France / Parents & enfants

L'école française ne prépare absolument pas à passer un grand oral au bac

Temps de lecture : 11 min

Une grande épreuve orale au bac n’aura de sens que si l’oral est vraiment travaillé en classe, et pas seulement en maternelle! Car réussir un oral, c’est maîtriser un savoir et savoir en parler. Cela n’a rien de naturel et doit s’apprendre à l’école.

Bouche bée. |
Fred Dufour / AFP
Bouche bée. | Fred Dufour / AFP

Ça y est, on commence à savoir à quoi ressemblera le bac new look promis par Emmanuel Macron pendant la campagne et cela va au-delà de l’examen avec quatre grandes disciplines dont le président avait parlé. La réflexion menée par le ministère va prendre pour support le rapport de la mission dirigée par Pierre Mathiot (ex patron de Sciences Po Lille) rendu public cette semaine. Plusieurs nouveautés notables attirent l’attention dans ce document: le nom des séries va disparaître (détenteurs d’un bac L, ES et S des séries générales, vous allez dorénavant vous-aussi avoir un bac de vieux), le bac sera modulaire avec deux disciplines majeures et deux mineures, la place des épreuves va bouger ainsi que l’équilibre entre épreuve finale et contrôle continu…

Et, parmi ces changements majeurs, un grand oral de trente minutes qui devrait compter pour 15% de la note. Ce qui devrait modifier radicalement la préparation et le travail des élèves en vue de l’examen.

Petite histoire d'un symbole républicain

Si le baccalauréat se passe surtout et d’abord à l’écrit, dont le coefficient est plus important que l’oral, presque personne ne sait que le bac est à l’origine un examen qui se passait à l’oral, comme l’explique très bien cet article paru sur le site de France Culture il y a trois ans:

«La première session du baccalauréat, en juillet 1809, n’accueille que trente-neuf candidats, tous issus de la haute bourgeoisie. L'examen est alors quasi donné: il n’existe pas encore d’épreuve écrite, l’épreuve consiste simplement en un entretien oral.»

Mais quelques année plus tard, l'obtention du baccalauréat est jugée trop facile, notamment en raison d'entretiens uniquement oraux.

«En 1830, la première épreuve écrite facultative est introduite, avant de devenir obligatoire en 1840. L’objectif est de rendre plus difficile l’examen, afin de faire concurrence à l’École polytechnique.»

Quoiqu’on pense de la nouvelle réforme, on pourrait dire que si l’examen est un symbole républicain, c’est un symbole plastique, maintes fois réformé dans son organisation (épreuves anticipées, place de l’oral) et dans sa diversité (création du bac pro en 1985, poids croissant des options). Sans compter de très nombreux projets de réformes non menés à terme. On peut prédire sans risque que nombre de débats vont porter sur la place des disciplines dans le cursus des lycéens. Cela a déjà commencé avec cette intéressante tribune d’enseignants de SVT dans Libération ou d’enseignants de sciences économiques et sociales dans Le Monde. Mais l’arrivée d'un grand oral (ou ce retour si l’on veut) marque un vrai tournant.

Une épreuve potentiellement discriminante

Cette épreuve qui s’inspire du «colloquio» italien, un exercice très déterminant, donnerait une place très importante aux capacités d’expression des candidats –en plus de leur travail effectif pour connaître et maîtriser les points du programme. Pour la petite histoire, l’Italie est également en train de transformer l’équivalent du bac, la maturità, pour faire régresser la place de l’oral. Il est important de s’arrêter sur la place de l’oral dans l’éducation et dans l’enseignement scolaire. L’oral en soi n’a rien d’évident (repenser à vos propres oraux si vous en avez passés devrait suffire à vous en convaincre). On sait que pour le bac il faut réviser (et même bachoter), mais pour décrocher une bonne note à l’oral, il ne suffit pas de dire ce que l’on sait…

On peut commencer par s’interroger sur les biais possibles. La façon de présenter son sujet, c’est-à-dire une certaine aisance rhétorique, compte forcément –sinon à quoi bon faire un oral? La manière de parler, et même de poser sa voix, influenceront éventuellement la notation des examinateurs. On peut même craindre que cette épreuve soit discriminante entre ceux qui «présentent bien» et ceux qui en plus d’avoir à trouver leurs mots n’auront pas ce fameux savoir-être, une attitude conforme à la norme sociale dont on pense ce qu’on veut mais qui compte dans le jugement des adultes. Est-ce que ce qui s’entend lorsque l’on parle –l’accent, l’intonation, les liaisons– pourra avoir une influence positive ou négative sur le jugement du candidat? Même chose pour tout ce que l’on voit quand on a quelqu’un en face de soit: style vestimentaire, origine, genre.

Par ailleurs le documentaire À voix haute: La Force de la parole, qui a remporté un vif succès l’année dernière, montre à quel point l’oral se travaille et combien ce travail, cette rigueur, permettent de passer d’une expression approximative chez des jeunes gens déjà étudiants à un résultat brillant.

Bande annonce du documentaire À voix haute: La Force de la parole. Via YouTube.

«Qu’est-ce que je vais dire pendant trente minutes?»

Mais surtout, cette expression orale est-elle suffisamment travaillée à l’école? Car évaluer des élèves sur une compétence qui n’a pas été suffisamment travaillée en amont, c’est les mettre en difficulté et ne pas les prendre au sérieux. Déjà, les syndicalistes interrogés sur le nouveau bac se demandent s’ils auront le temps de préparer leurs élèves à ces oraux. Claire Krepper, du syndicat SE-Unsa a confié à l’AFP: «Il faudra que les enseignants aient vraiment du temps pour le préparer en amont». Une inquiétude partagée par Catherine Nave-Bekhti, secrétaire générale du Sgen-CFDT: «Si on n'a pas le temps de le travailler en classe, on peut créer des inégalités».

Voici ce qu’on a pu entendre comme réaction d’élèves à l’annonce de ce futur possible pour le bac:

«Ah non mais c’est trop long!! Qu’est-ce que je vais dire pendant trente minutes?!»

Geoffroy, professeur d’histoire-géo au lycée de Vanves, interviewé sur France Inter est, lui, favorable à cette présence accrue de l’oral. Mais il explique la nécessité de s’y préparer de manière appropriée:

«C’est un des points les moins travaillés au-delà des langues vivantes, […], c’est un point faible en lycée, on le travaille très très peu et on a des élèves qui ont du mal à s’exprimer en public.»

Il n’est pas aisé de pratiquer au lycée ce qui n’a pas été suffisamment travaillé avant. Alors, quelle est la place de l’oral dans la scolarité?

Échanger avec ses enfants dès leur plus jeune âge

Elle est très centrale en maternelle, où la construction des compétences langagières est au cœur du programme. Jean-Michel Blanquer utilise par exemple volontiers la formule «école du langage». Voici ce que disent les programmes:

«Aller progressivement au-delà de la simple prise de parole spontanée et non maîtrisée pour s’inscrire dans des conversations de plus en plus organisées et pour prendre la parole dans un grand groupe.»

Mais déjà, à ce niveau de scolarité, l’Éducation nationale a du mal à pallier les inégalités préexistantes. Florent de Bodman, responsable du programme «Parler Bambin», souligne qu'à 4 ans, un enfant issu d’un milieu défavorisé a entendu 30 millions de mots de moins qu’un petit issu d’un milieu favorisé… Ces différences, qui ne sont pas toutes comblées (loin de là), expliquent aussi une partie des difficultés d’accès à la lecture et à la compréhension des textes un peu plus tard. C’est un vrai point faible de l’école française, souligné par la récente étude Pirls.

Dans la logique des programmes, le travail de l’oral et celui de l’écrit sont liés car «les compétences acquises en matière de langage oral [...] sont essentielles pour mieux maîtriser l’écrit; de même, la maîtrise progressive des usages de la langue écrite favorise l’accès à un oral plus formel et mieux structuré». Cette importance de l’oral est hélas rarement formulée clairement aux parents d’élèves. Il faut dire aux parents que parler, c’est déjà un apprentissage en soi, lié au reste des apprentissages. Et les encourager ainsi à instruire leurs enfants, en multipliant avec eux les échanges verbaux.

«Ce qui est compliqué pour les élèves, c’est déjà de se donner le droit de prendre la parole»

Par la suite, l’oral est censément travaillé en classe. Les programmes préconsisent que «des activités prennent place dans des séances d’apprentissage qui n’ont pas nécessairement pour finalité première l’apprentissage du langage oral mais permettent aux élèves d’exercer les compétences acquises ou en cours d’acquisition, et dans des séances de construction et d’entrainement spécifiques mobilisant explicitement des compétences de compréhension et d’expression orales». C’est un peu jargonnant, mais l'idée, c’est le double effet Kiss Cool du langage: apprendre ce qui doit l’être et apprendre à mieux s’exprimer. Il faut considérer l’oral à la fois comme moyen et finalité d’apprentissage.

Mais dans la réalité ce rôle de l’oral dépend des enseignants et il est loin d’être toujours aussi valorisé. Pourquoi? Car historiquement l’école élémentaire favorise l’écrit, comme l’explique Sylvie Plane, professeure en Sciences du langage à Paris Sorbonne Université:

«L’école s’est donnée traditionnellement pour mission principale de faire entrer les enfants dans la culture de l’écrit. Les priorités sont, bien entendu, différentes selon les niveaux: le fait que l’acquisition et le développement du langage oral s’étalent manifestement sur une longue période rend évidente la nécessité d’accorder une large place à l’oral à l’école maternelle, mais cette évidence ne s’étend guère au-delà de la grande section, d’où les attaques contre le gâchis que constituerait un enseignement de l’oral à l’école élémentaire et plus encore au collège. Ajoutons qu’agir sur le langage oral une fois qu’il est installé paraît une mission impossible, tant les manières de s’exprimer semblent enracinées dans les individus.»

À ceci s’ajoute qu’on ne considère pas comme une évidence que l’oral se travaille de manière très précise, à l’aide d'une pédagogie appropriée et d’exercices ad hoc. Voici comment l’explique Arthur Cattiaux, professeur des écoles dans le nord de Paris, qui prépare actuellement un mémoire professionnel sur le travail oral en classe:

«On est dans la co-construction des savoirs, et on attend des élèves qu’ils échangent, s’écoutent, se disputent (au sens scolastique du terme). Ce qui est compliqué pour les élèves, c’est déjà de se donner le droit de prendre la parole, de se plier aux règles de prises de parole qui sont en vigueur (mais ça vient vite…), d'oser exprimer son désaccord. Tout ce qui est lié à la prosodie, la clarté du propos, etc, est pour moi secondaire dans un premier temps. Ce qu’on appelle “l’expression orale” s’améliorera par la pratique et la prise de confiance en soi que rendra possible un cadre bienveillant, mais avec des règles très rigides (respect de l’autre dans son intégrité, dans sa parole, dans son droit à s’exprimer).»

Il ne suffit donc pas de simplement démultiplier les occasions de parler:

«Pour autant, le simple fait de “parler en classe” n’est pas un enseignement construit de l’oral. L’apprentissage de l’oral par un simple “bain de langue” va laisser les élèves les plus en difficulté sur le côté. Et c’est une ségrégation sociale extrêmement forte que la maîtrise du langage. Le rôle de l’école étant officiellement de lutter pour réduire ces inégalités, il faut construire des séquences spécifiques autour de la pratique de l’oral. À titre personnel, la pédagogie de projet (c’est à dire mener une activité collective: participer à un concours, créer un jardin, faire un journal, se préparer à une sortie...) m’apparaît comme le moyen le plus efficace pour ça.»

Favoriser les échanges entre élèves

Malgré ce travail –dont on répète qu’il est extraordinairement varié et variable suivant les professeurs, les élèves de collège vont souvent avoir des compétences oratoires parfois très faibles. Et pas seulement des collégiens issus de milieux défavorisés: des élèves, qui paraissent tout à coup timides, ânonnent ce qu’ils ont à dire en perdant de vue de quoi ils parlent et en ayant du mal à lever les yeux vers les personnes à qui ils s’adressent.

Là aussi, c’est la culture scolaire et ses contradictions qui sont en jeu, comme nous l'explique Sylvie Plane:

«Déjà, par principe, la classe est censée être silencieuse, c’est ce silence qui permet aux élèves de recevoir les apprentissages. Il est très valorisé. D’autres cultures scolaires n’interdisent pas les échanges entre élèves pendant le cours, c’est le cas par exemple en Allemagne.»

Mais selon cette chercheuse, il y a d’autres difficultés, comme les conditions matérielles de l’enseignement:

«Au collège et au lycée, la segmentation de la journée est un obstacle, chaque heure a sa propre économie. On manque ausssi d’espace aussi parce que les classes sont nombreuses. Comment travailler l’oral avec trente élèves? En langue vivante, heureusement, c’est différent.»

De plus, la posture pédagogique de l’enseignant, une personne qui s’adresse à un collectif, est une manière bien particulière d’échanger verbalement:

«C’est ce qu’on appelle le cours dialogué… C’est un oral tourné vers le professeur. Dans cette configuration tous les élèves ne prennent pas la parole, loin de là.»

Cela n’empêche pas des initiatives variées et intéressantes pour travailler l’oral. Le théâtre, les classes médias, les heures de vie de classe font partie de qui peut être mis à profit pour travailler l’oral. Les conseils d’élèves aussi, qui incitent les collégiens à prendre la parole publiquement et à apprendre à argurmenter. Mais cela repose sur l’énergie et la capacité des professeurs à se mobiliser sur ce genre de projets.

La nécessité de moyens supplémentaires

Comme le souligne Sylvie Plane, les difficultés ne s'arrêtent pas là. Car dans un oral comme le «colloquio», on doit savoir manipuler des connaissances. Et ça, c’est encore beaucoup plus compliqué:

«Si cet oral se met en place, il y aura deux grands attendus: l’exposé (long, continu) et le dialogue avec l’examinateur (qui demande la capacité à mobiliser la réponse pertinente). Ces compétences devront être travaillées dès le collège. C’est une situation que les enseignants connaissent puisque c’est le principe de l’oral du CAPES. Mais le transposer dans la classe, cela n’a rien d’évident. Il faut pouvoir changer certaines de ses pratiques. Rien n'est évident dans des classes nombreuses et sur un temps contraint. Faire en sorte que chaque élève fasse un exposé dans l’année, par exemple, paraît très compliqué. Le modèle de la classe française, très orienté vers la réception, surtout au lycée, rend ce travail difficile. Il faudrait que ce modèle évolue pour travailler l’oral.»

On peut ajouter que cette compétence, l’oral, est transdisciplinaire. Or elle a peu de place pour être travaillée matière par matière. Cela aurait pu constituer un axe intéressant des fameux Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) de la réforme du collège, si critiqués et qui semblent déjà appartenir à un passé bien lointain et rangés dans les réformes jamais vraiment mises en place à l’Éducation nationale.

Alors cette nouvelle épreuve du bac, si elle voit vraiment le jour, pourra-t-elle renouveler les pratiques pédagogiques et donner à l’oral une vraie place dans le secondaire? Comme pour presque tous les changements dans l’Éducation nationale, il faudra s’en donner les moyens. Moyens matériels et moyens en terme de réflexion sur les pratiques de classe et la formation des enseignants pour obtenir un changement réel. Mais comme pour presque tous les changement dans l’Éducation nationale, on n’est pas absolument pas certain que ces moyens vont suivre.

Louise Tourret Journaliste

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