Culture

Criminels, voyous, taulards: détestés dans la vie, adulés au ciné

Temps de lecture : 8 min

Conditions de détention honteuses, surpopulation, agressions de surveillants... l’actualité carcérale fait la une. Mais alors que les «vrais» prisonniers suscitent rarement l’empathie dans la population, les taulards peuvent être rendus très sympathiques par la magie du cinéma.

Capture d'écran de la bande-annonce de Un Prophète de Jacques Audiard avec Tahar Rahim.
Capture d'écran de la bande-annonce de Un Prophète de Jacques Audiard avec Tahar Rahim.

Curieux paradoxe: les politiques s’insurgent lorsque des gardiens de prison sont agressés, mais ils savourent (comme beaucoup) les films mettant en scène des taulards qui tiennent tête à l’autorité judiciaire. Le public écoute assez couramment des morceaux de musique... appelant au meurtre de policiers.

Dans la vraie vie, les prisonniers sont marginalisés au point que leur compagnie une fois dehors est évitée. Selon un sondage Ifop en 2016 cité par Europe 1 pour Ouest France, un Français sur deux pense que la prison doit avant tout priver de liberté. En 2000, ils n’étaient que 21% à penser la même chose. L’opinion publique se crispe et voit moins la prison comme un outil de réinsertion que comme une arme de répression.

Pourtant au cinéma, les prisonniers sont presque toujours des héros positifs, intelligents et vers qui va l’empathie. Les taulards et plus largement les truands ont au cinéma un grand prestige, celui du rebelle qui n’obéit pas aux règles et aux normes établies par la société. La culture anti-flics s’est largement démocratisée. La haine de l’autorité pénitentiaire fait partie de la culture populaire. Le gardien de prison au cinéma est toujours l’archétype du salaud, rarement le prisonnier. Claire Mercier, professeure de cinéma à Paris 8, rappelle que «le cinéma est un art du peuple et de la subversion».

Capture d'écran de La Haine de Mathieu Kassovitz.

Taulards et matons

Commençons avec Le Cerveau, film de Gérard Oury sorti en 1969, inspiré de faits réels. Dans un registre très léger, Belmondo incarne un braqueur maladroit, il est en prison pour vol et, lors de l’appel des détenus, dépose un savon au sol pour faire glisser le surveillant-chef, ce qui a pour effet de déclencher les zygomatiques. Le taulard a le beau rôle, c’est un héros positif.

Belmondo, dans un autre rôle de prisonnier, moins comique mais aussi sympathique, agresse le gardien du mitard: il lui perfore la main avec un poinçon (quand même), afin de venger son copain incarné par Michel Constantin. C’est dans La Scoumoune de José Giovanni sorti en 1972. José Giovanni lui-même a fait de la prison pour extorsion de fonds et complicité d’assassinat, avant de devenir romancier, scénariste et réalisateur dans des œuvres où prisonniers et malfrats sont toujours à l’honneur. Dans le film, Belmondo complimente un prisonnier qui lui annonce avoir tué un gendarme. Tuer les forces de l’ordre est considéré comme un acte héroïque dans ce petit monde de repris de justice, et les spectateurs sont étrangement complices.

Au cinéma, on ne soutient jamais le geôlier, mais plutôt les prisonniers, même s'ils sont enfermés pour meurtre. De son vivant, Jacques Mesrine était un truand affublé d’une aura qui a inspiré le cinéma. Deux films de Jean-François RichetL’Instinct de mort et L’ennemi public numéro 1– en font presque un martyr. D’ailleurs, l’affiche du second rappelle l’iconographie chrétienne. Le profil de Mesrine en gros plan, tête baissée et ensanglantée. L’art cinématographique glorifie la mort d’un grand voyou.

L’évadé héroïque

Le système carcéral au cinéma est un monde répressif, injuste et cruel. Steeve McQueen en 1973, dans Papillon de Franklin J. Schaffner, joue un prisonnier du bagne de Cayenne condamné aux travaux forcés pour un meurtre qu’il n’a pas commis. Il est soumis à diverses tortures physiques et psychologiques ainsi qu'à des brimades et des humiliations. Le monde des gardiens de prison est pourri, imprégné de violence, de sadisme, de cruauté gratuite. Tandis que les taulards ont de l’humanité et entraînent l’identification du spectateur –heureux de les voir s’évader.

Midnight Express d’Alan Parker sort en 1978. Le film décrit la descente aux enfers d’un jeune dealer américain, arrêté à l’aéroport d’Istanbul avec une conséquente quantité de haschisch. Il vivra un véritable calvaire dans une prison dont il finira par s'évader de façon rocambolesque. D’après une histoire vraie, le scénario dépeint les geôliers et codétenus turcs de manière très négative. La sympathie va naturellement au trafiquant de drogue.

Bande-annonce de Midnight Express

Dans L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel, sorti en 1979, Clint Eastwood campe un prisonnier pragmatique et intelligeant qui, grâce à son ingéniosité et sa patience va fausser compagnie à ses geôliers et humilier le directeur de la prison. Comme presque toujours au cinéma, le prisonnier attire la sympathie en faisant face à des geôliers durs, inhumains et pervers.

Les comédies muscicales aussi

La comédie musicale exploite aussi le motif du taulard positif. The Blues Brothers, de John Landis, sorti en 1980, montre deux ex-prisonniers attachants. Ils récoltent de l’argent pour sauver un orphelinat catholique endetté tout en affrontant des fascistes américains tout au long du film. La police a également le mauvais rôle –elle est avec les nazis, seule autorité à s’opposer à la «mission» des Blues Brothers. Le film est ponctué de morceaux de musique joués par des artistes de blues et de rythm n’ blues tels John Lee Hooker, Aretha Franklin, Ray Charles et Cab Calloway qui y tiennent la vedette.

En 1986, trois taulards se font la belle dans Down By Law de Jim Jarmusch et vivent de savoureuses aventures dans le sud des États-Unis. Leur poursuite par les forces de l’ordre et leurs personnalités les rendent avenants. Pourtant l’un des personnages est un proxénète.

O’Brother, Where Art Thou?, réalisé par les frères Coen en 2000, montre trois chaleureux prisonniers qui s’évadent et partent à la recherche d’un magot dans l’Amérique profonde à l'époque de la crise de 1929. Road-trip aux multiples situations cocasses, nos évadés sont également bien plus amicaux que les policiers qui les poursuivent. Ils finissent par devenir des stars de la musique country grâce à laquelle ils trouvent la rédemption.

Le tueur de flic et la pop culture

Bonnie Parker et Clyde Barrow étaient un couple de braqueurs tueurs de flics ayant sévi durant la Grande Dépression. En 1967, le cinéaste Arthur Penn réalise le biopic Bonnie and Clyde, avec pour interprètes Faye Dunaway et Warren Beatty, qui n’hésitent pas à tirer sur les forces de l’ordre avec notre assentiment. Le parcours romantique des deux amants braqueurs est littéralement mythifié par le septième art.

Bande-annonce de Bonnie and Clyde

Roger Borniche est un ancien policier qui a écrit ses mémoires. Ses personnages sont adaptés au cinéma, comme dans Flic Story réalisé par Jacques Deray en 1975 avec Alain Delon en chasseur d’un braqueur tueur de flics incarné par Jean-Louis Trintigant.

Autre objet de fascination: la mafia italo-américaine, à travers des films qui idéalisent le crime organisé ou au moins donnent aux truands une image valorisante. Francis Ford Coppola réalise entre 1972, 1974 et 1990 le triptyque Le Parrain avec Marlon Brando et Al Pacino. Ce dernier tue un flic au restaurant, se faisant ainsi «justice».

Al Pacino tue encore un flic dans Scarface de Brian De Palma, sorti en 1983. Tony Montana, assassin cubain qui débarque en Floride, n’a pourtant rien de sympathique, mais il est devenu une légende urbaine. Il incarne encore aujourd’hui le modèle du truand qui réussit, véritable héros d’une certaine jeunesse marginalisée. Un exemple de fiction qui influence la réalité.

Capture d'écran de Scarface.

En 1987, Brian De Palma réalise Les Incorruptibles avec Robert De Niro dans le rôle du célèbre mafieux Al Capone, dont la violence et la cruauté fascinent notamment lors de l’assassinat du policier chargé de faire tomber son gang.

En 1990, Martin Scorsese sort Les Affranchis avec Ray Liotta, Robert De Niro et Joe Pesci, basé sur des faits réels. Notre joyeuse bande de truands et de psychopathes tiennent en haleine le public grâce à un scénario plein de rebondissements et une trame bien ficelée. Une apologie du crime.

Dans Reservoir dogs de Quentin Tarantino, sorti en 1992, une scène montre un truand torturer un flic sur un ton humoristique. Il le lacère avec un rasoir, lui arrache l’oreille et l’asperge d’essence.

En 1995, Mathieu Kassovitz sort La Haine qui dénonce les violences policières et brimades diverses subies par les jeunes de banlieue. Une séquence montre un DJ qui scratche et mixe un disque, fenêtres grandes ouvertes face à la cité. Le titre du morceau est «Assassin de la police» de Cut Killer. Le film incite le spectateur à détester les flics.

La Haine - Dj Cut Killer - «Assassin de la police». Via YouTube

En 1997, Ma 6-T va crack-er de Jean-François Richet aborde les mêmes thématiques avec une autre forme plus conventionnelle. La police et l’autorité étatique y ont également le mauvais rôle. Le film appelle ouvertement aux émeutes et à l’affrontement, qui seraient la seule issue dans ce film anarchisant très impressionnant.

Avec les problèmes de radicalisation en prison, le cinéma s’est adapté et en 2009 Jacques Audiard sort Un prophète, grand prix du jury de Cannes. Malik El Djebna interprété par Tahar Rahim est un jeune délinquant dont la prison va faire un caïd redoutable. Une vision plus réaliste de la prison.

Le hors-la-loi, un incontournable de la culture

Il existe aussi une tradition littéraire de fascination pour les hors-la-loi: Arsène Lupin, personnage créé par Maurice Leblanc en 1905, ou encore le légendaire Robin des bois dont l’origine remonte au XIIe siècle et dont on sait que des comptines faisaient les louanges au XIVe siècle en Angleterre. Le classique Comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas, raconte la vengeance d’un évadé enfermé à tort. L’auteur en profite pour dénoncer l’injustice des institutions et du pouvoir.

Le rap est le moyen d’expression de la hargne antiflic, comme «Fuck Tha Police» de NWA en 1988 ou «Violent» de 2Pac qui dénonce les violences policières.

«Fuck Tha Police» - NWA. Via YouTube

En 1991, Public Enemy chante «Can’t Truss It» morceau qui récapitule l’histoire tragique des Afro-Américains. Le groupe en profite pour dénoncer dans le vidéo-clip le passage à tabac par des policiers blancs de Rodney King, jeune automobiliste noir, qui a déclenché les émeutes de Los Angeles cette même année.

Public Enemy - Can't Truss It. Via Youtube

Plus près de nous, en 2015, Kendrick Lamar, dans son titre «Blacker The Berry» dénonce également les violences policières. Ces morceaux chantés à la première personne visent directement les forces de l’ordre, dénoncent le racisme et l’injustice. Ils visent l’État et l’ordre établi. Une tradition que connaît même le reggae du pourtant si pacifique Bob Marley, avec son classique culte «I Shot The Sheriff» chanté avec son groupe The Wailers.

Les réformes peuvent-elles changer la donne?

Des réformes du système judiciaire ont été annoncées par Emmanuel Macron. Les prisonniers devraient être éduqués avec des formations qualifiantes, les surveillants et personnels administratifs se comporter humainement. Si c'était le cas, l’équation pourrait-elle s’inverser pour le taulard au cinéma? Est-on à un tournant dans l’imagerie populaire du voyou au sens noble du terme?

Pas si sûr. Même si la population durcit son opinion sur les prisonniers réels, le cinéma, subversif, continuera sûrement d’inverser les codes moraux, de rendre aimable les criminels et d'accentuer le côté détestable des forces de l’ordre. En conclusion, le taulard de fiction a plus de chance de rester sympathique aux yeux du public que les conditions de détention des vrais prisonniers de s'améliorer...

Marc Rozenblum

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