Monde

L'Union Européenne a aussi une responsabilité dans la tenue des marchés aux esclaves en Libye

Temps de lecture : 10 min

Alors que le sort des migrants qui traversent la Libye est terrifiant, l'UE, sous couvert d'interventions humanitaires et de lutte contre les trafiquants, paye les gouvernements libyens successifs, des sociétés privées et même une armée de mercenaires pour ne pas avoir à s'en occuper.

Des enfants, considérés comme des migrants illégaux, parqués dans la base navale de Tripoli après avoir échappé à la noyade au large de l'Italie. |
Mahmud Turkia / AFP
Des enfants, considérés comme des migrants illégaux, parqués dans la base navale de Tripoli après avoir échappé à la noyade au large de l'Italie. | Mahmud Turkia / AFP

Ces dernières semaines, le public européen a pris conscience de la tragédie qui se joue pour les réfugiés bloqués dans le système de migration libyen. Les conditions auxquelles ils font face sont terribles: passage à tabac, torture, viol, trafic d’esclaves et meurtres, associé à un racisme systématique contre les Africains subsahariens.

Les leaders européens ont tenté d’esquiver la responsabilité de ce désastre humanitaire et ont plutôt tenus pour responsable les gouvernements concurrents libyens et l’industrie du trafic. En particulier «le trafiquant» a été identifié comme le marchand d’esclaves d’aujourd’hui, s’attaquant aux migrants désespérés. À travers des opérations telles que Triton et Sophia, des centaines de millions d’euros ont été concentrés sur le «combat contre les trafiquants». En conséquence, on veut fait croire que ces opérations de contrôle aux frontières sont en fait des interventions humanitaires.

Les politiques européennes ont joué un rôle majeur dans la crise actuelle

Mais il est trop facile de transférer à la fois la responsabilité et les fonds vers l’extérieur, faisant passer les activités européennes pour de l’humanitarisme. Sans surprise, les raisons de la détresse des migrants impliquent les trafiquants, les gouvernements concurrents de Tripoli et de Tobrouk, ainsi que les multiples milices qui rivalisent pour une place dans le vide du pouvoir du pays. Simultanément, l’Europe doit également prendre conscience de ses propres problèmes de racisme et du manque de solidarité entre les États membres de l’Union.

Les politiques européennes, et plus précisément la sous-traitance de l’Europe à la Libye du «contrôle de l’émigration», ont joué un rôle majeur dans la création de la crise actuelle. En fait, il est impossible de comprendre comment le système libyen de contrôle de l’émigration a évolué sans tenir compte de l’implication massive de l’UE dans les politiques de contrôle aux frontières du pays, ainsi que le bénéfice énorme que diverses compagnies privées en retirent.

L’implication de l’UE en Libye a commencé bien avant que certains pays de l’UE prennent à partie leur ancien bien-aimé leader Libyen Mouammar Kadhafi, et soutiennent une opération de l’OTAN qui aida à renverser son régime.

La construction de l’infrastructure du «contrôle de l’émigration» en Libye

L’externalisation par l’UE du «contrôle de l’émigration» a commencé progressivement au début des années 2000, alors que la Libye venait finalement de sortir de plus d’une décennie d’isolement international. En avril 2004, Kadhafi s'est rendu à Bruxelles, et six mois plus tard, après le lobbying intense du gouvernement italien, l’UE levait son embargo sur les armes en Libye. Cela a ouvert la voie à des sociétés d’armes telles que Finmeccanica (aujourd’hui Leonardo) et leur a permis de construire un marché à l’export d’équipements de contrôle. Un mois plus tard, la Commission européenne a envoyé «une mission technique» à Tripoli dans le but «d’identifier des mesures concrètes pour une possible coopération équilibrée entre l’UE et la Libye et plus particulièrement sur l’immigration illégale».

En 2007, la nouvellement formée Agence Frontex dépêche une nouvelle mission technique en Libye. Son rapport final note l’objectif de la mission comme l’examen des possibilités «pour développer un partenariat opérationnel et technique» avec les autorités libyennes.

Alors que la mission de 2004 allait continuer à structurer la plus grande partie du futur support européen au système de frontières libyen, notamment à travers l’outil de financement de l’AENEAS de 2004-2006, le désir libyen d'une collaboration officielle avec l’Union et Frontex a fait face à de violentes critiques de la part de la société civile européenne. D’autre part, la Libye a constamment refusé, et ce jusqu’à aujourd’hui, de signer la Convention des réfugiés de 1951.

N’étant pas disposé à se retirer d’une sous-traitance grandissante vers la Libye, l’Union a préféré une solution plus discrète qu’un partenariat officiellement célébré: l’embargo de l’UE sur les armes contre la Libye a été levé en 2004, et les armes, vaisseaux et technologies de surveillance de fabrication européenne ont commencé à se déverser dans le pays. D’autre part, l’Union a demandé à l’Italie d’étendre sa coopération bilatérale avec la Libye sur le contrôle des frontières. Quelques années plus tard, en 2008, le Traité d’Amitié est signé. Bruxelles avait déjà à l’époque sanctionné discrètement la pratique controversée qui consistait à repousser les bateaux transportant des réfugiés. Ceci fit suite à une proposition hautement critiquée en 2005 du ministre Allemand Otto Schily, qui recommandait d’intercepter les bateaux de réfugiés en haute mer et de les renvoyer dans des camps en Afrique du Nord.

En 2011, la révolte populaire contre le régime de Kadhafi explose, et l’OTAN lance une opération contre le régime libyen, soutenue par les anciens «amis» de Kadhafi: l’Italie et la France. En conséquence, les mécanismes de «contrôle des frontières» existants sous Kadhafi ont été dissous, et l’émigration dans toute la Méditerranée repart à la hausse.

Depuis lors, l’UE a dépensé beaucoup d’effort et d’argent au rétablissement de ces mécanismes. Les migrants étaient interceptés en Libye, avant qu’ils ne puissent arriver en territoire Européen, car une fois arrivés, les gouvernements européens étaient alors obligés de leur reconnaitre le droit de demander l’asile.

Assister les autorités au contrôle des frontières, ou assister leurs victimes?

Depuis 2013, il y a eu des tentatives répétées pour envoyer des missions de l’UE d’assistance aux frontières en Libye, dans le but de former la garde aux frontières et les garde-côtes Libyens. 111 membres de l’EUBAM devaient être déployés en mission, mais rapidement la situation politique dans le pays devint trop instable, et en 2014 la plupart ont été évacués vers Tunis. C’est là que la mission de formation a continué.

L’EU a dépensé des centaines de millions d’euros dans le financement du «contrôle de l’émigration» en Libye –et dans d’autres pays du Maghreb, Sahel et de la Corne de l’Afrique. Ceci a été fait à travers une large gamme d’outils, incluant l’AENEAS (programme d’assistance technique et financière pour l’émigration de l’UE), le Programme Thématique sur l’Asile et la Migration (TPMA), le programme de Solidarité et de Gestion des Flux Migratoires (SOLID), le Fonds des Affaires Intérieures et l’Instrument Européen de Voisinage et de Partenariat.

Le fait que les conditions en Libye se soient détériorées de la sorte, devrait par conséquent nous amener à nous interroger non seulement sur la moralité, mais également sur l’efficacité d’une telle approche militarisée du déplacement de population. Nous devrions également nous questionner sur l’économie politique de ce principe de contrôle.

Déjà, du temps de Kadhafi, les secteurs policier, militaire et de contrebande étaient étroitement liés, au point que de nombreux migrants pris dans ce système étaient incapables de les distinguer. Tous kidnappaient, brutalisaient et volaient les personnes migrant vers la Libye. Et c’est toujours le cas aujourd’hui.

Ceci est une des raisons pour laquelle le discours politique européen sur un combat humanitaire contre les trafiquants est hautement problématique: l’Union en réalité collabore avec les mêmes personnes qu’elle déclare combattre.

Une autre raison est que le besoin des services des trafiquants s’est développé d’une manière inversement proportionnelle à la disponibilité des parcours de migration légaux.

Ou pour l’expliquer différemment: l’industrie du trafic a prospéré en Afrique du Nord parallèlement au développement massif du contrôle européen des frontières depuis les années 2000. Alors que l’UE a progressivement fermé les voies de migration légales par le travail, l’éducation et l’humanitaire, et lancé des opérations militaires de contrôle aux frontières telles que Triton, Sophia et Poséidon, les migrants se sont tournés vers les routes irrégulières des trafiquants.

Ces routes sont de plus en plus dangereuses et sont opérées par des cyniques axés sur le profit. Alors que l’Union célèbre le fait que l’opération Sophia a permis de saisir plus de 500 actifs provenant des réseaux de trafiquants, la conséquence réelle est que ces réseaux n’investissent plus dans des bateaux en état de naviguer, puisqu’ils savent qu’ils leur seront confisqués.

En ce sens, les politiciens européens ont créés les conditions les plus favorables possibles à l’état déplorable de cette même industrie de trafic qu’ils condamnent.

Ces développements apportent un contraste saisissant au discours souple sur le contrôle humanitaire aux frontières tenus pas les acteurs européens. L’évocation d’une grammaire humanitaire englobant à la fois soin et contrôle s’effrite quand les pratiques sont examinées minutieusement.

Prenons par exemple les derniers programmes extrêmement médiatisés pour évacuer 150 Erythréens retenus dans des installations de détention libyennes vers l’Italie. Alors que sauver des personnes de la maltraitance et de l’exploitation est un fait nouveau accueilli chaleureusement par les organisations non gouvernementales qui le réclamaient depuis des années, il est important de prendre conscience que les évacuations ne remettent pas en cause l’essor de l’externalisation vers la Libye. Les acteurs européens financent en fait à la fois les tentatives de sauvetage des victimes, et les brutes desquelles les victimes sont sauvées.

Les exploitants d’un contrôle sous-traité de l’émigration

Ultranationalisme et racisme ne sont pas les seules forces conductrices de la militarisation européenne du contrôle des frontières. Le besoin ressenti par l’UE d’investir dans des mesures de contrôle améliorées, et le désir de construire une compétitivité locale contre les industries d’armes américaines, russes et chinoises, ont stimulé l’industrie de contrôle des frontières. La vente d’équipements et de services dans le but de juguler l’émigration a dégagé à l’heure qu’il est des milliards. Pour comprendre l’évolution des politiques de contrôle des frontières entre l’UE et ses voisins, nous devons également appréhender les relations financières entre l’Europe et ses partenaires en termes d’armes, de sécurité, de technologie informatique et d’industries.

L’externalisation du contrôle des frontières à l’Afrique du Nord a précipité la création d’un marché à l’exportation, subventionné et extrêmement rentable, pour les industries d’armes, de sécurité et de technologie informatique d’Europe. Les gouvernements ont ressenti le besoin d’investir dans des mesures de contrôle améliorées, donnant lieu à une stimulation de l’industrie du contrôle des frontières. En ce sens, les industries de trafic et de contrôle des frontières sont complémentaires.

Depuis les années 2000, un nombre croissant d’acteurs ont vu dans le contrôle des frontières un marché lucratif et ont fait pression pour son expansion. Des sociétés comme l’anglaise BAE Systems, l’italienne Leonardo (anciennement Finmeccanica), les françaises Thales et Airbus, les américaines Boeing et HP ont activement rivalisé pour obtenir les contrats de sécurité des frontières.

L’exportation d’équipements de contrôle tel que des bases de données informatiques, drones, avions de chasse, jeeps, outils biométriques, navires et équipement radar n’apaise peut être pas les cercles racistes et nationalistes en Europe, néanmoins cela dégage beaucoup d’argent. La valeur du marché international pour de telles technologies est estimée 56 milliards de dollars d’ici à 2022.

Également impliqués sont les actionnaires et les régimes de crédit associés aux banques internationales, les cabinets d’investissement, et les fonds de couverture qui fournissent et font circuler le capital supportant l’industrie européenne de contrôle des frontières.

Dans les années 2000 par exemple, l’italienne Finmeccanica a joué un rôle crucial en soutenant l’externalisation du contrôle de l’émigration vers la Libye au travers de contrats pour des systèmes de gestion de frontière, des navires, des avions, des drones et des hélicoptères.

Ces contrats, ainsi qu’une légitimité internationale provenant de relations plus proches avec l’UE, aidèrent Kadhafi à consolider son pouvoir et poussèrent les réfugiés plus profondément dans un système qui les exploitait. La logique générale derrière la brutalité qu’ils ont vécue était la même qu’aujourd’hui, mais était bien moins couverte par les médias, qui avaient alors un accès extrêmement limité au pays sous le régime de Kadhafi. Après la chute de Kadhafi, l’instabilité qui s’ensuivit (incluant de nombreux nouveaux acteurs sur la scène du contrôle de l’émigration) a davantage détérioré les conditions des migrants subsahariens.

Ce sont les institutions de crédit qui ont facilité de tels contrats. En 2010 par exemple, plus de deux douzaines de ces sociétés ont garanti à Finmeccanica une ligne de crédit renouvelable de cinq ans d’une valeur de 2,8 milliards de dollars.

Ceci fut coordonné par BNP Paribas et UniCredit, mais étaient également inclus la Royal Bank of Scotland, Bank of America, Citibank, HSBC, JP Morgan and bien d’autres.

Au vue de sa rentabilité croissante, ce marché a naturellement suscité l’intérêt d’Erik Prince, le fondateur de l'armée privée Blackwater. Prince a lancé un plan pour la création d’une force de police privée dans le but de gérer le «problème» libyen. Cette force empêcherait les personnes de traverser la mer vers l’Europe «de manière humaine et professionnelle» par l’interception, l’incarcération et la déportation, prétend-il.

Se servant du langage type de cette industrie, Prince promet une force rapide, rentable, et capable de rester à l’écart des bourbiers politiques. Ironiquement, ce n’est pas ce à quoi la plupart des gens associent Blackwater...

La manière dont les sociétés d’armes et de sécurité profitent de la militarisation des frontières de l’Europe est réellement inquiétante. Cela montre comment l’Europe semble aujourd’hui s’écarter du maintien des droits humains universels et se rapprocher de son passé de pratiques coloniales.

Et tout comme le marché colonial d’esclaves était motivé à la fois par le racisme et le profit économique, la sous-traitance du «contrôle de l’émigration» l’est actuellement, de même que la manière dont est rédigée la grammaire de l’humanitarisme.

Martin Lemberg-Pedersen Membre de Global Refugee Studies

Newsletters

Disney accusé d'appropriation culturelle pour l'expression «Hakuna Matata»

Disney accusé d'appropriation culturelle pour l'expression «Hakuna Matata»

C'est une phrase kiswahili avant d'être une marque déposée par le groupe.

 Des scientifiques ont caché le visage de Trump dans un dessin d'excréments de babouin

Des scientifiques ont caché le visage de Trump dans un dessin d'excréments de babouin

Une étude sur l'utilisation d'excréments d'animaux pour séquencer l'ADN avait une image de Trump cachée dans une illustration d'étron.

Un prisonnier se trompe d'adresse en envoyant son plan d'évasion à ses complices

Un prisonnier se trompe d'adresse en envoyant son plan d'évasion à ses complices

Sa tentative d'évasion a échoué.

Newsletters