France

Comment Jean-Luc Mélenchon a remporté la présidentielle de 2017

Temps de lecture : 8 min

Et si le Canard enchaîné n’avait pas publié ses informations sur François Fillon le 25 janvier...

Méléchon, le Grand Soir.
Bertrand Guay / AFP.
Méléchon, le Grand Soir. Bertrand Guay / AFP.

Souvenez-vous...

Il y a un an, le Canard enchaîné du sortait l'affaire Penelope Fillon. Une révélation qui a changé le cours d'une présidentielle que beaucoup croyaient gagnée d'avance pour l'ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy. Que se serait-il passé si cet article n'avait jamais existé? On ne le saura probablement jamais. Mais on peut l'imaginer.

Slate publie donc une uchronie en quatre volets et explore différents scénarios. Découvrez le premier épisode: Comment François Fillon a remporté la présidentielle de 2017. Et le deuxième: Comment Marine Le Pen a remporté la présidentielle de 2017.

Et si les événement s'étaient déroulés autrement...

Jean-Luc Mélenchon se laissa tomber sur son siège en poussant un soupir de soulagement tandis que les moteurs de l'A330 présidentiel chauffaient. Il avait été pénible, ce seizième sommet de l’Alliance bolivarienne à Managua. Passent encore ces interminables toasts au rhum, dignes d’un dîner officiel dans l’URSS des années 1980, qui lui valaient ce matin un mal de crâne qui ne cédait en intensité qu'à ceux suivant une journée au Salon de l'agriculture. Mais les discussions politiques! Il avait passé une bonne partie des deux jours à dévisager une chaise vide en face de lui, celle de Miguel Diaz-Canel, le successeur de Raúl Castro.

La deuxième révolution cubaine, six semaines plus tôt, avait plongé le monde dans la stupéfaction, l’Alliance dans le désarroi et les réseaux sociaux en ébullition –les plus fins spécialistes anonymes en géopolitique n’hésitaient pas à dénoncer dans des messages à l’orthographe incertaine un complot conjoint de la CIA et des grands trusts, avec Facebook ou Google dans le rôle des géants du pétrole des années 1950. Le gouvernement provisoire avait décidé de sécher le sommet au profit d’une première visite officielle aux États-Unis, l’occasion surtout de gros bains de foule au milieu des exilés en Floride. Pire, pour le président français: la victoire de l’opposition de droite au Venezuéla trois mois plus tôt lui avait valu de passer de longues heures à côté d’un Enrique Capriles qui ne cachait pas son antipathie à son égard, ainsi qu’à celui de l’organisation en général, dont il prévoyait un retrait à très brève échéance.

Pacte avec Hamon

Bref, ce sommet avait été un désastre. Pire encore que celui organisé par la France deux ans plus tôt en Guyane, quand Jean-Luc Mélenchon avait convié ses homologues à assister au lancement du «magnifique programme spatial français Ariane» depuis Kourou. La fusée avait explosé à mi-hauteur devant une assistance médusée: «C’est un grave échec pour ce programme européen, dont l’Union devra tirer toutes les conséquences», avait réagi le président français à son retour à Paris.

Qu'est-ce qu'il avait dit, le Vieux, déjà, juste après avoir appris son élection? «Enfin, les ennuis commencent»? Jean-Luc Mélenchon repensait avec nostalgie à ses premières semaines au pouvoir, il y a près de cinq ans déjà. L’accolade avec François Hollande dans la cour de l’Élysée, occasion pour son prédécesseur de lâcher une ultime petite blague, vite regrettée: «Tu te souviens du congrès de Brest? Heureusement pour toi, cette fois-ci, je ne pouvais pas enlever cinq points à ton résultat… – Tu aurais surtout dû les ajouter à ta popularité, tu ne serais pas parti sur un score à un chiffre.» La première visite officielle, réservée au président bolivien Evo Morales, à qui il avait promis de travailler «la mano en la mano» (la nouvelle plume de l’Élysée était un fervent admirateur de De Gaulle). Et encore, ces premiers moments n’avaient pas eu la même saveur que les derniers instants avant la victoire, ceux où vous sentez qu’elle devient possible, ou même probable.

L’effondrement de François Fillon avait complètement rebattu les cartes de la campagne. 25%, 20%, 15%: le candidat LR s’était écroulé au fur et à mesure que gouttaient les révélations sur son patrimoine et que ses soutiens le lâchaient, qui pour rejoindre Macron, qui pour se retirer sur son Aventin. Par ricochet, le candidat En Marche! s’était mis à se comporter de plus en plus comme un candidat de la droite classique, les «en même temps» disparaissant un à un de ses discours au rythme de ses accolades avec les dirigeants de LR. L'espoir d'une victoire possible avait fini par inciter Benoît Hamon à nouer un accord de désistement avec son ancien camarade de parti, le «pacte du Moai bleu». Tant et si bien que les derniers sondages parus avant le premier tour portaient un suspense inédit: Mélenchon, Macron et Marine Le Pen étaient tous les trois donnés autour de 24% et Fillon à 17%.

Le soir du 23 avril, les premières estimations étaient tellement serrées et contradictoires que les candidats avaient longtemps repoussé leur prise de parole avant que des chiffres fiables ne tombent: Le Pen 24,5%, Mélenchon 24%, Macron 22%. Tard dans la soirée, ce dernier avait été aperçu, abattu au comptoir de la Rotonde, répétant en boucle «600.000 voix, 600.000 voix…», tandis que son ami Stéphane Bern essayait de le consoler en lui expliquant que les Français formaient un peuple régicide qui sacrifiait ses princes les plus brillants: «Souvenez-vous de Louis XVI!». Le lendemain, six heures du matin, Donald Trump avait dégainé au réveil un tweet moqueur envers le choix de son prédécesseur pour Macron: «It looks like PATHETIC LOSER Obama made the wrong bet again, like in November ’16 with Crooked Hillary! SAD! We need to make American endorsements great again.» Son directeur de cabinet avait eu le temps de lui déconseiller d’affirmer son soutien à Marine Le Pen mais Stephen Bannon n’avait pas ces prévenances, et les pages de Breitbart se couvraient depuis d’articles à la gloire de la «future first woman president in France».

«L'effet Zizou»

Le second tour s’annonçait très serré, selon les instituts de sondage. Le centre et la droite affichaient leurs divisions, entre ceux qui avaient appelé à faire battre l’extrême droite et ceux qui étaient prêt à sauver leur siège par une alliance non assumée, sans oublier ceux, les plus nombreux, qui avaient coupé leur portable pour ne pas être interrogés sur le sujet. Et pourtant, le traditionnel débat d'entre-deux-tours avait quasiment été un non-événement. Tout le monde s’attendait à un pugilat, au point qu’au sein de la direction de France Télévisions, quelqu’un avait suggéré en blaguant de le faire animer par Paul Amar, pour peu qu’il retrouve ses gants de boxe. Ce que personne ne savait, c’est que les entourages des deux candidats incitaient au contraire leur champion(ne) à rester parfaitement courtois et calmes, à se pré-si-den-tia-li-ser pour aller grappiller les quelques dizièmes de points manquants au moment où l’autre perdrait son sang-froid et exploserait, ce qui ne manquerait pas d’arriver. Au jeu du «je te tiens, tu me tiens», le premier qui se mettrait en colère perdrait l'Élysée.

Résultat, pendant deux heures et demi, on avait assisté au spectacle surréaliste de Mélenchon et Le Pen rivalisant de suavité et de self-control, comme deux équipes faisant tourner le ballon car le score du match leur convient. Au coup de sifflet, pardon, au générique de fin, Nathalie Saint-Cricq et Christophe Jakubyszyn n'en revenaient pas: «À côté, Jospin-Chirac 95, c'était un pugilat! –C'était leurs hologrammes en plateau, là?» Et justement, en parlant de football, plusieurs millions de téléspectateurs assoupis avaient zappé en cours de route pour se brancher sur la demi-finale retour de Ligue des champions Real Madrid-PSG, marquée par une stupéfiante remontada espagnole (6-1, après 0-4 à l’aller). Malgré la qualification, le coach madrilène apparut pourtant le visage fermé en conférence de presse, sur les coups de 23 heures, suscitant l’interrogation des envoyés spéciaux du monde entier: « Je tenais à dire que le FN au pouvoir en France, c’est pas bieng.» Plus tard, les politologues allaient consacrer des thèses à ce qu’ils appelleraient «l’effet Zizou»: le 7 mai 2017, Jean-Luc Mélenchon était élu président avec 53% des voix.

Une droite requinquée

Oui, ces quinze derniers jours d’espoir avant la victoire, il n’avait jamais connu mieux. Les premiers mois au pouvoir, évidemment, avaient été très difficiles. Malgré l’accord national avec Benoît Hamon en échange de sa nomination à Matignon, les dissidences s’étaient multipliées aux législatives –Insoumis furieux de devoir une nouvelle fois laisser la place aux sociaux-traîtres, sortants socialistes bien implantés qui pensaient pouvoir être réélus en solo– et avaient provoqué un résultat contrasté: 195 députés insoumis et 97 socialistes, soit cinq sièges de plus seulement que la majorité absolue. En échange de son ralliement, Benoît Hamon avait demandé l’abandon de la Constituante promise pour une révision constitutionnelle classique, juridiquement moins douteuse, mais celle-ci était tombée à l’eau dès la victoire de la droite aux sénatoriales en septembre.

Bien aidée par une conjoncture mondiale plutôt porteuse, la popularité du nouveau président s’était maintenue à un niveau décent, mais cela n’avait pas empêché une droite requinquée de remporter les européennes, les municipales et les régionales, grand chelem dû à un revenant: Alain Juppé. Depuis sa victoire à la primaire de la droite, en novembre 2021, ce dernier allait répétant que son âge, 77 ans bientôt, était un avantage: les États-Unis n’étaient-ils pas désormais gouvernés par Joe Biden, 78 ans? Marion Maréchal-Le Pen, qui avait succédé à sa tante après la retraite politique de celle-ci, rêvait quant à elle à l’inverse de devenir la plus jeune présidente de l’histoire. Un songe élyséen que caressait également l’ennemi juré de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Valls, qui avait fondé dès l’automne 2017 son propre parti, le TIGRE (Tenons aux Idéaux d’une Grande RÉpublique). Tous, malgré leurs différences programmatiques, ironisaient en chœur sur cette adhésion de la France à l’Alliance bolivarienne dont ils jugeaient qu’elle affaiblissait le statut du pays au sein de l’Union européenne, et avaient annoncé une sortie immédiate s’ils accédaient à l’Élysée.

Une balle à blanc dans le visage

Dans l’avion, un conseiller glissa à Jean-Luc Mélenchon l’édition du jour du Monde, qui titrait sur ce voyage centro-américain d’un président français affaibli par des sondages qui, à un mois du premier tour, le donnaient tous sans exception battu par Alain Juppé au second –si déjà il y parvenait. La caricature de Une le montrait déguisé en général Alcazar dans L'Oreille cassée, quand celui-ci explose de colère après avoir été battu aux échecs par Tintin (le dessinateur avait-même imaginé une houppette à Juppé) et lui tire une balle à blanc dans le visage: «Tonnerre de tonnerre! Oser me battre, moi, votre général!»

Cette histoire d’union bolivarienne commençait vraiment à être pesante politiquement, pour un profit international désormais infime maintenant que Cuba et le Venezuela se détournaient de l’organisation. Son sherpa s’assit à côté de lui:

«J’ai une idée à te proposer. Tous tes adversaires ont annoncé qu’ils retireraient immédiatement la France de l’Alliance bolivarienne s’ils l’emportaient. Et si tu promettais que, une fois réélu, tu organiseras un référendum pour demander aux électeurs de se prononcer sur le sujet, le contexte international ayant changé depuis 2017? Tu priverais tes rivaux de cet argument tout en te replaçant dans la position de celui qui arbitre et qui redonne la parole au peuple, à la démocratie directe. Au-dessus de la mêlée. Gaullien. Présidentiel, quoi.»

L’idée était bonne. Jean-Luc Mélenchon envoya son responsable de la communication inviter l’envoyé spécial de l’AFP à le rejoindre pour un entretien. Peu après, une première dépêche tombait sur le fil:

«ALERTE – Jean-Luc Mélenchon proposera aux Français de se prononcer par référendum sur l’appartenance de la France à l’Alliance bolivarienne s’il est réélu le 8 mai.»

Sur les plateaux des chaînes d’information en continu, les commentateurs rivalisaient déjà d’analyses savantes sur ce rebondissement. «Mélenchon tente le même coup que David Cameron en 2015, et cela n’a pas porté chance à ce dernier», soulignait l’un. «Après le référendum sur le Brexit, voilà le référendum sur le “Bolivadios”», ironisa l’autre.

La campagne était relancée.

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