Culture

Pour le bien de leurs films, certains réalisateurs devraient-ils prendre leur retraite?

Temps de lecture : 11 min

Steven Spielberg, 71 ans, Ridley Scott, 80 ans, Woody Allen, 82 ans, et Clint Eastwood, 87 ans, sortent tous leurs nouveaux films au même moment. Afin d'éviter de radoter, de mollir ou d'être moins pertinent, ne serait-il pas temps, pour eux, de prendre une retraite bien méritée?

Clint Eastwood en papi de l'espace dans «Space Cowboys». Capture d'écran via YouTube.
Clint Eastwood en papi de l'espace dans «Space Cowboys». Capture d'écran via YouTube.

Quand Entertainment Weekly a demandé à Ridley Scott ce qu'il ressentait à l'idée de fêter son quatre-vingtième anniversaire un jour tout juste après le bouclage du tournage de Tout l’argent du monde, l’octogénaire britannique a tout simplement répondu que ce n’était «qu’un chiffre, juste un maudit chiffre».

Il est difficile de lui donner tort. À l’âge où certains préfèrent enfiler leurs pantoufles pour enfin savourer le temps qui passe, pour son vingt-cinquième film, le réalisateur s’est mis, selon ses propres mots, en «mode combat». Il fallait oser: remplacer Kevin Spacey par Christopher Plummer et effacer intégralement les scènes de l’acteur déchu à seulement quelques semaines de la sortie officielle du film, s’assurer que les lieux de tournage, à Rome et à Londres, ainsi que Michelle Williams et Mark Wahlberg soient à nouveau disponibles et enfin tourner à nouveau, pendant dix jours, entre le 20 et le 29 novembre... La mission, sur le papier, était quasi impossible.

«Tu ne réussiras jamais. Dieu soit avec toi», lui aurait carrément dit le studio. Mais Scott a réussi et Tout l’argent du monde est bien sorti en salle le 22 décembre… avec Christopher Plummer qui, pour l’occasion, en a profité pour glaner une nomination aux Oscars.

Tourner jusqu'à la mort?

Steven Spielberg en a, lui aussi, récupérée une avec son Pentagon Papers (sa dix-septième). Et l'exploit est presque aussi remarquable que celui de Scott, le réalisateur ayant découvert le scénario du film seulement onze mois avant sa sortie en salle. Quant à sa trente-et-unième oeuvre, Ready Player One, il ne faudra attendre que deux petits mois pour la découvrir. À 71 ans, tonton Spielberg ne chôme pas.

Tout comme Clint Eastwood qui, à 87 ans, ne se ménage pas et sortira Le 15h17 pour Paris, son trente-septième film en tant que réalisateur, le 7 février prochain, avec le pari osé de refaire jouer aux véritables (et donc amateurs) protagonistes de l’histoire ce qu’ils ont vécue quelques mois plus tôt. Quant à Woody Allen, 82 ans, il a sorti son quarante-sixième film, Wonder Wheel, le 31 janvier dernier, gardant toujours aussi bien le rythme de son film annuel, une tradition vieille de quarante ans.

Bande annonce de 15h17 Pour Paris de Clint Eastwood. Via YouTube

À croire que le métier conserve. Après tout, le Portugais Manoel De Oliveira a réalisé son dernier film à 103 ans et le Français Alain Resnais à 91. Mais n’y a-t-il pas un moment où tous devraient envisager leur retraite, avouer que leurs meilleurs films sont derrière eux, qu’ils ont déjà amplement fait leurs preuves? Quentin Tarantino le disait en 2013, alors qu’il venait de fêter ses 50 ans:

«Je ne prévois pas de faire des films pour toujours. Je veux arrêter autour de 60 ans. Je ne veux pas être un vieux réalisateur faisant des films de vieux qui ne savent pas quand quitter la fête. Je ne veux pas bousiller ma filmographie avec des trucs de vieux. Je peux changer d’avis. Si je veux faire un film à 62 ans et que je peux, je le ferai. Mais je veux quitter le ring sur une victoire. Je veux que ce type, ce type en face de vous, soit celui qui fasse des films, pas le type à l’automne de sa vie. À ce moment-là, je préfèrerai juste écrire et être un homme de lettres. Écrire des livres de cinéma, écrire des romans, avoir des enfants.»


La triste fin de parcours de Billy Wilder

En grand cinéphile, Tarantino sait de quoi il parle. Les fins de carrière des plus grands metteurs en scène d’Hollywood sont souvent d’une tristesse infinie. Billy Wilder, par exemple. Nommé à vingt-et-une reprises, au moment où il recevait un Oscar d’honneur en 1988, les applaudissements avaient beau être fournis et la standing ovation interminable, le tout Hollywood, en coulisses, refusait de lui confier le dernier succès qu’il aurait tant aimé. Car, comme le disait le héros de Fedora, son avant-dernier film réalisé à 72 ans: «Hollywood est une industrie complètement différente maintenant. Les gamins avec des barbes ont pris le pouvoir.»

Bande annonce de Fedora de Billy Wilder. Via YouTube

Sa biographe Charlotte Chandler raconte en effet comment le retraité, incrédule, allait, malgré tout, à son bureau de Beverly Hills tous les matins, à neuf heures précises, «comme l’employé d’une banque», pour travailler sur ses projets. Il rêvait de biopics de H. B. Warner, acteur débauché et alcoolique qui jouait Jésus-Christ dans Le Roi des Rois de Cecil B. DeMille en 1927, ou de Joseph Pujol alias Le Pétomane, célèbre artiste de cabaret français du début du XXe siècle. «J’étais à la retraite mais je ne le savais pas car j’étais trop occupé à travailler dur», disait le réalisateur de Sunset Boulevard et Certains l’aiment chaud.

Mais Hollywood ne voulait plus lui parler. Trop vieux. Et le coup de grâce a fini par arriver: il aurait adoré réaliser La Liste de Schindler, un projet qui effrayait Spielberg depuis le début des années 1980 et qui avait été proposé, sans succès, à Martin Scorsese et Roman Polanski. Rescapé de justesse de l’extermination des juifs par l’Allemagne nazie, «ça aurait été un film en provenance directe de mon coeur», a-t-il dit à Cameron Crowe juste avant sa mort en 2002. Mais au moment d’appeler Spielberg pour proposer ses services, il était déjà trop tard: le réalisateur, après dix ans d’hésitation, s’était décidé à le faire lui-même.

Résultat: sur le papier, le dernier film du maître Wilder, un des plus grands auteurs de l’histoire d’Hollywood, est un remake peu inspiré de L’Emmerdeur intitulé Buddy, Buddy. Un flop monumental. «Ce n’était pas un film que j’aurai choisi de faire», a-t-il raconté, amer, à sa biographe.

«La répétition sans développement est le déclin»

Et elles sont nombreuses, légendes d’Hollywood, parties sur ce genre de fausses notes, sur ces tristes et douloureuses expériences imposées par un système âgiste qui les a oubliées ou, à défaut de mieux, les a poussées à se compromettre dans des projets sans valeur.

«Cette incroyable et maussade comédie prouve seulement que le réalisateur Frank Capra n’a rien appris et tout oublié pendant les 28 années qui ont séparés ses deux films. Milliardaire pour un jour ne tient non seulement pas debout mais est aussi démodé. Le regarder est une douloureuse expérience», écrivait ainsi une critique à l’époque de la sortie en 1961 du dernier film de Frank Capra, le maître de la comédie romantique des années 1930-1940, qui avait tenu à réaliser un remake de son classique de 1933 Grande dame d’un jour. Capra avait alors 64 ans et ne tournera plus jamais avant sa mort en 1991.

«Steven Spielberg et Martin Scorsese travailleront sur les détails jusqu’à minuit et transpireront dessus tandis que, moi, à 18h, je veux rentrer chez moi, dîner et regarder le sport.»

Woody Allen

Dans la même veine, en 1967, dans sa critique de El Dorado, l’avant-dernier film du légendaire Howard Hawks qui réalisait, à 71 ans, un quasi-remake de Rio Bravo, son chef d’oeuvre de 1959, Pauline Kael écrivait que le film consiste en «John Wayne et Robert Mitchum se parodiant eux-mêmes en étant tous les deux visiblement exténués. Quand le film commence, vous avez l’impression d’être dans un vieil épisode d’une série télé.» Dur.

Un point de vue qui a fait de la critique du New Yorker une des plus célèbres de son époque. «La répétition sans développement est le déclin», écrivait-elle. Et difficile de lui donner tort quand on voit, par exemple, les films de Woody Allen qui semble, d’année en année, toujours plus atteint du même syndrome qui fait radoter votre grand-père sur les bienfaits de l’éducation à la dure, les femmes qui devraient rester des femmes ou la technologie du Minitel à laquelle il ne comprend rien. L'octogénaire ne s’en cache d’ailleurs plus, révélant en 2015 à NPR l’inavouable secret derrière ce qui passe, chez beaucoup, pour de la frénésie:

«Je suis fainéant et imperfectionniste. Steven Spielberg et Martin Scorsese travailleront sur les détails jusqu’à minuit et transpireront dessus tandis que, moi, à 18h, je veux rentrer chez moi, dîner et regarder le sport. La réalisation n’est pas la finalité de mon existence.»

Réalisateur, un métier trop exténuant?

C’est pourquoi Pauline Kael préférait défendre la jeunesse du Nouvel Hollywood de Brian De Palma, Steven Spielberg ou Martin Scorsese plutôt que la vieille garde du cinéma hollywoodien des années 1940-1950. Selon elle, avec l’âge, s’évanouissent l’envie, la fougue, la passion dont l'art cinématographique, contrairement à la peinture ou la littérature, a particulièrement besoin.

Car, qu’il s’agisse d’un petit film indépendant ou d’une super-production, rares sont les réalisateurs décrivant leur métier comme une promenade de santé. Leurs interviews sont plutôt remplies de mots comme «marathon», «bataille», «montagne russe» ou «guerre».

À peine âgé de 30 ans, Steven Spielberg comparait ainsi son travail sur Les Dents de la mer à celui d’une «usine textile». Joss Whedon, après avoir enchaîné les deux premiers films Avengers, a avoué que la tâche «l’avait brisé». Sans oublier tous ces récits de réalisateurs frôlant l’hospitalisation pour fatigue extrême, de Joseph L. Mankiewicz, 54 ans, obligé de se droguer pour rester éveillé sur le tournage de Cléopâtre à Francis Ford Coppola, 33 ans, qui s’évanouissait en pleine préparation du Parrain, en passant par Martin Scorsese, 35 ans, qui s'effondrait en crachant du sang après l'exténuant tournage de New York, New York en 1977 (et prenait aussi beaucoup de drogue).

L'inestimable valeur de l'expérience

Et pourtant, quelques très grands films ont été réalisés à plus de 75 ans, des films d’une grande modernité comme 7H58 ce samedi-là de Sidney Lumet, 83 ans, comme Ran de Akira Kurosawa, 75 ans, comme le très anarchiste Cet Obscur objet du désir de Luis Buñuel, 77 ans, comme Gosford Park de Robert Altman, 76 ans, comme Un Poisson nommé Wanda de Charles Crichton, 78 ans ou comme Killer Joe de William Friedkin, 76 ans.

Bande annonce de Ran d'Akira Kurosawa. Via YouTube

Grand défenseur de la théorie des auteurs, le collègue et non moins ennemi juré de Pauline Kael, Andrew Sarris du Village Voice, en était ainsi persuadé: les derniers films des géants hollywoodiens des années 1940 et 1950 représentaient la quintessence de leur art. «L’économie de l’expression que Ford a atteint en cinquante ans de cinéma constitue la beauté de son style», écrivait-il dans sa bible de 1968, The American Cinema.

Avec l’âge vient en effet la sagesse et surtout l’expérience. Une légende hollywoodienne raconte ainsi comment Fred Zinnemann, réalisateur huit fois nommé aux Oscars pour des classiques comme Le Train sifflera trois fois (1952), Tant qu’il y aura des hommes (1953) ou Julia (1977), aurait, dans les années 1980, fermé le clapet d’un jeune cadre de studio lui ayant demandé ce qu’il avait fait dans sa carrière: «Bien sûr, vous d’abord», aurait-il répondu.

«Il n’y a pas de notes. Il est celui qui fait les notes. Il est, en un sens, l’auteur. Il fait le film qu’il veut faire.»

Janusz Kaminski, chef opérateur de Steven Spielberg

Si le jeune Spielberg avait tant souffert sur le tournage des Dents de la mer, c’est en partie à cause de son inexpérience. Comment gérer les acteurs, leurs caprices, leur égo, leurs faiblesses mais aussi leurs légitimes interrogations sur le film? Comment gérer les techniciens souvent plus âgés et plus expérimentés que vous? Comment gérer les cadres du studio et leurs notes sur les rushes, le scénario ou les dépassements budgétaires? Comment gérer les intempéries, les accidents de tournage? Comme un pilote de ligne, seules les heures de vol vous l’apprennent.

Entre l’à peine trentenaire qui craignait de ne plus jamais travailler à Hollywood après le désastre du tournage des Dents de la mer et le septuagénaire qui réalise en quelques semaines un film nommé aux Oscars tout en gérant la post-production d’un autre, ce n’est donc plus la même affaire. Le chef opérateur Janusz Kaminski, avec qui Spielberg collabore depuis La Liste de Schindler en 1993, l’expliquait récemment à Collider:

«C’est un homme très, très productif. Il ne perd pas de temps avec des discours inutiles. Il va droit au but. Il sait exactement ce qu’il veut en terme de plans. Vous savez ce qu’il veut pour les performances d’acteurs, donc, au final, il n’a pas à traiter avec les demandes des uns et des autres pour tourner des plans supplémentaires ou des réécritures pour s’adapter aux notes de certains jeunes cadres du studio. Il n’y a pas de notes. Il est celui qui fait les notes. Il est, en un sens, l’auteur. Il fait le film qu’il veut faire. Par conséquent, il est capable de les faire vraiment, vraiment rapidement.»

La maturité

Parfois, même, l’âge est, contre toute attente, un très puissant moteur. À 80 ans, John Huston, réalisateur de classiques comme Le Trésor de la Sierra Madre (1948), Quand la ville dort (1950) ou La Reine africaine (1951), réalisait ce que beaucoup considèrent comme un de ses plus beaux films, Gens de Dublin. Même Pauline Kael a admis le génie du film: «Huston a pénétré des zones dramatiques qu’il n’avait jamais pénétré auparavant. Il n’a jamais mélangé ses acteurs avec tant de naturel et de musicalité», écrivait-elle.

Les Gens de Dublin de John Huston. Via YouTube

Ce film, John Huston l’a pourtant réalisé sur une chaise roulante, encadré d’infirmiers et de bouteilles à oxygène. «Il était très important pour mon père de faire ce film. C’était sa lettre d’amour à l’Irlande et aux Irlandais», a dit sa fille Anjelica. Il est décédé trois mois après avoir tourné le dernier plan et, quelques mois plus tard, il remportait l’Independent Spirit Award du meilleur réalisateur.

Autre exemple typique de cette maturité cinématographique: Clint Eastwood. S’il s’est révélé excellent metteur en scène dès son premier film, Un Frisson dans la nuit, réalisé à 41 ans, il n'a inscrit son nom au panthéon du cinéma (et des Oscars) qu’à plus de 60 ans avec Impitoyable. Très versatile et capable de sortir de sa zone de confort, il a même bâti quelques-unes de ses plus belles oeuvres à plus de 70 ans, de Mystic River à Million Dollar Baby en passant par le diptyque Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima.

«Vous avez plus d’expérience en vieillissant. Vous avez plus de choses sur lesquelles puiser, tant que vous ne perdez pas vos facultés. Vous pouvez en jouer si vous avez la chance d’avoir de bons gènes ou si vous prenez assez soin de vous-même, ou une combinaison des deux. Vous pouvez oser et expérimenter. Il y a tellement d’histoires différentes à raconter. Vous pouvez avoir 21 ou 81 ans. Si vous vous dites que vous êtes trop vieux pour faire ça, ce sont des conneries. Vous n’êtes pas trop vieux pour faire quoi que ce soit», disait-il en 2014.

Michael Atlan

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