France

Les parents de Nelly Haderer ont-ils perdu leur dernier espoir de savoir qui a massacré leur fille?

Temps de lecture : 9 min

Bien qu'acquitté, et donc protégé d'un nouveau procès, il restait le principal suspect dans l’affaire du meurtre sauvage de la jeune femme en 1987, ainsi que de l'enlèvement de deux jeunes femmes dont les corps n'ont jamais été retrouvés. Jacques Maire est décédé brutalement dans la nuit du 20 au 21 janvier.

Jacques Maire face à la presse en 2014.
STRINGER / AFP
Jacques Maire face à la presse en 2014. STRINGER / AFP

Trente ans d’attente. Trente sans savoir qui, dans la nuit du 30 au 31 janvier 1987, a tué de deux balles de 22 Long Rifle Nelly Haderer dont on a retrouvé le corps dénudé et atrocement mutilé dans une décharge publique près de Nancy (Meurthe-et-Moselle). Des témoins mutiques par crainte de représailles, une absence d’éléments matériels, une médecine légale pas encore à la pointe, le dossier avait tout pour tomber aux oubliettes sans la détermination des proches de la victime à ne jamais laisser leurs questions sans réponse ni ce crime impuni.

Un vendredi soir d’hiver, ce 30 janvier 1987, la tension monte à Bertrichamps, le village d’un millier d’habitants situé entre la Meurthe-et-Moselle et les Vosges, où vivent Nelly Haderer, son compagnon, la fille de Nelly née d’une précédente union, âgée de 3 ans et demi, et la fille du couple, âgée de 9 mois. Ils ont des problèmes d’argent et une dispute éclate lorsque la jeune femme de 22 ans avoue avoir signé deux chèques en bois. Vers 19 heures, elle prend la porte, annonce qu’elle ne reviendra que le lendemain pour prendre les enfants lorsqu’elle aura trouvé un nouvel appartement et s’enfonce au loin dans l’obscurité. L’impétueuse jeune femme est à pied, elle n’a pas le permis de conduire. L’auto-stop fait partie de ses habitudes.

Vers 3h du matin, son compagnon, Michel Miclo, est réveillé par un coup de téléphone. Le frère de Nelly vient de rentrer d’un bal. Sur la porte de son appartement situé à Dombasle-sur-Meurthe, à une cinquantaine de kilomètres de Bertrichamps et à 25 km de Nancy, un mot griffonné par sa sœur avec un crayon de maquillage pour les yeux. Ayant trouvé porte close ce soir-là, elle demande à son frère de la rappeler à son domicile. Lorsque le téléphone sonne chez Michel Miclo, Nelly n’est pas rentrée.

Deux mains coupées et jamais retrouvées

Son corps sera retrouvé le 31 janvier vers 8h15 par des promeneurs. Adossé contre un talus de la décharge publique de Rosière-aux-Salines, à 4 km de Dombasle. La jambe droite, détachée du corps, est retrouvée quelques mètres plus loin. Les deux mains de la victime ont été coupées, elles ne seront jamais retrouvées. Son visage a été lacéré. Ses vêtements et ses papiers sont retrouvés sur place ainsi qu’un couteau de boucher ensanglanté. L’auteur du crime a d’abord tiré une première balle dans le thorax de la victime avant de l’achever, une fois à terre, d’une balle dans la tête. Pour les légistes, cela ne fait aucun doute, la découpe du cadavre ne peut être que l’œuvre d’un boucher de profession ou d’un chasseur ayant l’habitude de désosser ses proies.

La dernière fois que Nelly a été vue en vie, c’est la veille au soir, à Dombasle, dans l’escalier de l’immeuble où vit son frère. La jeune femme, qui semble paniquée, fait des allées et venues dans les communs et appuie frénétiquement sur la minuterie lorsque la lumière s’éteint. Elle ne tarde pas à se faire remarquer par les voisins à qui elle demande des nouvelles de son frère. Elle s’absente à deux reprises pour aller boire un café dans un bar du coin. Elle revient. Plus tard, à une voisine qui lui offre l’hospitalité, elle explique qu’on l’attend et qu’elle rentre retrouver son mari. Vers minuit, elle quitte l’immeuble définitivement. C’est la dernière fois que Nelly sera vue en vie.

D'autres cas déterrés

L’enquête s’oriente d’abord vers les détenteurs d’armes du secteur, les ex compagnons et les connaissances de Nelly, et le milieu des noctambules. Les investigations piétinent, les premières pistes sont infructueuses et les témoignages sont rares. L’un retient tout de même l’attention des enquêteurs. Des voisins du frère de Nelly ont remarqué, samedi soir, une voiture inconnue des riverains stationnée en bas de l’immeuble. Il s’agit d’une GS blanche dont la plaque d’immatriculation comporte le nombre «88». Un habitué des bars de Dombasle, Jacques Maire, dit Jacky, est interpellé. L’individu possède bien un véhicule identique dont la plaque d’immatriculation comporte également le nombre 88... mais aussi un alibi. Le 30 janvier, il a déposé sa femme à la maison vers 20h30, il est allé boire un verre au Kalyste jusqu’à la fermeture vers 22h avant de rentrer rejoindre sa femme qui dormait. Le cas de Jacques Maire n’intéresse plus les enquêteurs qui poursuivent leur travail.

C’est une lettre anonyme reçue par le commissariat le 7 mars 1989 qui va à nouveau attirer l’attention sur Jacques Maire:

«Au sujet de l’affaire Nelly, carrière Saint-Nicolas, Monsieur Jacques Maire est coupable. Ce soir-là, il a été vu en sa compagnie et la fille Busset. Pose-lui la question, quand il est ivre, il parle beaucoup.»

«La fille Busset»…. Odile Busset est une jeune-femme de 22 ans qui a disparu depuis le 15 mars 1983. Elle était venue déposer son fils chez ses parents avant de sortir en boite. Une voiture orange l’attendait devant chez sa mère. La jeune femme n’est jamais réapparue; sa disparition avait été considérée comme une fugue. Des témoins auraient cependant reconnu Jacques Maire au volant du véhicule, et le compagnon d’Odile Busset s’était étonné que ce dernier, qu’il connaissait à peine, l’ait accompagné chez les parents d’Odile le lendemain de sa disparition et lui ait prêté main forte dans les recherches.

Une autre affaire de disparition resurgit: celle de Sandrine Ferri, une jeune femme de 16 ans, domiciliée à Saint-Nicolas-de-Port et dont on ne retrouvera que le sac à main au lendemain d’une sortie en discothèque, le 21 juillet 1985, dont elle n’est jamais rentrée. La gendarmerie conclut également à une fugue.

Bien que mis en cause, Jacques Maire persiste à dire qu’il ne connait ni Nelly Haderer ni les autres jeunes femmes, son épouse confirme qu’il dormait à ses côtés lorsqu’elle s’est réveillée à 1h30 du matin, et les perquisitions à son domiciles ne donnent rien. L’affaire se solde par un non-lieu ordonné le 27 septembre 1994, soit sept ans après l’ouverture de l’information judiciaire.

«Donne-moi une pelle, je vais t’en montrer des cadavres, moi!»

L’affaire, que l’on pensait aux oubliettes, prend une nouvelle tournure en décembre 1996 alors qu’est diffusée, sur TF1, l'émission «Témoin numéro 1» consacrée aux disparitions d’Odile Busset et de Sandrine Ferry. Y est évoqué également le meurtre de Nelly Haderer. Parmi ces témoignages tardifs, parfois fantaisistes, l’un s’avère particulièrement intéressant. Un compagnon de bar de Jacques Maire se souvient que, dix ans plus tôt, ce dernier, réputé pour sa tendance à lever le coude et son penchant pour la bagarre, s’était livré à une bien étrange déclaration lors d’une soirée avinée. «Si tu veux, on prend une pelle et on creuse», aurait lancé à son voisin celui que l’on surnomme «le caïd de Dombasle» tandis qu’il évoquait la disparition des jeunes femmes. Selon d’autres témoins, sous l’emprise de l’alcool, Jacques Maire se serait vanté, à plusieurs reprises, d’avoir enterré des cadavres et aurait déclaré «Donne-moi une pelle, je vais t’en montrer des cadavres, moi!». Jacques Maire est alors décrit par son entourage comme un «cinglé», un «fou complet», qui «zonait» la nuit, toujours armé d’un couteau ou d’une arme de poing tandis qu’un fusil l’attendait dans sa voiture.

Une nouvelle information judiciaire est ouverte en septembre 1997. Les langues se délient et les témoignages pleuvent. Un témoin rapporte avoir vu Jacques Maire, au volant de son véhicule, le 30 janvier 1987, discuter avec une jeune femme. La sœur de l’une des voisines du frère de Nelly Haderer sort de son silence en janvier 1999, poussée par un homme à qui elle a fait des confidences. Le soir du 30 janvier 1987, elle se trouvait chez sa sœur. En pleine crise conjugale et par peur de représailles, elle avait préféré taire sa présence aux enquêteurs. Ce soir-là, lorsque Nelly est sortie de l’immeuble elle s’est rendue à la fenêtre pour la regarder sortir dans la rue. Un homme se tenait debout, à côté du véhicule GS blanc. Cet homme, elle l’a reconnu: Jacques Maire. Quelqu’un a allumé la lumière dans la chambre, il a regardé dans sa direction, elle s’est cachée. Lorsqu’elle a regardé à nouveau, la voiture démarrait.

Cette femme n’a pas vu Nelly Haderer monter dans le véhicule de Jacques Maire. Elle a juste aperçu deux personnes à son bord lorsqu’elle a démarré. Pour autant, ce dernier ne s’est jamais manifesté, prétendant en outre ne jamais avoir emprunté la rue en question en voiture. Voiture qui, par ailleurs, a été déposée à la casse un mois après les faits. De même qu’il avait prétendu ne jamais avoir possédé de 22 LR, il a été établi qu’il s’en était procuré un en 1976. Autant d’incohérences qui conduisent la justice à sa mise en examen en février 1999.

«Le décès de Jacques Maire n’empêchera pas la vérité d’éclater»

L’homme connu défavorablement des services de police pour des affaires de vol, de violences et de conduite en état d’ébriété est renvoyé devant la cour d’assises pour l’enlèvement d’Odile Busset et le meurtre de Nelly Haderer. À la surprise générale, en décembre 2004, la cour d’assises de Meurthe-et-Moselle le condamne à 15 ans de réclusion pour l’enlèvement d’Odile Busset mais l’acquitte du meurtre de Nelly Haderer. Jacques Maire est rejugé en appel en octobre 2006 par la cour d’assises des Vosges. Cette fois, il est reconnu coupable des deux crimes et se voit condamner à une peine de 20 ans de réclusion criminelle. Seulement, une trentaine de pages du procès-verbal des débats n’ayant pas été signées, la Cour de cassation annule le jugement. Jacques Maire se retrouve donc devant la cour d’assises pour un troisième procès, à Metz, en octobre 2008. Il est acquitté. Libre, l’ancien condamné touchera 200.000 euros pour détention injustifiée et reprendra le cours de sa vie auprès de son épouse.

Pour la famille de Nelly Haderer, l’incompréhension est totale mais cela n’entache pas leur détermination à connaître un jour la vérité. En 2009, la famille obtient que l’information judiciaire soit rouverte pour pouvoir procéder à des analyses génétiques –ce qui n’avait pas été possible au moment du drame du fait que la médecine légale n’était pas encore en capacité de le faire. En 2011, une expertise met en évidence un ADN masculin sur le pantalon de la victime. En janvier 2014, une information fuite: l’ADN en question est celui de Jacques Maire. Seulement voilà, non seulement cela ne fait pas forcément de lui le coupable, mais surtout, l’homme a été définitivement acquitté et ne peut donc plus être inquiété par la justice dans cette affaire. En septembre 2017, un juge d’instruction décide de la fermeture du dossier. Jacques Maire ayant été acquitté, il est vain de poursuivre l’enquête le concernant puisqu’il ne pourrait jamais être repris ou accusé pour ces faits, ni a fortiori condamné. Mais en décembre dernier, la chambre d’instruction de la cour d’appel de Nancy est revenue sur cette décision, demandant un supplément d’information. Ainsi, il était prévu que Jacques Maire soit à nouveau entendu, en qualité de témoin cette fois-ci.

«Puisqu’il est protégé par son acquittement, il pourrait s’expliquer sur cette tache de sang et donner des détails sur cette soirée, éventuellement sur la présence d’une tierce personne», avait déclaré Me Hélène Strohmann, l’avocate du compagnon et des deux filles de la victime au Parisien.

L’audition n’aura pas lieu. Jacques Maire, dont le cœur était fragile, est décédé d’un infarctus dans la nuit du 20 au 21 janvier 2018. Est-ce une raison pour que l’affaire soit définitivement classée? Pas forcément, à en croire l’avocat de la famille Haderer, Me Pierre-André Babel, joint par France Info au lendemain de la mort du maçon dombaslois. «Le décès de Jacques Maire n’empêchera pas la vérité d’éclater», déclarait-il, assurant que cette disparition «ne met[tait] pas un terme à l’instruction». Jacques Maire n’était pas le seul à devoir être entendu et la piste d’une éventuelle complicité n’a jamais été écartée.

Sandrine Issartel Journaliste

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