques» comme les postures de pouvoir. «Certaines hypothèses, comme l'idée que des postures précises modifient temporairement les taux hormonaux d'un individu, pourraient résister ou non», dit-elle –mais nous ne le saurons pas tant que la révolution ne se sera pas calmée et que les scientifiques se sentiront suffisamment en sécurité pour mener leur chasse à la vérité.

Soit un raisonnement proprement contre-factuel. Car non seulement l'effet des postures de pouvoir sur les hormones a été étudié, mais on pourrait même dire qu'il a été sur-étudié. Des heures et des heures ont été consacrées à la collecte de données, au pré-enregistrement d'expériences menées en réponse aux premières et faiblardes observations de Cuddy et de ses collègues.

Enquête collaborative et diplomatique

L'été dernier, la revue Comprehensive Results in Social Psychology publiait un numéro spécial détaillant une demi-douzaine de ces initiatives, toutes conduites avec un maximum de rigueur et de civilité. L'une des collègues de Cuddy, Dana Carney de l'Université de Californie à Berkeley, a même contribué à superviser le projet.

«En partie, notre objectif aura été […] de montrer comment les chercheurs peuvent se coordonner et coopérer d'une manière aussi efficace qu'efficiente», écrivaient Carney et ses collègues dans l’introduction de ce numéro spécial. «Il est évident que les chercheurs ayant contribué à ce numéro spécial ont conçu leurs travaux pour qu'ils soient les plus productifs et fertiles possible, ajoutaient-ils, et non pas pour détruire et discréditer des recherches passées».

Carney et ses collègues ont suivi à la lettre les conseils de Sabeti: ils ont mené une enquête collaborative et diplomatique sur le phénomène des postures de pouvoir. Et quel a été le résultat de cette entreprise aussi massive que coûteuse? Comme on peut le lire dans le résumé du numéro spécial: «Les postures de pouvoir n'ont quasiment aucun effet sur le plan des mesures hormonales ou comportementales».

Mais Sabeti ne dit rien de ces travaux aussi méticuleux que constructifs. Elle préfère suggérer que lorsque les détracteurs des postures de pouvoir ne sont pas des harceleurs, c'est qu'ils ont été lavés du cerveau par les grands inquisiteurs de la réplication. Ce serait par peur de subir des «reproches incendiaires», affirme-t-elle, que Carney aurait été poussée à «désavouer [ses] propres travaux».

Une autre option (plus respectueuse) ne lui vient pas en tête: que Carney a fait marcher son esprit scientifique pour jauger des données à sa disposition et suivre ce que ces données lui indiquaient.

«Trajectoire différente» en génomique

Si Sabeti fait un portrait fallacieux du mouvement de réplication en psychologie, qu'en est-il de sa propre discipline? «Avec les progrès de la génomique et de meilleures méthodes pour tester plusieurs idées à la fois, nous avons compris que certains des résultats que nous avions précédemment trouvés n'étaient en réalité que du bruit statistique», écrit-elle.

Et si, en psychologie, les persécuteurs auraient réagi à ces problèmes par la voie de la vitupération, du côté de la génomique, la trajectoire fut selon elle différente. «Globalement, les chercheurs de ma discipline ont sciemment choisi d'évoluer en faisant montre de plus de rigueur et de collaboration, pas en cherchant les petites bêtes. Nous avons travaillé avec d'autres généticiens en partant du principe qu'ils étaient honnêtes. Nous sommes repartis de zéro […] et la discipline ne cesse depuis de s'auto-corriger.»

Une formidable histoire qui passe pourtant sous silence de nombreuses anecdotes. Dans les premières années de la recherche génomique, soit jusqu'au milieu des années 2000, les scientifiques tiraient tout ce qu'ils pouvaient des technologies alors à leur disposition.

En pratique, cela voulait dire chercher des liens entre diverses maladies et certains gènes considérés comme pertinents. Par exemple, ils regardaient si des individus porteurs de différents versions d'un gène lié au métabolisme de l'alcool avaient ou non tendance à l'abus de boisson.

Mais avec l'amélioration des outils technologiques et la massification exponentielle des données collectées, les chercheurs n'allaient plus être contraints à jouer à cette devinette des «gènes candidats». Désormais, ils pouvaient scanner des génomes entiers pour trouver des corrélations entre des maladies et des configurations génétiques.

En d'autres termes, si la génomique a pris une «trajectoire différente», ce n'est pas tant grâce à la plus grande politesse de ses représentants que par la transformation radicale de la discipline. Quasiment du jour au lendemain, les données sont devenues aussi abondantes que faciles à obtenir. Ce qui allait faire une grosse différence sur le plan des questions susceptibles d'être posées et donc d'être résolues.

Débat pas si apaisé

L'évolution n'a d'ailleurs pas été sans chicayas. En 2009, par exemple, une équipe dirigée par Neil Risch allait publier une méta-analyse dans le Journal of the American Medical Association réfutant l'une des plus éminentes découvertes de l'ère passée, celle des gènes candidats –en l'occurrence que les individus porteurs d'un certain variant du gène transporteur de la sérotonine avaient plus de risques de tomber en dépression profonde après avoir vécu des événements stressants.

L'article allait littéralement torpiller cette hypothèse –et beaucoup d'autres du même acabit, qualifiées d'«associations génétiques non répliquées». Risch laissait aussi entendre qu'il valait mieux allouer des fonds au type de recherches quantitatives qu'il menait et plus ou moins abandonner les études sur des gènes-candidats.

Tout cela s'est passé aux premières heures des réseaux sociaux. S'il est vrai que les généticiens ne s'écharpaient pas entre collègues sur leurs pages MySpace respectives, ils n'étaient pas pour autant avares en vitriol.

«Le papier de Risch est un tas de merde», allait ainsi commenter un scientifique, sous couvert d'anonymat, dans un papier de David Dobbs publié dans Wired en 2012. Ceux qui critiquaient l'ancienne approche allaient être conspués en public pour leur caractère «non-scientifique». Et ces dernières années, Twitter n'a pas été en reste niveau guéguerres de généticiens.

Autopsie de théories

Dans son article pour le Boston Globe, Sabeti semble à première vue parler pour les réformateurs en psychologie, et les inviter à faire preuve de davantage de sérénité et de respect. Sauf que le titre véhicule un autre message.

«Pour une science meilleure, rappelez les révolutionnaires», est-il écrit, comme si ce «rappel» pouvait venir d'une autorité suprême, d'un psychologue général en chef. La chose serait peut-être possible si la crise de la réplicabilité ne concernait qu'un champ précis d'une discipline ou se limitait à une opposition entre deux ou trois chercheurs (peut-être qu'un jour, Andrew Gelman en aura marre de bloguer sur Amy Cuddy).

Sauf que l'actuelle révolution qui agite la psychologie, comme celle qui a pu agiter la génomique, n'est le fait ni l'initiative de personne en particulier. Personne n'est aux commandes. Et si bon nombre de chercheurs ont fait de leur mieux pour rester courtois et diplomates, ces deux disciplines charrient leur lot de cadavres –des pans entiers de la littérature et des travaux d'une vie sont aujourd'hui considérés comme des idées mortes. Certes, ce n'est pas forcément agréable de regarder l'autopsie d'une théorie, même quand elle se révèle fausse. Mais c'est ainsi que fonctionne la science.

Daniel Engber Journaliste

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