Monde

En Suède, des immigrés changent de nom pour éviter les discriminations à l'embauche

Violette Goarant, mis à jour le 02.02.2018 à 9 h 36

Dans le documentaire «Ma part d'ombre», diffusé le 7 janvier dernier sur Canal+, Zlatan Ibrahimovic accuse les journaux suédois de racisme. Et si, pour une fois, le footballeur n'exagérait pas?

Un réfugié syrien à Stockholm (Suède), le 23 avril 2015 | AFP Photo / Jonathan Nackstrand

Un réfugié syrien à Stockholm (Suède), le 23 avril 2015 | AFP Photo / Jonathan Nackstrand

«Les journaux suédois sont racistes.» Les propos de Zlatan Ibrahimovic dans le documentaire Ma part d'ombre, diffusé le 7 janvier dernier sur Canal+, ont suscité de vives réactions en Suède.

Certains journalistes, convaincus qu'il a raison, déterrent des phrases polémiques, comme celle d'un commentateur de football en 2003: «Il devrait être humble et reconnaissant envers le pays qui lui a donné son éducation». Au moindre revers, Zlatan était un «traître à la nation» , un «voleur à la tire». Patrik Lundberg, éditorialiste au journal suédois Aftonbladet, écrit que Zlatan méritait des excuses de «nous tous».

Zlatan, l'exception qui confirme la règle

Beaucoup reconnaissent que Zlatan a souvent été ramené à son enfance en banlieue de Malmö, dans le sud de la Suède. La journaliste sportive Jennifer Wegerup explique: «Il y avait une grande volonté de la part des médias de le montrer comme le sauveur, l'exemple à suivre, un modèle pour les gens d'origine étrangère.»

En somme, l'exception qui confirme la règle, ce qu'explique le sociologue Mathieu Rigouste comme une «technique discursive [qui] définit par contraste celui qui n’a pas réussi à s’“intégrer” [...]».

Et d'intégration, on en parle en Suède. Entre 1996 et 2010, il y avait même un ministère dédié. Le ministère dissous, l'Intégration rejoint le ministère du Travail. Ce n'est pas un hasard: le taux de chômage de longue durée des Suédois nés à l'étranger atteint 22%, contre environ 4% pour les Suédois nés en Suède (le taux de chômage à l'échelle nationale est de 7,5% en janvier 2018).

De nombreux chercheurs constatent des blocages à l'embauche, à commencer par des discriminations basées sur le nom des candidats.

Deux fois moins de chances de décrocher un entretien

Moa Bursell, chercheuse à l'université de Stockholm, a conduit différentes études qui mènent à la même conclusion: à compétences égales, le CV d'une personne au nom à consonnance arabe ou nord africaine a deux fois moins de chances de recevoir une réponse positive ou de mener à un entretien que le CV d'une personne au nom à consonnance suédoise.

Elle et ses collègues ont envoyé 3.600 candidatures à différentes entreprises –mêmes qualifications, différents noms. Les candidatures aux noms à consonnance arabe ou nord-africaine ont rarement reçu des réponses.

«Il est question de racisme et de préjugés de la part des employeurs. Nous avons un problème de discrimination sur le marché de l'emploi suédois qui a de réelles conséquences sur le chômage et sur les différences de revenus entre individus», en a-t-elle conclu.

«Du favoritisme d'endogroupe»

Si l'étape de l'entretien est atteinte, Sima Wolgast, maîtresse de conférence à l'université de pyschologie de Lund, atteste que d'autres barrières freinent le processus d'embauche. Elle a mené une étude publiée ce mois-ci, qui conclut à du «favoritisme d'endogroupe, du groupe auquel on pense appartenir».

La chercheuse a présenté une liste de noms arabes à un groupe de recruteurs et une liste de noms suédois à un autre groupe en leur posant la question suivante: «Que demanderiez-vous à ces personnes si elles se présentaient à une interview?» La différence est nette:

«Avec les gens aux noms arabes, c'était des questions générales, explique-t-elle. Celles qui sont revenues le plus sont: “Qui êtes-vous?”, “Quelles sont vos valeurs?”, “Quelles sont vos valeurs culturelles?”, “Quels sont votre codes moraux?”, “Quelle est votre opinion sur notre population?”. Quant aux noms suédois, les questions les plus fréquentes concernaient un poste de cadre, alors qu’aucun poste n’était précisé: “Quelle est votre dernière expérience de management?”, “Quelle est votre capacité à réagir au stress, à collaborer, etc.?”.»

Sima Wolgat souligne une véritable inégalité des chances: il est plus probable d’échouer à son entretien d'embauche avec les questions données aux noms arabiques.

«On m'a conseillé de me renommer»

Ces discriminations poussent de nombreux immigrés en Suède à changer de nom et de prénom. En mars dernier, certains ont témoigné dans la presse suédoise, comme Mohammad Aldaher, devenu Sebastian Aldahr:

«On m'a conseillé de me renommer. J'ai fait des études et j'ai vraiment essayé, ce n'est pas un problème de qualification si je n'ai pas trouvé de travail. Aujourd'hui, depuis que je m'appelle Sebastian, je vois bien la différence de réaction des gens. Cela a beaucoup à voir avec ce “eux et nous” et en tant que Sebastian, je fais enfin partie du “nous”.»

Même embauchée, la chercheuse Sima Wolgast, originaire du Moyen-Orient, en a fait l'amère expérience:

«Quand je me suis mariée, j'ai changé de nom de famille et pris un nom allemand. Pour ma chef, c'était comme si j'étais devenue une autre personne. Elle trouvait vraiment que c'était mieux, raconte-t-elle. Je n'ai jamais demandé pourquoi, car j'ai eu honte. Avec ces réactions, on déshumanise les gens. Voilà pourquoi ils changent de nom et prénom.»

Vingt-cinq euros pour un nouveau prénom

La procédure de changement de nom est simple en Suède, et un nouveau prénom ne coûte qu'environ vingt-cinq euros. Il suffit de déposer un dossier auprès des Impôts suédois, qui examinent et valident la demande –ou non. En 2017, 16% des demandes de modification de noms consistaient à changer un nom étranger pour un nom suédois ou «occidental».

Faje Gani avait lui aussi des difficultés à trouver du travail, malgré son master en études de marché et organisation de l'université de Stockholm. Alors que ses camarades enchaînent les stages et les premières expériences, il envoie près de 160 candidatures, restées sans réponse. «Je me suis inspiré d'un ancien joueur de foot suédois qui s'appelait Niklas Alexandersson, raconte-t-il au journal suédois Metro en 2015. Je l'ai modifié en Alex Niklasson et j'ai obtenu un entretien à la première occasion

Une fois embauché, il retrouve son nom et s'en fait même un, en devenant le directeur de la région nordique de Twitter en 2016.

«Une ségrégation ethnique accrue au niveau du logement»

Il est compliqué, en Suède comme ailleurs, de décrocher un travail avant de trouver un logement; là aussi, l'accès peut être discriminant. L'État suédois attribue des logements, mais l'attente est en moyenne d'une dizaine d'années.

Il faut donc louer des appartement en «seconde main», c'est-à-dire à des propriétaires privés. À Stockholm, la capitale, le marché du logement est saturé et donne lieu à des dérives. Non encadrés, les loyers sont exorbitants et créent de la gentrification. 

Olof Åslund, directeur général de l'Institut pour l'évaluation des politiques du marché du travail et de l'éducation à Uppsala, constate qu'en Suède, «il y a une ségrégation ethnique accrue au niveau du logement, c'est évident. La proportion de personnes d'origine étrangère a augmenté davantage dans les régions qui comptaient auparavant une forte proportion d'immigrants. Cela a poussé à la différence.»

Cinq ans pour décrocher son premier job

Ce chercheur suédois a publié en septembre dernier un rapport sur l'établissement des réfugiés et des familles d'immigrés sur le marché du travail. Il a montré que le processus prenait davantage de temps que pour un Suédois né en Suède. Au bout de cinq ans, 70% des personnes nées à l'étranger ont décroché un premier travail, le plus souvent dans le secteur des services, avec un bas salaire.

Les raisons sont multiples; le temps d'apprentissage du suédois et le temps de formation comptent, «mais nous savons aussi que les employeurs utilisent beaucoup leur réseau, les contacts informels pour recruter. Il est clair qu'une personne qui vient d'arriver en Suède ne va pas avoir ces contacts».

Sans oublier les discriminations selon l'accent, l'apparence et le nom de la personne. «Ces discriminations ne sont pas conscientes, ajoute-t-il, c'est un processus sous-jacent qui fait choisir la personne qui nous ressemble, que son nom de famille soit... plus sûr, en quelque sorte».

Des contrats à bas salaire, la solution?

Il y a là un véritable enjeu de société. En 2015, la Suède a accepté le plus grand nombre de réfugiés par habitant en Europe. La grande majorité vient du Moyen-Orient.

En mars 2017, une députée du parti centre-droit Les Modérés s'est indignée: «C'est absurde que les gens changent de nom pour trouver un emploi!». La ministre de la Culture Alice Bah Kunke a répondu à la remarque: «Le gouvernement alloue des fonds spéciaux de 2017 à 2020 pour les mesures de lutte contre la discrimination sur le marché du logement et du travail.»

Afin d'inciter les entreprises à embaucher, un accord de principe a en effet été trouvé en novembre, pour créer un nouveau type de contrat spécifique aux nouveaux arrivants et chômeurs de longue durée.

Le contrat autoriserait un bas salaire, environ 800 euros brut, en exonérant d'impôts les employeurs; le salaire serait complété par une allocation de l'État, dont le montant n'est pas encore fixé. Il s'agirait d'un CDD de deux ans maximum qui déboucherait sur un CDI, prévu pour les nouveaux arrivants ayant obtenu un permis de résidence ces trois dernières années, aux moins de 26 ans sans emploi depuis six mois et ceux qui sont au chômage depuis plus d'un an.

La proposition de ce nouveau contrat vient de l'organisation patronale de l'industrie Teknikföretagen, qui négocie avec des syndicats. «C'est clair que nous avons peur que les salaires baissent, mais nous ne pouvons pas avoir un système où si peu de nouveaux arrivants trouvent un travail dans un délai raisonnable», a déclaré un représentant syndical à la presse suédoise. En la personne de Ylva Johansson, ministre du Travail, l'État s'est promis d'être «un partenaire» dans les négociations.

D'autres propositions émergent, comme l'instauration de CV anonymes et –comme le préconise Sima Wolgast–, des questions à l'entretien d'embauche qui soient les mêmes pour tous et pour toutes. Sans oublier que la ségrégation des villes fait de l'adresse postale, à disposition sur le web en deux clics, un potentiel vecteur de préjugés, auxquels même Zlatan n'a jamais pu se défaire.

Violette Goarant
Violette Goarant (1 article)
Journaliste basée à Stockholm, en Suède
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