Histoire

«L’ennemi de l’intérieur», un refrain connu en politique

Gaël Brustier, mis à jour le 28.01.2018 à 9 h 33

«Espion», «communiste», «islamo-gauchiste»... Peu importe l'étiquette qu'on lui assigne, l'«ennemi de l’intérieur» sert davantage à légitimer le propos de celui qui l'invoque qu'à se prémunir d'un potentiel danger.

Espion | Kaz via Pixabay CC0 License by

Espion | Kaz via Pixabay CC0 License by

Nombreux sont les exemples de sociétés saisies par la peur d’un «ennemi de l’intérieur».

La crainte se propageant, il est vu comme puissant, doté d’invisibilité tout en étant lové au cœur même de la société, dans l’appareil d’État, dans la ville ou dans l’immeuble de chacun. Sans visage mais doté d’une habileté ou de savoir-faire dédiés à son projet de destruction, cet ennemi total devient la proie d’une traque décidée. 

Un ennemi de l'intérieur toujours en lien avec l'extérieur

À chaque fois, ces ennemis de l’intérieur sont liés à un ennemi de l’extérieur. Les périodes de guerre et de tension géopolitique sont propices à l’émergence du thème de l’ennemi de l’intérieur, dont l’existence est d’autant moins discutée ou relativisée que le véritable danger est bien réel.

Cet ennemi intérieur là –qu’il soit huguenot, contre-révolutionnaire, membre de la cinquième colonne, partisan d’activités «non américaines» ou bandido de l’Escambray–, exista sans doute souvent, mais son mythe le dépassa systématiquement, lui faisant une réputation de puissance numérique bien au-delà de ce qu’il représentait réellement.

C’est ce qui est intéressant avec l’ennemi de l’intérieur, en amenant la ligne de front au coin de la rue où vit chaque citoyen, c’est qu’il permet aux discours et entreprises politiques d’opérer dans des contextes internationaux tendus.

En septembre 1792 planait sur Paris la rumeur que les prisons de la capitale étaient peuplées de traitres qui complotaient contre la Patrie, en lien avec les Emigrés de Coblence. En son sein, la République aurait détenu des partisans décidés d’une «Saint Barthélémy des Patriotes».

L’ennemi de l’intérieur, pactisant avec des puissances étrangères, prêt à actionner les ressorts d’une guerre civile comparable aux guerres de Religion: voilà le portrait horrifique d’un implacable adversaire, portant la haine et la destruction à température de fusion. 

Le résultat ne se fit pas attendre: les massacres de Septembre vidèrent les prisons et autres lieux de détention de leurs occupants. La Révolution finit par trouver l’incarnation de l’ennemi de l’intérieur en la personne même du roi, censé incarner la nation mais accusé de trahison et exécuté.

La Première Guerre mondiale fut évidemment un moment historique propice à l’invocation de la menace de l’ennemi intérieur, tout comme le tournant des années 1920, avec la peur des agents bolchéviques.

L’ennemi intérieur est souvent soit étranger, soit d’origine étrangère; il a en tout cas toujours un lien avec une puissance ou une entité étrangère. 

En Espagne comme en France, la crainte d'une «cinquième colonne»

Pour les télévores des années 1980, la Cinquième Colonne évoque V. Cette série imagine comment, au sein même de l’armée des extraterrestres, s’organise une faction amie des terriens. 

Loin de de se résumer à la science-fiction, la cinquième colonne est un héritage de l’histoire, et notamment de celle de l’entre-deux-guerres, entre guerre d’Espagne et «drôle de guerre» en France. ​

La guerre d’Espagne préfigura la Seconde Guerre mondiale. Déclenchée en 1936, elle opposait les partisans d’une République qui venait d’élire un Front populaire à une insurrection de secteurs de l’armée acquis aux idées nationalistes.

Ces derniers, notamment emmenés par les généraux Franco et Mola, partirent des Canaries et du Maroc pour conquérir l’ensemble de l’Espagne, en s’appuyant notamment sur des partisans de La Phalange, le parti à vocation fasciste de José Antonio Primo de Rivera, et sur les secteurs les plus conservateurs ou réactionnaires de la société espagnole.

Au cours d’une intervention radiophonique, le Général Mola, l’un des putschistes les plus puissants, déclara qu’une «cinquième colonne» se lèverait, le moment venu, de l’intérieur du camp républicain pour livrer Madrid aux troupes nationalistes. L’expression «cinquième colonne» était née.

En France aussi sévit la crainte d’une cinquième colonne. Alors que les régimes totalitaires d’Italie et d’Allemagne ont provoqué l’exil de nombre de leurs ressortissants vers la France, ceux-ci sont soupçonnés d’être des agents de leurs pays d’origine. On craint les espions, on traque les agents italiens ou allemands. 

Comme en 1914-1918, la France vit au rythme des dénonciations successives et supposées d'entreprises d’espionnage. Les ennemis intérieurs de la cinquième colonne hanteront tellement les Français que quatre ans plus tard, au moment de la descente des Champs Elysées par le Général de Gaulle, alors que des tirs (jamais confirmés) feront se mettre à l’abri des milliers de Parisiens, un cri –«C’est la cinquième colonne!» - suffira pour qu’un char de la 2ème DB de Leclerc cible la cinquième colonne du Crillon et l’abatte d’un coup de canon. 

«Coup de poignard dans le dos» et maccarthysme

En Allemagne, un mythe donna libre cours au déchaînement nationaliste des années 1920 puis 1930, celui du «coup de poignard dans le dos».

Véhiculé depuis l’état-major allemand –Hindenburg et Ludendorff–, cette théorie laissait évidemment s’installer l’idée que l’armée allemande n’avait perdu que parce qu’elle avait été frappée de l’intérieur même du pays.

Elle suscita la haine antisémite fanatique des groupes nationalistes, après avoir entraîné la participation des corps francs à la répression anti-spartakiste en janvier 1919.

Le maccarthysme, aux États-Unis, est célèbre comme cas d’institutionnalisation d’une idéologie évoquant plus la paranoïa que la quête du bien commun. 

Au début des années 1950, le sénateur américain républicain Joseph McCarthy, élu du Wisconsin, fut l’artisan de la «chasse aux sorcières», dans une période que les Américains appellent la Peur Rouge («Red Scare»).

Il s'agit d'un cas emblématique de traque des ennemis de l’intérieur, communistes ou supposés tels, dont de nombreux acteurs d’Hollywood ou intellectuels des États-Unis firent les frais.

Le sous-comité présidé par McCarthy n’était toutefois qu’une pierre à l’édifice de la lutte anti-communiste. Une autre commission fonctionnait en parallèle à la Chambre des représentants: la Commission de la Chambre sur les activités antiaméricaines.

Charlie Chaplin, ressortissant britannique, s’exila en Suisse après avoir été victime d’une révocation de son visa. Le film Ave, César! des frères Coen dresse une peinture humoristique de la période, en racontant l’enlèvement d’un acteur vedette par une cellule communiste d’Hollywood et en faisant s’enfuir en sous-marin soviétique une autre star hollywoodienne communiste. 

L'«Aveu» en Tchécoslovaquie et les bandidos cubains

Avec L’Aveu, Costa Gavras donne un aperçu effrayant de la Tchécoslovaquie en 1951, sous le joug communiste. Yves Montand et Simone Signoret ont contribué à faire entrer le film dans la postérité en incarnant le couple formé par Artur et Lise London avec une intensité dramatique frappante.

Le système communiste a été marqué par les purges et les arrestations arbitraires fondées sur les accusations d’espionnage, de trotskisme ou de titisme (l’adhésion aux thèses politiques de Tito, alors dirigeant de la Yougoslavie socialiste).

Artur London, dirigeant communiste, est accusé d’espionnage . S’ensuivent des séances de torture psychologique et un effort humain colossal de la part de sa femme Lise pour faire reconnaître qu’il n’est pas un espion, c’est-à-dire un ennemi de l’intérieur. Il finit par avouer des crimes qu’il n’a évidemment pas commis.

À Cuba, après la victoire des barbudos de Fidel Castro, de son frère Raul ainsi que d’Ernesto Guevara et Camilo Cienfuegos, la révolution régna de La Havane, à l’ouest, à Santiago de Cuba, à l’est.

Pourtant, le nouveau et très jeune régime révolutionnaire avoua avoir à en découdre avec de mystérieux «bandidos» installés dans les montagnes de l’Escambray, un massif montagneux situé au sud de l’ile et dominant la ville de Trinidad.

Cet ennemi de l’intérieur, connecté aux nouveaux exilés cubains et aux activistes anticommunistes des États-Unis, fournit aussi au nouveau pouvoir révolutionnaire une source de légitimation supplémentaire après la chute de la dictature de Batista. Furent-ils nombreux? Vraisemblablement non. Leur existence, néanmoins, est avérée. Elle est immortalisée par un musée dédié à Trinidad.

Un «islamo-gauchisme» omniprésent dans les discours

L’hostilité à l’égard de l’immigration de la part de l’extrême droite se traduit par un discours l’assimilant à un ennemi de l’intérieur. Aux origines, Dominique Venner décrit les immigrés comme étant un moyen utilisé par le communisme pour détruire l’Occident.

À la fin des années 1970, Jean-Marie Le Pen évoque «la cinquième et la sixième colonne» qui auraient «réussi leur jonction». Pour Le Pen, l’immigration est une sorte d’armée révolutionnaire de substitution.

Au début des années 1980, Jules Monnerot, sociologue passé de l’extrême gauche au Conseil scientifique du Front National, estime que l’immigration est une armée de subversion à la solde de l’islamisme iranien.

Enfin, au lendemain du 21 avril 2002, Marc Knobel et Alexandre del Valle pointent le niveau de l’extrême gauche et des Verts, estimant que ceux-ci veulent confier aux immigrés la fonction révolutionnaire dont le prolétariat serait dépossédé.

S’il est vrai qu’une partie de l’extrême gauche crût, voici environ quinze ans, pouvoir parier sur une alliance avec les islamistes, «l’islamo-gauchiste» est devenu aussi présent dans les discours qu’il est absent dans les faits.

Sa dénonciation permet en revanche de nourrir une idéologie inscrite dans la tradition de «rassemblement national». Dénoncés comme faisant partie d’un lobby, supposé être concentré dans les médias, ces islamo-gauchistes incarnent bien l’ennemi de l’intérieur d’aujourd’hui, en lien avec les islamistes.

La matrice est si puissante qu’elle fonctionne comme un générateur de hoax (canulars): avant de se rétracter, un magazine publia voici environ dix-huit mois un papier évoquant les «plages réservées aux femmes voilées» censées être promises par le parti de gauche radicale espagnol Podemos. Il n’en était rien. L’article disparut. S’il a été possible de publier cette information, c’est qu’un contexte et une ambiance le permettaient.

La ritournelle du délateur

L’ennemi de l’intérieur a une fonction de légitimation de ceux qui affirment en être les meilleurs adversaires. Il sert en retour à délégitimer un adversaire en lui accolant l’étiquette idoine (espion, agent titiste, communiste, islamo-gauchiste).

Son existence supposée est aussi une sorte de «glue idéologique» permettant de solidariser des groupes sociaux comme politiques, aux intérêts différents et aux objectifs divergents, dans une perspective de rassemblement national.

Si les enjeux d’un conflit sont éloignés, l’ennemi intérieur, allié et complice, permet de déplacer la ligne ami/ennemi d’un lointain front au coin de la rue.

Évidemment, dans la période actuelle, la présence d’un djihadisme en effectifs réduits sur l’ensemble du globe donne à l’existence de l’ennemi de l’intérieur une pertinence réelle… en attendant que le contexte change et qu'un autre ennemi de l’intérieur apparaisse.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (127 articles)
Chercheur en science politique
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