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Fiorella, 18 ans, violée et présumée consentante

Temps de lecture : 6 min

Il y a près de quarante ans, un documentaire italien a démontré la violence des procès pour viol, où c’est à la victime de prouver son innocence.

Illustration Gianpaolo Pagni
Illustration Gianpaolo Pagni

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

«Une petite morsure suffirait à décourager n’importe quel agresseur. La fellation est donc un acte incompatible avec l’hypothèse d’une violence, c’est un acte volontaire, où l’emprise est exercée par la fille sur l’homme, par la femelle sur le mâle.»

C’est ainsi qu’en 1978, dans la salle du tribunal correctionnel de Latina, près de Rome, un avocat plaide l’innocence de quatre hommes accusés d’avoir violé Fiorella, une jeune femme de 18 ans.

Spectateurs sous le choc

Les cheveux attachés par un élastique en mousse, le regard fuyant, Fiorella essuie les remarques paternalistes de la défense pour qui les femmes doivent être prêtes à «récolter les fruits de ce qu’elles ont semé», c’est-à-dire avoir réclamé la parité des droits.

La voix tremblante, elle retrace l’après-midi en question. Convoquée pour un faux entretien de travail dans une maison près de la mer, elle y a été séquestrée et violée à répétition. Ses agresseurs, tous pères de famille respectables, se cantonnent, après avoir pourtant commencé par avouer, à une nouvelle version: Fiorella aurait été consentante. Pis, elle aurait été payée pour ses «prestations».

Dans une salle pleine à craquer, témoins et prévenus se relaient à la barre, encerclés par un peloton de gendarmes. Devant le tribunal, les mères des accusés protestent, défendent l’honneur de leurs rejetons, accusent ouvertement Fiorella d’être une allumeuse.

Si l’atmosphère particulière qui règne à l’audience est parvenue jusqu’à nous, c’est grâce à la réalisatrice Loredana Dordi, qui s’est glissée au procès une caméra à l’épaule, et aussi grâce à Fiorella, qui a accepté d’être filmée.

Le 26 avril 1979, le sobre documentaire en noir et blanc Le Procès pour viol est diffusé en clair sur la deuxième chaîne nationale.

Après l’émission, «les spectateurs étaient sous le choc, se remémorera l’avocat de la partie civile, Tina Lagostena Bassi. Personne ne pouvait imaginer que dans les tribunaux, la justice violentait une nouvelle fois. Cette violence était physique, on pouvait presque la toucher».

Regardé par neuf millions de personnes, Le Procès pour viol signe la fin d’un tabou. «Ce soir-là, explique Renata Kodilja, professeure de psychologie sociale à l’université d’Udine, la télé italienne a montré le spectacle d’une mentalité imbibée de misogynie, capable de transformer une victime en instigatrice, et donc, en coupable.»

1978, année charnière

L’idée du documentaire est née au sein du congrès de l’Internationale Féministe sur les violences faites aux femmes, qui a eu lieu à Rome en avril 1978. Au fil des interventions, une évidence émerge: devant la justice, partout dans le monde, la victime de viol se transforme automatiquement en principale accusée.

Des militantes décident de dévoiler cette évidence au public, d’autant plus que cette même année, une affaire similaire a déjà ébranlé la France. Les assises d’Aix-en-Provence se préparent en effet à juger les agresseurs de deux campeuses belges, Anne Tonglet et Araceli Castellano, tabassées et violées par trois hommes sur la plage d’une calanque marseillaise. Homosexuelles et adeptes du naturisme, les deux jeunes femmes sont suspectées d’avoir provoqué leurs agresseurs.

«Cette affaire a eu d’énormes répercussions au niveau social, politique et législatif, explique le cinéaste Cédric Condon, qui a réalisé en 2013 le documentaire Le Procès du viol, diffusé en septembre dernier par France 3. Cependant, quarante ans plus tard, et malgré les terribles violences subies par les deux femmes cette nuit-là, celui qui a été l’avocat des violeurs, Gilbert Collard, maintient encore que les agresseurs ne savaient pas ce qu’ils faisaient.»

À la barre, Fiorella et les autres doivent prouver le manque de consentement. Si encore aujourd’hui, presque 80% des agressions sexuelles sont déqualifiées en délit, c’est qu’«à moins que l’auteur ne reconnaisse les faits, le viol est le crime le plus difficile à établir et peu d’affaires vont aux assises», explique la sociologue Véronique Le Goaziou, auteure de Le Viol, aspects sociologiques d’un crime.

«Comme d’habitude, et malheureusement j’en ai l’habitude, encore une fois on tente d’accuser la femme, lancera l’avocate de Fiorella au juge lors de sa plaidoirie. Je ne sais pas si j’aurai la force de ne pas avoir honte de la toge que je porte.»

Comme écrit Simonetta Greggio dans le livre Dolce Vita, «on la sent frémir, bouillir presque».

Fiorella a refusé toute transaction économique, même ces deux millions de lires posées par un des avocats de la défense sur le pupitre du président. Elle veut montrer son visage à l’Italie tout entière pour défendre son honneur, «et la dignité d’une femme n’est ni quantifiable ni achetable», commente pour elle son avocate.

Pourtant, sa parole dérange, comme celle «des lanceurs d’alerte», observe Florence Thibaut, professeure de psychiatrie et présidente de l’Association internationale pour la santé mentale des femmes. «C’est plus facile de les pointer du doigt eux que ce qu’ils dénoncent.» Une destinée commune aux victimes de viol.

«On revient de très loin, continue Florence Thibaut. Pendant des années, la femme n’a pas eu d’existence juridique. C’est seulement à partir des années 2000 qu’on a commencé à réfléchir à l’accompagnement des victimes dans les commissariats, imposant aussi la présence de psys dans les services gynécologiques d’urgence. Mais le viol reste largement sous-diagnostiqué.»

Victimes coupables

Fiorella doit se défendre aussi de son passé. L’un des prévenus, une connaissance qu’elle a brièvement fréquentée, soutient avoir couché avec elle à plusieurs reprises. En criant, la voix cassée, elle l’interpelle directement: «Regarde-moi dans les yeux quand tu mens!», tandis que le public présent se déchaîne.

Le procès est une épreuve «extrêmement traumatique pour les victimes», explique Florence Thibaut. Un constat partagé par Véronique Le Goaziou:

«Il est crucial que les victimes sachent que la justice est un processus qui les dépasse et dont elles n’auront aucune maîtrise. Le travail nécessaire et difficile du juge n’est pas du tout de les défendre.»

Pourtant, c’est précisément dans les salles d’audience, et grâce à l’écho médiatique soulevé par certaines affaires à l’aide d’avocats engagés, que les lignes ont bougé. En 1972, le procès de Bobigny contre Marie-Claire, une mineure accusée d’avoir avorté (défendue par Gisèle Halimi), a contribué à l’évolution vers la dépénalisation de l’IVG.

En 1965, quand le code de procédure pénale italien prévoit encore le mariage réparateur –qui permet au violeur d’échapper aux poursuites en épousant sa victime–, une jeune femme, Franca Viola, séquestrée et violée pendant huit jours, a fait condamner son agresseur, devenant le premier symbole d’émancipation de l’Italie d’après-guerre. «La médiatisation de son procès peut aussi être un combat», constate Cédric Condon.

Nouvelle loi, même silence

Les quatre violeurs de Fiorella ont été condamnés à des peines légères, jamais purgées. «À l’issue de l’audience, les épouses et les mères des violeurs ont poussé des cris de joie», écrit Simonetta Greggio.

Mais le débat était désormais ouvert: grâce au documentaire, le mouvement féministe signe une première victoire, décisive, même si de nombreuses années s’écouleront encore avant la mise à point d’une nouvelle loi.

En France, on devra attendre 1981 (1996 en Italie), pour que «tout acte de pénétration sexuelle commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise» soit criminalisé.

Si, après le procès de Fiorella, le politologue Luigi Firpo constatait que «moins d’un dixième des victimes dénonce les violences subies, par honte, par peur de représailles, pour fuir le discrédit et, surtout, pour ne pas vivre l’expérience humiliante d’un procès», la plainte n’est toujours pas systématique aujourd'hui.

Le documentaire Le Procès pour viol, dont une copie repose dans les archives du MoMA de New York, est régulièrement projeté en Italie lors de soirées contre les violences faites aux femmes.

Manuela Ulivi, avocate et présidente de la Casa delle Donne Maltrattate, explique que:

«L’objectif, c’est que toutes les femmes portent plainte. Non pas pour améliorer les statistiques, mais pour que l’autorité judiciaire apprenne à respecter leur parole. Après le procès, certaines victimes me disent encore qu’elles regrettent d’être passées par la case justice. En tant que femme, et avocate, cela me procure une terrible douleur.»

Il y a quarante ans, l’avocat de Fiorella avait déjà livré son dur constat: «Ça serait humiliant de vous prouver que Fiorella n’est pas une putain, chaque femme a le droit d’être qui elle veut. Ici, je ne défends pas Fiorella, j’accuse une certaine façon de faire les procès pour viol.»

En ce moment même, l’Espagne attend le verdict d’un procès très controversé. À coups de #YoTeCreo («moi, je te crois»), la population manifeste son soutien à la victime d’un viol en réunion. N’en déplaise à Deneuve, tout hashtag nous semble bon à prendre.

Benedetta Blancato Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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