Economie

Obama n'est pas responsable du dollar

Daniel Gross, mis à jour le 23.01.2010 à 13 h 49

Le déclin du billet vert a commencé bien avant l'arrivée au pouvoir de Barack Obama.

Bien des analystes vous le diront: le dollar se porte mal. Les diverses mesures mises en place pour contrecarrer la crise ont, selon eux, eu pour effet d'affaiblir la monnaie américaine. Les responsables désignés: d'un côté, la Réserve fédérale, qui a ramené les taux d'intérêt à zéro, imprimé des billets, et largement gonflé son bilan; de l'autre, l'administration Obama, qui a engendré un déficit considérable en privilégiant une approche keynésienne de la relance économique.

En juillet 2008 (soit plusieurs mois avant l'élection présidentielle), Douglas Holtz-Eakin, conseiller économique de McCain, accusait déjà Obama d'être responsable de la faiblesse du dollar. Voyez cet article paru sur le site Conservative Daily News, qui défend (comme tant d'autres avant lui) la thèse selon laquelle l'administration américaine affaiblit le dollar pour stimuler les exportations. Niall Ferguson, auteur de cet article de couverture décliniste et anti-keynésien pour Newsweek, a déclaré en octobre que le dollar pourrait perdre 20% de sa valeur face à l'euro dans les années à venir. John Paulson, qui a gagné des milliards en pariant contre les crédits hypothécaires de type subprime (lire à ce sujet le livre de Gregory Zuckerman, «The Greatest Trade Ever»), mise lui aussi sur la baisse du dollar.

Mais tout comme tant de théories politico-économiques récemment avancées par les conservateurs, cet argument dit du «dollar faible» ne tient compte ni des données actuelles, ni de l'histoire récente.

On peut dire que Bernanke, Bush et Obama n'avaient pas vraiment le choix; qu'ils devaient baisser les taux d'intérêt, assurer les arrières des marchés, et renflouer les institutions financières. Les éléments les plus onéreux du plan de sauvetage - le TARP, le rachat des dettes de Fannie Mae et de Freddie Mac, le sauvetage d'AIG - ont été mis en place sous la présidence de George W. Bush, pas sous celle d'Obama. La montée en flèche du déficit est tout autant due à l'effondrement des recettes fiscales qu'aux imprudentes nouvelles dépenses du gouvernement. Le saviez-vous? Les dépenses publiques sont en baisse de 4% pour les deux premiers mois de l'année fiscale, comparées à celles des deux premiers mois de l'année dernière. (Malheureusement, les revenus baissent eux-aussi: -4,3%).

Bernanke et Obama ont-ils pour autant affaibli le dollar? Les premières mesures anti-crise, inaugurées pendant l'été 2008, sous la présidence de Bush, ont-elles fait perdre de sa valeur à la monnaie américaine? Pas vraiment. La mesure la plus simple de la force du dollar demeure celle du «trade-weighted dollar»; mesure qui évalue le poids du billet vert par rapport aux monnaies de nos partenaires commerciaux. (Pour information, voici la liste de nos dix principaux partenaires: le Canada, la Chine, le Mexique, le Japon, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Corée du Sud, la France, Taiwan, et le Brésil.) Voici une analyse graphique à long terme du trade-weighted dollar index. En l'observant, on constate tout d'abord que depuis que la crise s'est installée pour de bon (ce qui remonte selon moi au printemps 2008, lorsque Bear Stearns a fait faillite), le dollar a en fait gagné du terrain sur les monnaies de nos principaux partenaires commerciaux. Il a atteint son point culminant pendant la panique de l'automne 2008 (les investisseurs voyaient alors le dollar comme une valeur refuge), avant de replonger, puis, depuis peu, de remonter la pente. Sa position actuelle est supérieure (+7%)  à celle qu'il occupait durant le creux de la mi-2008; par ailleurs, elle est presque identique à celle de l'automne 2007 - avant que nos ennuis ne commencent, donc. Une analyse graphique sur deux ans  montrerait ainsi que la monnaie n'a pas vraiment perdu de sa valeur.

De plus, même lorsque l'on analyse la performance du dollar en l'opposant à des monnaies nationales, rien ne prouve qu'il ait réellement perdu de sa valeur. Il a certes perdu du terrain face à certaines monnaies (le yen japonais, le yuan chinois), comme le montre ce graphique. (Bien évidemment, lorsque le dollar est face au yuan, ses mouvements sont toujours conditionnés par la politique mercantiliste de la Chine; pas par les investisseurs qui parient sur la valeur relative des monnaies. Tout le monde ou presque est d'accord sur un point: le dollar a tout intérêt à être faible face au yuan.)

Contre certaines monnaies, le dollar est resté stable depuis les débuts de la crise. Voici une analyse graphique sur cinq ans de l'évolution du dollar face à l'euro (collectivement, les pays de l'euro représentent un partenaire commercial des Etats-Unis de tout premier plan). Le document nous apprend que sa position actuelle est presque identique à celle d'octobre 2007, et qu'il a atteint son point culminant en juillet 2008. Même chose pour ce qui est du dollar américain face au dollar canadien. En comparant le dollar aux monnaies d'autres partenaires d'importance (la livre britannique, le peso mexicain, le won sud-coréen), on observe un retour en force significatif de la monnaie américaine.

Certes, les graphiques font bel et bien état d'un déclin à long terme. Mais ce dernier n'a pas commencé en janvier 2009 (avec l'investiture du président Obama), pas plus qu'en mars 2008, (lorsque la Réserve fédérale s'est lancée à la rescousse du système financier en garantissant certains actifs de Bear Stearns). Etudions à nouveau le graphique du trade-weighted dollar. Entre le pic de 2002 et le creux de 2008, le dollar a perdu 27% de sa valeur. Si vous estimez que cette chute est imputable aux principales autorités monétaires et fiscales de ce pays (le président de la Réserve et le président), il semble alors que les coupables soient bien connus de tous: Alan Greenspan et George W. Bush...

La récente remontée (et la relative stabilité) du dollar pourraient bien n'être qu'un mirage. Si l'inflation s'emballe, ou si les conditions économiques se détériorent, il n'y a rien de déraisonnable à imaginer que la monnaie s'effondre.

L'alternative est la suivante. Soit on postule que l'économie américaine va se traîner en bas de tableau pendant quelques années, et que l'inflation va grimper en flèche; dans ce cas, l'affaiblissement prolongé du dollar semble hautement probable. Soit on pense que l'économie est en train de repartir du bon pied, et que nous pouvons peut-être tabler sur un taux de croissance de 3 ou 4% pour 2010 (Les dernières estimations de Macroeconomic Advisers donnaient un taux de croissance annualisé du PIB de 5,4% pour le quatrième trimestre); que les Etats-Unis bénéficieront d'une croissance plus forte que celle du Royaume-Uni, de la zone euro et du Japon; et que l'inflation, qui n'a augmenté que de 1,8% en un an, restera sous contrôle... Et alors, aucun doute: l'avenir du billet vert paraît un peu plus rose.

Daniel Gross

Traduit par Jean-Clément Nau

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Image de Une: Des billets de cent dollars Cheryl Ravelo / Reuters
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