Culture

Le cœur du marché de l'art contemporain bat encore

Anne de Coninck, mis à jour le 14.01.2010 à 18 h 19

La crise a frappé fort mais n'a pas empêché les nouveaux projets.

La relation incestueuse entre le monde de l'art et les financiers en mal de diversification appartient-elle définitivement au passé? Cette frénésie autour de l'art contemporain de banquiers et de traders enrichis à la recherche de conversations pour briller dans les dîners en ville a volé en éclat lors de la crise d'octobre 2008 et la faillite de Lehman Brothers. Elle était déjà alors bien mal en point, au point que beaucoup guettaient, depuis un certain temps, l'explosion du système.

En ce début 2010, le constat est sans appel: la bulle a bel et bien éclaté. Reste à faire après une année 2009 difficile un état des lieux pour savoir dans quel état le marché de l'art sort ou sortira de la crise.

Evacuons tout de suite le problème des prix surévalués. La chute des prix a atteint en moyenne 30%. Cette moyenne cache de fortes disparités et certaines œuvres ont vu leur côte perdre jusqu'à 60%! Le marché est devenu enfin plus sélectif et les oeuvres de seconde zone ont de grandes chances de continuer à perdre de la valeur.

Chelsea fait le dos rond

Dans quelle situation sont les galeries? De Londres à Berlin en passant par New York, elles ont subi le choc de la raréfaction des ventes, espérant aujourd'hui une reprise à l'automne prochain. Avec presque 300 galeries réparties sur quelques «blocks», le quartier de Chelsea de New York, est encore (pour combien de temps se demandent certains) la capitale et le cœur de l'art contemporain.

Les fameuses listes d'attente pour les acheteurs instaurées pour créer un effet de rareté y ont disparu. L'heure est plutôt à la négociation de remises qui peuvent facilement atteindre 15% et se font discrètement dans les arrières boutiques. Si en mars 2006 en marchant dans les rues de Chelsea, on pouvait «pratiquement entendre l'argent bruisser autour de vous», désormais les limousines se font rares. Cela ne veut pas dire que les amateurs ont déserté le marché pour autant. Attirés par les efforts de certaines galeries pour offrir une programmation de qualité, ils viennent toujours ... mais ils n'achètent plus forcément et sans réfléchir!

Bien sur, il y a eu et il y aura peut-être encore des fermetures de galeries. Fatalement celles qui étaient les plus fragiles financièrement n'ont pas résisté. A Soho, la Guild & Greyshkul Gallery, tenue par 3 artistes, a mis la clé sous la porte. D'autres font le dos rond. D'autres encore ont disparu comme la Clementine Gallery en mai 2008, après pourtant 12 ans dans le métier pour les deux jeunes femmes qui la dirigeait. Au total, on parle d'une grosse vingtaine de fermetures. Mais dans le même temps, ce qui démontre que ce marché n'est pas une simple construction spéculative et artificielle, d'autres galeries tentent l'aventure, près de 25 à Chelsea ou ailleurs.

Les musées touchés

C'est le cas dans le Lower East Side par exemple, le nouveau quartier qui se crée autour du New Museum, la dernière institution consacrée à l'art contemporain qui a ouvert ses portes en 2007. Même si sa programmation tarde à convaincre, quelques galeries tentent de reproduire le succès de Chelsea dans un environnement plus abordable.

Plus au nord de Manhattan dans l'Upper East Side, non loin du «Museum Mile» (le Mile désigne cet espace que se partage sur près de vingt «blocks», à partir de la 82e rue, une dizaine de musées, dont le Metropolitan Museum et le Guggenheim), le marché résiste également. A l'image de Larry Gagosian, le business man de l'art contemporain qui s'essaie à un nouveau concept de boutique merchandising ou encore la galerie zurichoise Hauser & Wirth qui a franchi l'Atlantique en ouvrant ses portes en septembre.

Les maisons d'enchères ont été elles aussi très largement secouées. Les trois grandes que sont Christie's, Sotheby's et Phillips de Pury ont toutes réduit leur personnel (250 personnes licenciées chez Sotheby's et 300 chez Christie's), baissé les prix de leurs estimations et surtout arrêtés de garantir un prix de vente. Ce qui dans un marché où la concurrence était féroce était un argument décisif pour le vendeur est devenu un piège pour les maisons d'enchères. Résultat: leurs ventes d'art contemporain se sont effondrées de 75% en 2009 par rapport à 2008.

Enfin, les musées, publics ou privés, ont aussi été touchés par une baisse sensible de leurs revenus. Les musées privés américains auront connu l'an dernier un recul de 30% à 50% de leurs recettes et ont été contraint de réviser leurs ambitions, parfois très grandes, à la baisse. Cela a signifié moins d'expositions ou certaines décalées, un gel des projets parfois irréalistes d'expansion et des réductions de personnel. Le prestigieux Metropolitan Museum a fait baisser ses effectifs de 14% et ses dirigeants ont accepté des baisses de rémunération de 10% à 20%.

Des musées ont même été sauvé in extremis de la banqueroute. Le milliardaire Eli Broad a injecté in extremis 30 millions de dollars dans le Museum of Contemporary Art (MOCA) de Los Angeles en Californie. D'autres sont dans une situation encore plus difficile comme le Rose Art Museum de l'université Brandeis qui pourrait céder une partie de ses collections (près de 6.000 pièces d'art moderne et contemporain acquises au fil de 46 années d'existence) estimées entre 300 et 400 millions de dollars. Le problème est que les fonds de la fondation qui contrôle l'université avaient été confiés à un certain... Bernard Madoff.

Vive la crise

Mais l'éclatement de la bulle n'a pas que des mauvais côtés. Une politique plus réaliste des prix permet d'attirer une nouvelle clientèle de vrais amateurs, une bien meilleure sélection par la qualité, de réduire le nombre d'œuvres vendues et le nombre d'invendus et finalement de permettre à certains vendeurs de continuer à faire de très très bonnes affaires. En novembre chez Sotheby's, le «200 One Dollar Bill» de 1962 d'Andy Warhol, estimé entre 8 et 12 millions de dollars (entre 5,5 et 8,2 millions d'euros), est finalement parti à près de 43 millions (29,6 millions d'euros).

Les destructions d'un côté n'empêchent les projets de l'autre. A New York, l'agrandissement du Whitney Museum avance et se fera finalement dans le Meatpacking district. La Dia Art Foundation va revenir au cœur de Manhattan. A Philadelphie, le musée de la Barnes fondation devrait enfin être accessible après une bataille judiciaire interminable pour permettre son déménagement et sa réouverture à l'horizon 2012.

Certains se demandent aujourd'hui si le marché de l'art est plus moral ou non que le grand casino de Wall Street. Pourquoi le serait-il? On peut en revanche se délecter de la vision si réaliste de ce monde et de cette industrie parfois sordide avec le film «Untilted» sorti cet automne et qui dépeint avec une justesse hilarante le milieu de l'art contemporain new-yorkais.

Anne de Coninck

Image de Une: Chez Christie's, en octobre 2008, un tableau du peintre d'origine haïtienne Jean-Michel Basquiat. REUTERS/Shannon Stapleton

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