France

Comment Marine Le Pen a remporté la présidentielle de 2017

Olivier Biffaud, mis à jour le 29.01.2018 à 15 h 22

Et si le Canard enchaîné n’avait pas publié ses informations sur François Fillon le 25 janvier...

Marine Le Pen, victorieuse le... | BERTRAND GUAY / AFP

Marine Le Pen, victorieuse le... | BERTRAND GUAY / AFP

Souvenez-vous...

Il y a un an, le Canard enchaîné du  sortait l'affaire Penelope Fillon. Une révélation qui a changé le cours d'une présidentielle que beaucoup croyaient gagnée d'avance pour l'ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy. Que se serait-il passé si cet article n'avait jamais existé? On ne le saura probablement jamais. Mais on peut l'imaginer.

Slate publie donc une uchronie en quatre volets et explore différents scénarios. Découvrez le premier épisode: Comment François Fillon a remporté la présidentielle de 2017

Et si les événements s'étaient déroulés autrement...

En fait, rien ne s'est passé comme prévu. Il avait été impossible de prévoir quelque chose de sensé dans cette campagne de folie. La course d'obstacles pour parvenir à l’Élysée en mai 2017 avait été unique en son genre sous la Ve République.

François Hollande, président sortant et champion de l'impopularité, n'avait pas été en mesure de briguer un second mandat. Son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, qui rêvait de s'y recoller, avait été éliminé dès le premier tour de la primaire de la droite. Et les électeurs de ce bord avait préféré l'austère François Fillon, ancien chef de gouvernement sarkozyste, au mal aimé Alain Juppé, ancien chef de gouvernement chiraquien. Les sympathisants socialistes, eux, avaient envoyé l'ex-Premier ministre, Manuel Valls, dans les cordes au profit du frondeur Benoît Hamon, lors de leur propre primaire. Un ancien banquier d'affaires météoritique, néophyte en politique, s'était lancé à corps perdu dans la bataille, en espérant renverser la table. Un ancien ministre de Mitterrand et professionnel de la politique, Jean-Luc Mélenchon, avait renoué avec l'insoumission de sa jeunesse trotskiste pour décrocher la timbale. Et dans ces temps troublés de montée du nationalisme, la candidate d'extrême droite, Marine Le Pen, qui avait hérité du Front national de son père, caracolait en tête des sondages depuis des mois. Mais personne ne croyait vraiment qu'elle pouvait gagner. Ou plutôt, personne ne voulait y croire.

Depuis quelques semaines, les rédactions bruissaient d'une rumeur qui ne devait pas redorer le blason d'un des candidats. Les journalistes du Canard enchaîné, dûment renseignés, enquêtaient sur un ancien Premier ministre en lice. Le nom de la «victime» ne faisait donc pas de doute. C'était plutôt l'objet des investigations qui restait flou. Il y avait, paraît-il, un savant mélange de vengeance personnelle et de revanche politique, un genre d'empêchement entre vieux compagnons, les copains et les coquins chers à cette République. Les fuites commençaient à devenir de plus en plus insistantes. Et puis, patatras: rien n'était sorti des colonnes de l'hebdomadaire satirique. Grosse déception vite compensée par un autre scoop. Le site BuzzFeed avait publié une enquête, fouillée et minutieuse, sur ces «conseillers de l'ombre», officiellement hors FN et officieusement d'extrême droite, qui pilotaient la candidate de leur coeur.

Curieusement, cette révélation avait soulevé de rares indignations, presque convenues, mais pas de magistral tollé de nature à faire très sérieusement bouger les lignes de la compétition dans le sens souhaité. Donc, pas d'effondrement de la courbe présidentielle lepéniste. Au contraire, la candidate du Front avait affermi sa position de leader.

D'un coup, Fillon avait chuté dans les sondages et, par contre-coup, Mélenchon y avait bondi. L'insoumis de la gauche radicale qui, depuis plusieurs semaines, grignotait inexorablement le capital du frondeur socialiste talonnait maintenant l'ancien collaborateur de Sarkozy. Quant au jeune Macron, il ne parvenait pas à faire fructifier les quelques points que le centriste François Bayrou lui avait octroyés, en renonçant à se présenter pour la quatrième fois à l'élection présidentielle. Les chassés-croisés dans les enquêtes d'opinion s'étaient succédé jusqu'à la dernière ligne droite de la campagne. À l'incertitude pesante, et inédite, s'ajoutait une atmosphère délétère.

Le premier tour

Même si l'opinion avait eu le temps de s'y préparer psychologiquement, les résultats du tour éliminatoire de la présidentielle eurent l'effet d'une douche froide, le 23 avril, à 20 heures. C'était même une douche glacée. Les JT ne parlaient encore que d'estimations, peut-être pour se rassurer, mais il apparaissait assez clairement aux spécialistes électoraux qu'un second tour inédit sous la République mise en place par de Gaulle en 1958 allait opposer deux candidats populistes: la représentante de l'extrême droite allait affronter, quinze jours plus tard, le champion de la gauche radicale. Au fil des heures, les fourchettes s'affinèrent et se confirmèrent. C'était dans un mouchoir. La France affichait cet incroyable duel redouté par l'électorat modéré et les milieux d'affaires: Le Pen contre Mélenchon.

Hamon et Macron avaient été balayés. Le candidat socialiste avait réalisé un score encore plus mauvais que celui de Gaston Defferre, en 1965, pour la SFIO, creuset du futur PS de 1971. Il n'avait même pas 5% des suffrages exprimés. Macron, candidat improbable de l'axe central, se retrouvait en quatrième position, juste derrière Fillon lui-même devancé de 600.000 voix par un Mélenchon exultant. Ah, ces 600.000 voix magiques, ces 600.000 glorieux insoumis! Le héraut de La France insoumise ne put s'empêcher de leur dédier un chaleureux message personnel sur le réseau Twitter: «Grâce à vous, les 600.000, nous dégageons Fillon... et nous dégagerons Le Pen, le 7 mai #ContinuonsLeCombat».

Afin d'éviter «la peste ou la choléra», certains de nos concitoyens avaient déjà préféré plier bagages pour se replier, qui en Belgique, qui au Luxembourg, qui au Portugal, qui en Israël.

Il y a comme ça des matins de gueule de bois. Celui du 24 avril fut de ceux là. En plus, il faisait un temps de chien. Dès l'ouverture de la Bourse, le CAC40 décrocha dangereusement tandis que les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, l'aéroport fantôme ensablé depuis 50 ans dans les environs de Nantes, fêtaient joyeusement la présence de Mélenchon dans la joute finale. France qui pleure, France qui rit. Dès potron-minet, les médias étaient aux basques des battus du premier tour pour leur arracher une prise de position en vue du second tour. Très vite, et sans barguigner, Hamon avait appelé à «faire barrage au fascisme», en votant pour Mélenchon. Fort de ses 18% de voix, le jeune Macron avait aussi opté pour un désistement en faveur de l'Insoumis, considérant que son isolement en Europe était moins dangereux que les soutiens anti-européens dont pouvait bénéficier la présidente du FN à l'étranger. Au cours d'une conférence de presse grandiloquente, Nicolas Dupont-Aignan (4,7%) avait apporté son soutien à Le Pen qui, en contrepartie, lui avait offert secrètement l'hôtel Matignon et deux ministres d’État. Restait à connaître l'attitude de Fillon qui était soumis, depuis la vieille au soir, à des pressions contraires chez Les Républicains.

Son QG du XVe arrondissement avait résonné toute la nuit d'âpres discussions entre défenseurs de l'abstention et partisans du soutien déclaré à Le Pen. Au petit matin, un dirigeant –il souhaitait garder l'anonymat– confia que «les échanges avaient été francs et sans arrière-pensées». Après traduction, cela signifiait que l'empoignade avait été une sévère engueulade et que le parti était cassé en deux. On rédigea donc un communiqué alambiqué qui renvoyait dos à dos, plus ou moins clairement, les deux prétendants au trône. La droite était dans une sacrée panade! Fillon lui-même lâcha, du bout des lèvres, que la France pouvait difficilement être représentée par «des gens qui sont dans la continuité de ceux qui n'ont eu de cesse de combattre le général de Gaulle, jusqu'à vouloir l'assassiner». Fermez le ban.

L'entre-deux-tour ne fut qu'une vaste vallée de larmes pour une bonne moitié de l'électorat qui ne se reconnaissait dans aucun des deux protagonistes. Lesquels ne réussirent même pas à mettre sur pied les conditions d'un ultime duel télévisé. Comme en 2002, les Français s'en passèrent. Afin d'éviter «la peste ou la choléra», certains de nos concitoyens avaient déjà préféré plier bagages pour se replier, qui en Belgique, qui au Luxembourg, qui au Portugal, qui en Israël. Les motivations étaient diverses mais elles pouvaient un peu se deviner en fonction des destinations choisies. Et puis, il y eut ce communiqué sibyllin de la conférence des évêques de France. Il est clair que les catholiques étaient économes de leur amour du prochain pour celui que les plus rudes appelaient «le laïcard franc-mac poché trotskiste» mais de là à tomber en pâmoison devant sa rivale... C'est pourtant comme ça que les observateurs comprirent la position de l’Église qui, à demi-mots, mettait en garde contre le communisme à la vénézuélienne. Pas moins!

«Il est 20h57, le huitième président de la Ve République est... peut-être une femme»

Le dimanche 7 mai, le Premier ministre Bernard Cazeneuve avait fait déployer gendarmes mobiles et CRS en quantités impressionnantes sur tout le territoire. Les militaires de l'opération Sentinelle avaient reçu des consignes très fermes quant au respect de l'ordre, compte tenu de l'état d'urgence qui était encore en vigueur dans le pays. Et ce 7 mai, il pleuvait encore. Une vraie malédiction. On sentait bien que Hollande était toujours à l’Élysée. Pour quelques jours. À midi, le ministère de l'Intérieur annonça un pourcentage de participation ridicule. Il n'était pas bien meilleur à 17 heures. A 20 heures, il était acquis qu'il serait inférieur à 50%. Comme il était acquis que les JT ne pouvaient pas dire avec certitude qui allait entrer à l’Élysée. À 20h 57 exactement, un institut de sondage se risqua à glisser une information confidentielle aux présentateurs d'une télé en continu. Ceux-ci la répercutèrent dans la minute: «Il est 20h57, dit l'anchorman local d'une voix blanche, le huitième président de la Ve République est... peut-être une femme». A 21h08, le «peut-être» devint «sans doute» et 17 minutes après, «certainement». Marine Le Pen était la première femme chef de l'Etat sous la Ve. Et sous toutes les Républiques confondues, du reste. Femme et d'extrême droite, excusez du peu!

La stupeur s'était emparée du QG de Mélenchon. De festif, il tourna lugubre. Si sûr de son fait, dans les jours précédents, l’Insoumis se retrouva abasourdi. Lui qui promettait, légèrement vantard, d'écrabouiller sans peine tout prétendant qui lui serait opposé, le même donc était sans voix. Comme pétrifié par un impossible scénario. D'autant que dans les heures suivantes, on allait apprendre –mauvaise ironie de l'histoire– qu'il était battu de... 600.000 voix. Se faire «dégager» de 600.000 mauvais suffrages après avoir bénéficié de 600.000 glorieux bulletins de vote, c'était plutôt râlant. Injuste même. De quoi sombrer dans une profonde dépression.

Jean-Luc Mélenchon | LUDOVIC MARIN / AFP

Dans l'autre quartier général, on était aux antipodes de la dépression. Pleurs de joie, embrassades infinies, anecdotes de campagne cent fois répétées, tout y était. Retirée dans un bureau isolé, la candidate élue tentait de prendre la mesure de ce qui lui tombait sur la tête. Pour être honnête, elle-même n'y avait pas vraiment cru. D'autant qu'elle n'était pas vraiment prête. La fin de la campagne avait été un peu bâclée et elle savait bien que tout un tas de dossiers n'étaient pas finalisés. Elle avait souvent pesté auprès de son entourage le plus proche –pas sa nièce, bien sûr, dont elle se méfiait plus que de ses adversaires politiques– contre la «bande d'amateurs» qui lui préparaient ses fiches et ses chemises de couleurs différentes. Elle voulait parler des frères Philippot et de la camarilla qui gravitait autour d'eux. Ces hommes à elle, c'était la «bande à Chatillon», les ex du GUD, l'organisation étudiante des années 1970 qui maniait plus facilement le manche de pioche que le concept idéologique, et les identitaires situés à la droite de l'extrême droite. Ce simple constat conduisait à penser que les tiraillements entre chapelles ne tarderaient pas à se faire jour. Alain Duhamel, chroniqueur politique immortel, s'en fit l'écho rapidement sur RTL.

«Travail, Famille, Patrie»

Les forces de l'ordre, qui avaient été déployées par Cazeneuve autour de bâtiments publics, palais de la République et autres lieux sensibles, restèrent en place jusqu'à la cérémonie de passation de pouvoir et d'investiture. Hollande décida de faire le plus court et le plus sobre possible pour l'une, Le Pen prescrit de faire le plus long et le plus clinquant possible pour l'autre. On retrouva donc le ban et l'arrière ban de l'extrême droite française, politique, intellectuelle, artistique. Avec les groupuscules et les sous-groupuscules, ça faisait quand même du monde. D'autant qu'avec les ralliés de la 25e heure venus de la droite, les rangs s'étaient épaissis.

Il y avait Dupont-Aignan, qui roucoulait comme un pigeon, en pensant aux Quatre saisons de Fragonard qui allait bientôt pouvoir contempler dans son bureau à Matignon. Bien sûr, la présidente élue aurait préféré avoir un genre Gérard Longuet à ses côtés. Quitte à faire exploser la droite, il aurait mieux valu avoir un gros poisson qu'un alevin dans son filet. Mais elle pensait déjà à la formation du gouvernement avec le bon tour qu'elle allait jouer à Christiane Taubira, cible favorite de ses amis, en nommant Philippe Bilger à la Chancellerie. Il est vrai que l'ancien avocat général, qui avait toujours rêvé d'être ministre ou journaliste, ne pouvait pas encadrer l'ex-garde des Sceaux.

Le Pen annonça qu'elle allait faire un aller-retour à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine. Entre nationalistes, il fallait bien s'entraider un peu. D'autant que ça permettait de faire un pied de nez à Bruxelles.

Dès après la formation du gouvernement, sans Philippot ni Marion Maréchal-Le Pen, la présidente fit une première allocution télévisée pour dire qu'elle allait appliquer son programme souverainiste de rétablissement des frontières, de sortie de l'Union européenne et d'abandon de l'euro. Illico les marchés se cassèrent la figure et on se mit à vendre de la dette française à tour de bras à l'étranger. Qu'à cela ne tienne la présidente allait tenir bon la barre, assurait son entourage. Et comme il n'était pas question de montrer la moindre «allégeance» à l'Allemagne d'Angela Merkel, la présidente Le Pen annonça qu'elle allait faire un aller-retour à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine. Entre nationalistes, il fallait bien s'entraider un peu. D'autant que ça permettait de faire un pied de nez à Bruxelles. Le Premier ministre fit savoir, de son côté, qu'il allait rencontrer ses homologues en Pologne et en Hongrie, deux autres «pays frères». La France avait vraiment basculé dans un autre monde.

Les discussions patinant avec les partenaires européens de la France sur la renégociation des conditions d'appartenance à l'UE –ce leurre avait été choisi pour masquer la volonté de rompre–, la présidente fit une deuxième conférence de presse, quelques semaines après la première, pour révéler que le référendum serait finalement avancé... pour aller vite. Et pour faire bonne mesure, il comporterait plusieurs questions. Quatre, en fait. La sortie de l'Union, l'abandon de l'euro, l'expulsion immédiate des migrants sans papiers et la mise en rétention des fichés S soupçonnés de terrorisme potentiel. Les Français avaient échappé à une cinquième question sur le rétablissement de la peine de mort. Le débat avait fait rage dans les entrailles du parti et au sein du gouvernement. La mesure ne figurait pas dans le programme présidentiel mais la vieille garde du FN soutenue par l'ultra-droite avait remis le sujet sur le tapis. Les deux pensaient que l'opinion était mûre, pression du terrorisme et images ignobles de l'organisation État islamique aidant, pour abolir l'abolition de 1981. Marine Le Pen avait tranché, si l'on peut dire, en retoquant cette proposition dont l'annonce n'aurait pas été du meilleure effet avant les élections législatives. Pour la première fois, des divergences de fond apparaissaient au coeur du nouveau pouvoir.

Le ver était dans le fruit. Il commençait déjà à le grignoter. Le résultat des législatives ne furent donc pas réellement une surprise. La campagne avait été une suite ininterrompue de couacs et de luttes picrocholines au sein de l'extrême droite: chaque chapelle y allait de son bréviaire. Au bout du bout, le FN envoya un gros contingent de députés à l'Assemblée nationale, pas loin de 200, mais le compte n'y était pas. Même avec l'apport du groupe dissident «lepéno-compatible» qui s'était constitué chez Les Républicains et les quelques non-inscrits flottants entre deux eaux, la nouvelle présidente ne parvenait pas à rassembler une majorité absolue au palais Bourbon. Et comme le Sénat avait gardé sa configuration de «l'ancien monde", les choses étaient mal embringuées. C'est ce moment là que Le Pen choisit pour réclamer l'instauration par référendum, sans tarder, d'une «République nationale et sociale» reposant sur le triptyque «Travail, Famille, Patrie»... La France se frottait les yeux, les ennuis commençaient vraiment.

Olivier Biffaud
Olivier Biffaud (36 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte