Égalités / France

Invisibilisation et cooptation, les ressorts de l'exclusion des femmes et des minorités en politique

Temps de lecture : 7 min

Les femmes, les personnes racialisées, issues des classes populaires ou homosexuelles peinent à se faire entendre au sein d'un milieu politique encore dominé par les hommes blancs aisés.

Bruno Le Maire, Alain Juppé, Nathalie Kosciusko-Morizet et Nicolas Sarkozy lors du premier débat télévisé des primaires de droite, le 13 octobre 2016 | Philippe Wojazer / Pool / AFP
Bruno Le Maire, Alain Juppé, Nathalie Kosciusko-Morizet et Nicolas Sarkozy lors du premier débat télévisé des primaires de droite, le 13 octobre 2016 | Philippe Wojazer / Pool / AFP

Notre collaboratrice Aude Lorriaux publie le 25 janvier, avec l'historienne Mathilde Larrère, Des intrus en politique. Femmes et minorités: dominations et résistance (Éditions du Détour).

À partir d'entretiens réalisés auprès de plus de trente personnalités politiques, elles proposent une exploration rare de ceux qui, longtemps exclus du pouvoir, parviennent à s'y hisser.

Nous publions ci-dessous un extrait de leur ouvrage. Les intertitres ont été ajoutés par la rédaction de Slate.

L’impression de ne pas exister. Vous êtes bien là, au milieu de ces hommes qui discourent et devisent bruyamment, mais tout se passe comme si votre avis ne comptait pas. Comme si vous n’étiez pas là. C’est ce que nous ont souvent décrit les femmes et les élus issus de l’immigration que nous avons interrogés, comme Laurence Rossignol: «En politique, le pouvoir, c’est la parole. Les mecs parlent pour marquer leur territoire. Les femmes ne veulent pas faire perdre de temps. Il suffit que quelqu’un d’autre avant elles ait dit ce qu’elles avaient à dire, et elles se raient de la liste.»

Un processus quasiment invisible, dont il est difficile de rendre compte. À moins de mesurer, montre en mains, le temps de parole des femmes politiques à la télévision et les interruptions qu’elles subissent de leurs collègues masculins —ce qu’a commencé à faire la presse depuis qu’on a popularisé la notion de manterrupting, contraction de «man» («homme») et «interrupting» («interrompre»).

«Vous avez toujours l’impression de déranger»

Comme lors du premier débat des primaires de droite, diffusé le 13 octobre 2016, où celle qui a le moins parlé est... la seule candidate, Nathalie Kosciusko-Morizet, avec un peu plus de quatorze minutes, contre quinze ou seize minutes pour tous les autres participants. Elle réagit le lendemain dans la presse: «Hier, il y avait deux minutes de temps de différence entre le candidat qui a parlé le plus et la candidate, parce que c’est une candidate, tiens c’est un hasard, qui a parlé le moins. Je dis ça, je dis rien. Mais deux minutes sur quinze minutes, c’est quand même beaucoup.»

Mais le processus est insidieux et ne touche pas que le temps de parole: beaucoup de choses se passent sans mot. Ce sont des femmes écartées des réunions stratégiques. Ce sont des conseillers qui échangent à côté d’une ministre, sans même remarquer sa présence. Ce sont des journalistes qui appellent toujours ce représentant d’un courant politique, en omettant sa collègue, dont le CV est pourtant tout aussi largement fourni.

Comment savoir si ces élus ne se victimisent pas? Parce qu’il y a trop de signaux qui ne trompent pas. Trop d’anecdotes qui s’accumulent. «En réunion, l’attention baisse lorsque des femmes s’expriment, c’est systématique», nous raconte la députée insoumise Clémentine Autain. «Vous avez toujours l’impression de déranger, que vous n’avez pas été invitée», confirme l’ex-secrétaire d’État UMP Rama Yade.

«Ah merde, on l’a oubliée»

Lorsque l’on demande à l’ex-députée EELV Isabelle Attard ce qui lui semble «le plus significatif», elle répond tout de go: «L’ignorance. On nous ignore. On n’est pas là.» «Notre parole a moins de valeur. Le maire de Bayeux ne me serrait pas la main: j’étais son employée, il n’a pas accepté que je le batte aux élections. Je l’ai vécu avec Bernard Cazeneuve aussi: il m’ignorait. Et Michel Sapin aussi...», ajoute-t-elle.

L’ex-députée se souvient d’une scène symbolique. C’est le jour de l’inauguration d’une nouvelle unité de la coopérative laitière d’Isigny-Sainte-Mère. Un investissement de soixante-cinq millions d’euros, qui vaut bien d’inviter les élus. Sont présents le préfet, le président de région, la conseillère régionale et, bien sûr, la députée. Isabelle Attard salue ces messieurs, lorsqu’on les appelle pour couper le ruban. Mais la députée n’est pas sollicitée. Elle est même «ignorée», de son propre avis. «Ils ont coupé le ruban alors que j’étais devant eux», nous raconte-t-elle. La conseillère régionale aussi a été zappée... Une fois la scène terminée, Isabelle Attard croise alors le regard du préfet et l’entend dire au président de région: «Ah merde, on l’a oubliée.»

L’ex-ministre PS George Pau-Langevin se souvient d’une scène similaire, alors qu’elle était ministre déléguée en charge de la Réussite éducative. Ses conseillers sont présents autour d’elle et réclament à plusieurs reprises «le ministre». «Mais où est le ministre? Quand arrive le ministre?» Étonnée par cette scène, alors qu’elle est présente, George Pau-Langevin en reste figée.

La députée Marie-George Buffet, qui assiste au spectacle, finit par s’énerver: «Mais enfin, la ministre est là!» «Ils faisaient comme s’il n’y avait personne en face d’eux, elle était ignorée...», nous confirme Marie-George Buffet.

«Ils profitaient de mon handicap pour m’empêcher d’accéder à l’information»

«Invisibilisation», donc, et entre-soi: les hommes blancs s’arrangent, le plus souvent inconsciemment, pour rester entre eux. Ou parfaitement consciemment: c’est ce que raconte l’ex-conseillère régionale et de Paris (UMP) Géraldine Poirault-Gauvin, qui était colistière de Philippe Goujon aux législatives, en 2007: «Une fois qu’il a été élu, je n’ai plus eu accès aux réunions stratégiques du vendredi, que l’on m’a dit réservées aux hommes. Cela fait partie des choses pour lesquelles je ne suis plus en phase avec lui. Pour la conquête du pouvoir, on met des femmes. Pour son exercice, des hommes.»

Hamou Bouakkaz a aussi fait les frais de cette stratégie d’éviction, d’autant plus violente que pour le mettre de côté, on a utilisé le fait qu’il soit aveugle. Il raconte cette scène à la dernière page de son livre [Aveugle, arabe et homme politique, ça vous étonne?, ndlr], triste épilogue d’une incursion en politique semée d’embûches: «Nous sommes le 6 février 2011. Je participe aux festivités du Nouvel An à Belleville [un quartier de Paris à la nombreuse population d’origine chinoise, Nde]. Je suis sur la tribune aux côtés de mes collègues élus, ravi de pouvoir saluer la vitalité du tissu associatif chinois de Paris. Mais au moment où l’organisateur s’apprête à me donner la parole, un collaborateur de la maire du 20e arrondissement situé à moins d’un mètre derrière moi lui passe la consigne, d’un grand geste de la main, de n’en rien faire. Je me rends compte de ce qui arrive qu’au moment où la représentante de l’ambassade de Chine est invitée à s’exprimer. J’éprouve alors un sentiment de dégoût face à la méthode pitoyable utilisée. Je suis persuadé et j’enrage, qu’un tel geste n’aurait jamais été commis à l’égard d’un élu voyant.» «Ils profitaient de mon handicap pour m’empêcher d’accéder à l’information», analyse aujourd’hui Hamou Bouakkaz.

«Ils occupent le terrain. Ils avancent en meute»

Ces mécanismes d’exclusion ne sont possibles que parce qu’il existe une connivence entre ceux qui croient se ressembler et veulent se ressembler, selon des stéréotypes préexistants. «Les goûts masculins sont utilisés pour exclure les femmes: le foot, le combat, la moto, les cigares... Tout ça, ce sont des apanages de mecs et c’est une manière de rester entre eux dans le milieu politique. Ils vont faire une table pour parler bagnole, match», raconte Valérie Pécresse.

Spontanément, un employé ira plus volontiers prendre un verre le soir avec son collègue masculin qu’avec sa collègue féminine, parce qu’une norme tacite et, heureusement beaucoup moins prégnante aujourd’hui, a longtemps imposé la séparation des sexes. Il en est de même en politique.

Les apprentis en politique auront d’abord fréquenté des «copains» et, une fois au pouvoir, ils les choisiront en premier. «Eux, ils ne supportent pas les “non-cooptés”. Ils se cooptent entre eux et s’acceptent les uns les autres», dénonce la députée algérienne Chafia Mentalecheta dans Discriminer pour mieux régner. Enquête sur la diversité dans les partis politiques.

Les journaux sont pleins d’exemples de ce «fratriarcat» blanc, comme l’appelle la sociologue Françoise Gaspard. L’ex-ministre des Droits des femmes, Laurence Rossignol insiste sur ce point: «Le pire en politique, c’est l’invisible, la cooptation. Regardez encore aujourd’hui, ce matin dans le journal, l’équipe de Macron, c’est qui autour de lui? [elle va chercher un journal et le feuillette, mais ne trouve pas. Ce jour-là Le Figaro a publié un article sur la garde rapprochée de Macron, avec sept portraits uniquement masculins]. Enfin bref, c’est tout le temps... Prenez les entourages: qui Hollande réunit-il chaque semaine pour le petit-déjeuner des chefs? Le président de l’Assemblée nationale, le président du Sénat, etc. Ils mangent une à deux fois par semaine entre sept ou huit hommes et, pas une seule fois, ils ne se posent la question d’avoir une femme avec eux. C’est “l’ordre naturel” des choses, ironise-t-elle. C’est comme ça. C’est un état de fait. Les hommes ont le pouvoir et ils l’exercent. C’est incarné physiquement. Ils se retrouvent entre eux, ils se cooptent entre eux. Le plus pénible, ce ne sont pas les réflexions sexistes, non. C’est juste qu’ils ne nous voient pas. Les appareils politiques se cooptent, continuent de se coopter, et ça continue. Ils occupent le terrain. Ils avancent en meute. Quand on pousse une porte et qu’on voit cinq mecs autour d’une table, on peut être sûr qu’ils parlent de choses importantes. Ils ont la parité en tête mais ils ne perdent pas le pouvoir.»

Aude Lorriaux Journaliste

Mathilde Larrère Historienne, chroniqueuse, auteure

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