France

Cachez ces prisons que nous ne voulons pas voir

Temps de lecture : 10 min

Vendredi 26 janvier, cela faisait douze jours que les surveillants de prison manifestent leur colère. Un mouvement inédit par son ampleur depuis un quart de siècle qui exprime le mal être des 28.000 gardiens victimes de violences répétées (plus de 4.000 par an), de la surpopulation carcérale et de la vétusté des bâtiments. Twitter s’en émeut et ajoute une autre dimension à cette situation: la radicalisation islamiste.

A la prison de Fresnes. Wikimedia Commons.
A la prison de Fresnes. Wikimedia Commons.

Contenu Partenaire - «@EPhilippePM: je veux dire notre soutien au personnel pénitentiaire qui effectue des missions indispensables à l’autorité de l’État, à la cohésion nationale et ne bénéficie pas toujours de la reconnaissance de leur rôle important #Prisons #DirectAN». Le premier Ministre a beau souligner l’importance des gardiens de prison dans la mise en œuvre des décisions de justice et le maintien de l’ordre républicain, la détermination des surveillants ne faiblissait pas le 26 janvier après 12 jours d’un conflit social dur. Il faut dire que si des changements ont été souvent annoncés à cette profession mal aimée et ignorée par les gouvernements successifs, les promesses ont été en général suivies de peu d’effets.

Déshérence

Le gouvernement d’Emmanuel Macron récupère un monde pénitentiaire en déshérence comme le note Christophe: «État des #Prisons françaises… Situations des #surveillants… Là encore @EmmanuelMacron hérite de décennies de lâcheté, d’immobilisme et de non intérêt de @LesRépublicains et @partisocialiste». Il y a plus de quarante ans déjà les prisons bruissaient de mécontentement. Mais «en 1974, alors que les détenus se révoltaient contre les quartiers de haute sécurité, Valéry Giscard d’Estaing les avait rencontrés. Une démarche inconcevable aujourd’hui. Pourquoi? Par @DenisSLS #PrisonsBloquées». En 2018, seule Nicole Belloubet, la Ministre de la justice, tente d’éteindre la contestation et encore a-t-elle mis beaucoup de temps comme le gouvernement dans son ensemble à réagir et à mesurer l’ampleur du mécontentement.

Pour comprendre la situation des personnels pénitentiaires, encore faut-il analyser l’état de la justice et des prisons en France. Un rapport de la Commission Européenne pointe chaque année les dépenses dévolues à la justice par chaque Etat de l’union. La France n'est pas vraiment un exemple: «#Grève des #Gardiens de #Prisons: la France pointe à la 14e place (sur 28) avec 72 euros par habitant et par an consacrés à la #justice. C’est deux fois moins qu’en #Allemagne (146 euros par habitant et par an) et c’est bien loin du #Royaume-Uni (155 euros)».

Ce manque de moyens chronique accordé à la justice en France fait s’accumuler les dysfonctionnements: allongement sans fin des délais avant que soit rendues des décisions de justice, multiplication des détentions provisoires, faible usage des peines alternatives faute de personnels et de financements pour les mettre en oeuvre... La grève actuelle est le reflet de cette situation. «Au 1er décembre dernier, on comptait en France 69 714 personnes incarcérées pour 59 165 places. L’un des établissements où la surpopulation carcérale est la plus importante se trouve à Nîmes: 400 détenus pour 190 places (autorités) #prisons».

Condamné 17 fois par la Cour européenne des droits de l’homme

Le taux d’occupation atteint 140% dans certaines maisons d’arrêt, couplé à la vétusté voire à l’insalubrité de certaines prisons il a conduit la Cour européenne des droits de l’Homme à condamner la France à dix-sept reprises tout comme l’ONU récemment: «la France épinglée à l’ONU pour sa gestion des #prisons». Travailler dans ces conditions, quand parfois «dans certaines #prisons, les miradors ne sont plus armés et les rondes de nuit ne sont plus assurées par @JBJacquin #abos», n’est plus possible pour nombre de gardiens qui arrivent au point de rupture.

Tout a commencé le 11 janvier par l’agression violente de trois gardiens d’une prison du Pas-de-Calais. Un détenu allemand, converti à l’Islam et condamné à dix-huit ans de réclusion, a attaqué, ciseaux en main, les surveillants. Plus de 4.000 attaques auraient été enregistrées l’année dernière. Les gardiens semblent aujourd'hui impuissants à gérer et endiguer la montée de la violence et de l’insécurité dans les centres pénitentiaires.

Et depuis plus de dix jours, le mouvement de contestation ne cesse de grandir et de se durcir. Ainsi, «les surveillants de #prisons mobilisés en #Polynésie #PrisonsBloquées #SurveillantsPénitentiaires» tout comme «#PrisonsBloquées en #Franche-Comté le conflit s’étend aux établissements plus petits». Cette exaspération est alimentée à la fois par le retard pris par le gouvernement pour prendre conscience du profond malaise des surveillants et par d’autres agressions dans les prisons de Longuenesse (Pas de Calais) et de Borgo (Corse). Illustration: «la Ministre de la justice a été sifflée et huée devant la prison de #Borgo #PrisonsBloquées» lors de sa visite du site.

Maladresse gouvernementale

Dépassé par les évènements, la garde des Sceaux a notamment cherché à faire preuve de fermeté et promis des sanctions contre les meneurs du mouvements social (les gardiens de prison n’ont pas le droit de faire grève), ce qui a conduit le maire de Fleury Merogis à twitter: «#PrisonsBloquées les sanctions sur des personnels en grève car agressés par des djihadistes vont intensifier le mouvement. Je sollicite la bienveillance de @EPhilippePM et du président @EmmanuelMacron pour recevoir les agents @AlexandreDuarte @ruthelkrief @Europe1». On peut parler de maladresse… Sans compter l’absurdité qui consisterait à arrêter et incarcérer des surveillants de prison comme s’en fait l’écho le dessin de presse de Large pour Sud Ouest («dessin du jour @sudouest #PrisonsBloquées»).

Sans surprise, un conflit social d’une ampleur inédite soulignant les faiblesses du système carcéral et les maladresses de la Ministre de la justice a réveillé les oppositions politiques. En première ligne, le FN. De Steve Briois qui twitte: «la série d’agressions de surveillants pénitentiaires se poursuit, cette fois à Longuenesse dans le Pas-de-Calais… Le mouvement des #PrisonsBloquées est légitime: les mesures du projet d’accord avec le gouvernement étaient largement insuffisantes!» à Marine Le Pen («le gouvernement continue sa politique de laxisme à l’égard des fondamentalistes islamistes, et les personnels pénitentiaires en paient le prix #Les4V»). Une tentative de récupération dénoncée: «le secrétaire général de la CGT pénitentiaire qui relève la récupération et les intox de Marine Le Pen #FN #PrisonsBloquées».

Pas le droit de grève

Ce mouvement social pose d’autant plus de problèmes que les personnels pénitentiaires n’ont pas vraiment le droit de grève et doivent assurer un service minimum. C’est sur quoi se penche un article du Parisien retwitté: «comment fonctionnent les #prisons en service minimum». De nombreuses activités liées au fonctionnement normal des prisons sont aujourd’hui interrompues dès lors qu’elles ne peuvent plus être sécurisées. Accès aux parloirs suspendus, extractions judiciaires reportées, consultations médicales supprimées comme s’en inquiète l’ASPMP (Association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire): «l’ASPMP est sensible au mouvement des surveillants pénitentiaires dans le contexte chronique tendu des #prisons, mais s’inquiète de ne pas pouvoir assurer la continuité des soins psychiatriques avec les risques potentiels graves que cela comporte». Cela rend encore plus explosif le climat dans certains établissements.

Des détenus ont tiré la sonnette d’alarme comme en témoigne la Voix du Nord: «un détenu du centre de détention de Bapaume (62) qui a appelé au journal: «on peut plus rien faire, on peut plus bouger, sortir, cantiner, on n’a plus de rab’, plus de pain, c’est la première fois que je vois ça en 22 ans de détention » #PrisonsBloquées #prisons». Ces témoignages sont diversement appréciés sur Twitter. Certains y voient une injustice comme Laelia Ve («bizarrement quand ce sont les prisons qui sont bloquées, on ne parle pas des détenus pris en otage par les méchants grévistes. Pas d’accès aux cours, aux soins voire aux parloirs pour beaucoup #PrisonsBloquées») tandis que d’autres, comme Fredinnhi s’insurge de ces prises de parole: «et les détenus qui maronnent parce qu’ils n’ont plus accès au parloir ou bien plus de douche, mais fermez-la. Vous avez déjà de la chance de ne pas casser des cailloux au milieu d’une carrière en Papouasie. Quel monde de cons. #PrisonsBloquées».

Des promesses pour faire reculer l’angoisse

Si la situation des détenus prête à discussions sur Twitter, les témoignages concernant les conditions de travail des surveillants eux ne font pas débat. Ainsi des propos rapportés par un journaliste de Radio Classique: «discussion entendue à Nanterre: «Le salaire?! On s’en bat les couilles du salaire!! Le problème c’est qu’on part le matin, on dit au revoir à notre femme et à notre fils et on ne sait pas si on va les revoir le soir!» #PrisonsBloquées». Ou plus direct comme: «#PrisonsBloquées + quartiers, premier pourvoyeur d’islamistes. « Avant chaque matin j’avais peur de trouver un gars pendu dans sa cellule. Vous savez ce que je redoute aujourd’hui ? Qu’on m’égorge, qu’on me décapite, qu’on me plante une lame dans le dos au nom de l’Islam ou de Daesh».

Pour tenter de reprendre la situation en main et de convaincre les syndicats, la Garde des Sceaux s’explique: «#PrisonsBloquées aujourd’hui j’ai été conduite à faire des propositions dans trois domaines: la sécurité dans les établissements pénitentiaires, sur l’attractivité du métier (salaires, création d’emploi) et questions indemnitaires @NBelloubet #24hPujadas». De nombreux twittos sont loin d’être convaincus à l'image des Grandes Gueules sur RMC: «#PrisonsBloquées on peut dire qu’il faut créer mille ou cinq mille postes de gardiens de prison mais si 30% des inscrits sont présents aux concours, c’est qu’il y a un problème d’attractivité ! @fatimaxx #GGRMC». Difficile de recruter des surveillants si les conditions de travail, les rémunérations, les risques et l’image de la profession découragent la plupart des candidats potentiels.

Nicole Belloubet tente en tout cas de réparer son incompréhension initiale: «@NBelloubet je suis allée dans de nombreuses #prisons, j’ai beaucoup discuté avec les personnels #pénitentiaires et j’ai parfaitement conscience de ce qu’ils vivent #PrisonsBloquées #Les4V @telematin». Elle est à la peine. Tandis que la Ministre propose «#prison #PrisonsBloquées j’ai proposé trois types d’#indemnités sur : l’attractivité des postes, la fidélisation et sur les établissements difficiles @NBelloubet#24hPujadas», certains twittos réagissent immédiatement comme Leaument Philippe: «il y a des lignes que l’on doit ou qu’on ne doit pas franchir…comme lorsqu’on te parle sécurité et humanité et que tu réponds…indemnités!».

Le fond du problème, c’est la surpopulation carcérale. Et il ne se règle pas en quelques jours ou même en quelques mois. Et si ce constat est partagé, les solutions pour le régler sont très différentes selon les bords politiques. Ainsi à gauche, «Europe Écologie les Verts appelle le gouvernement à entendre la colère issue des #prisons: il faut répondre aux attentes des surveillants, mais aussi amorcer une réduction drastique des peines d’emprisonnement désocialisantes et criminogènes et privilégier les peines alternatives». À droite, on prône le durcissement des incarcérations et on s’en prend au laxisme de la Présidence de François Hollande. Pour Nadine Morano, «nous payons l’arrêt du plan de construction de places de prison par François Hollande et Christiane Taubira et la surpopulation qui en découle #8h30politique @franceinfo». Rachida Dati, ancienne Garde des Sceaux, dénonce la gestion de la crise par le gouvernement: «Édouard Philippe ne connaît pas du tout la prison».

Comment contrôler les djihadistes?

La situation dans les prisons est d’autant plus explosive que la surpopulation se double de l’implantation depuis plusieurs années dans les établissements de l’Islam radical. Il en a fait un terrain de recrutement. Cela ne concernerait que quelques centaines de djihadistes, mais le système pénitentiaire semble incapable de les contrôler. Pour Jean-François Forget, secrétaire général UFAP UNSA, «il faut arrêter de laisser ces 500 détenus terroristes circuler dans nos prisons classiques #surveillants #prisons #SudRadioMatin». Les gardiens de prison ne sont pas les seuls à être démunis face à la violence islamiste. «Policiers, pompiers, gardiens de prison, profs, infirmiers, tous ces gens souffrent parce qu’ils sont en première ligne contre l’islamisme #PrisonsBloquées #GGRMC #cdanslair #BELLOUBET».

Le mal semble profond. «Si le #terrorisme rentre dans les #prisons, cela va être très compliqué. Aujourd’hui, il y a une évolution majeure. Il y a une montée en puissance des «barbus» qui représentent la mafia la plus puissante derrière les murs @Fred_Ploquin #cdanslair». Les frères Kouachi et Amedy Koulibaly, les auteurs des attentats à Paris en janvier 2015, se sont radicalisés en prison. Reste à élaborer une doctrine et une réponse. «C’est l’une des revendications des syndicats de #surveillants: adapter la détention des prisonniers condamnés pour des faits de #terrorisme ou de radicalisation. Faut-il les isoler au risque de les regrouper ou les mêler aux autres détenus? Reportage #prisons #cdanslair».

Il faut déjà commencer par identifier la menace. Comme le reconnait Nicole Belloubet: «#prisons #terrorisme Un terroriste islamiste n’est pas du tout la même chose qu’un détenu de droit commun. Sur les 500 détenus, il y a une évaluation de la dangerosité du détenu qui dure quatre mois @NBelloubet #24hPujadas». Il faut aussi un service de renseignements pénitentiaire capable de comprendre comment fonctionne les réseaux: «dans L’Obs cette semaine, enquête sur le service de renseignement de la pénitentiaire, leurs méthodes, leurs craintes».

Ce défi majeur pour le monde pénitentiaire préoccupe les twittos qui sont nombreux à proposer des solutions. Certains estiment que «le problème des #prisons est simple à résoudre: les #islamistes et #terroristes sont des prisonniers de guerre; c’est à l’armée de les garder en camp». Pour l’ancien premier Ministre Manuel Valls «la question de la radicalisation en prison doit être une priorité. Il faut mettre le paquet sur la prévention à l’égard des plus jeunes, empêcher à tout prix le contact entre les détenus radicalisés et les autres. #BourdinDirect». Stéphane Touil, délégué FO pénitentiaire de Fleury Mérogis, va plus loin en affirmant: «#prisons Dans nos prisons, les islamistes radicalisés sont ingérables. Alors une fois remis en liberté, je n’imagine même pas. On demande la création d’établissements spécifiques et indépendants #GGRMC».

Prisons dédiées ou quartiers de haute sécurité dans les centres pénitentiaires existants, mesures d’exception ou traitement normalisé renforcé, la Ministre de la justice va devoir expérimenter et trouver rapidement des solutions. Victor Hugo disait: «ouvrez des écoles et vous fermerez des prisons». La recette va être difficile à appliquer.

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