Culture

Pour comprendre l'affaire Woody Allen, je me suis replongé dans les archives du New York Times

Temps de lecture : 6 min

[Blog] Rien de tel pour se faire un avis tranché sur la question que de consulter la presse de l'époque. Notamment le New York Times.

Flickr/Colin Swan-Woody Allen
Flickr/Colin Swan-Woody Allen

Avant tout, dans un souci d'honnêteté, puisque je me propose de donner mon avis sur les faits reprochés à Woody Allen, je dois avouer que oui, j'éprouve pour le cinéaste new-yorkais une admiration sans borne : ses films, dans mon éducation intellectuelle, ont compté tout autant que les romans de William Faulkner, la poésie d'Arthur Rimbaud, la musique des Smiths ou les chansons de Brel. J'ai vu et revu tous ses films, j'ai ri aux éclats à la lecture de ses textes et autres pièces de théâtre, je dois même avoir quelque part une photo dédicacée de lui, cadeau d'un ami offert pour un anniversaire.

Et bien souvent, dans des articles consacrés à mes romans, notamment "Loin de quoi ?", nombre de critiques m'ont présenté comme le petit frère de Woody Allen ou du moins comme son lointain pendant français, sans qu'évidemment je prétende d'une quelconque manière avoir le milliardième de son talent.

Bref, j'aime Woody Allen d'un amour inconditionnel et je lui dois beaucoup.

Pour autant je n'ai pas le culte de la personnalité et si d'aventure, j'apprenais que les faits reprochés à Woody Allen, à savoir les attouchements sur sa fille adoptive Dylan, étaient avérés, nul doute que je serais amené à réviser mon jugement tout en gardant à l'esprit que vie personnelle et entreprise créatrice demeurent, à mes yeux, deux choses bien distinctes. Mais il n'empêche, d'imaginer Woody Allen auteur d'actes pédophiles serait pour moi comme une désillusion dont j'aurais bien du mal à me remettre.

Aussi pour me faire une idée plus claire, j'ai passé mon après-midi de dimanche à me plonger dans les archives du New York Times, principalement les années 1992-1993, époque où éclata le double scandale: celui de la relation entre le réalisateur et Soon-Yi, la fille adoptive de Mia Farrow et d’André Prévin, et les faits d'attouchements sexuels vis-à-vis de Dylan, enfant adoptée par le couple Mia Farrow/Woody Allen.

De cette lecture exhaustive, probablement une cinquantaine d'articles, il en ressort deux choses, deux faits, deux évidences, deux quasi certitudes.

Premièrement, avec le recul du temps, il apparaît avec netteté que d'entamer une relation avec la fille adoptive de sa compagne était tout sauf une bonne idée.

Certes, il n'existe pas l'ombre d'un inceste dans cette relation, certes, Mia Farrow et Woody Allen ne vivaient pas sous le même toit, certes, Soon-Yi était majeure et vaccinée, certes, Woody Allen ne pouvait être considéré en aucune manière comme son père adoptif, certes cet amour semblait être des plus sincères possibles – le fait qu'il perdure encore de nos jours l'atteste – il n'en demeure pas moins qu'au vu des dégâts que cette relation ne pouvait manquer de provoquer, le cinéaste aurait dû avoir la patience d'attendre avant de se lancer dans cette idylle insensée.

Pour le moins, Woody Allen a fait preuve là de légèreté, de naïveté et surtout d'une immense, d'une incroyable immaturité.

Probablement que sa veine artistique, le côté furieusement bohémien et romantique d'un amour partagé avec la propre fille adoptive de sa compagne, la volonté de se situer au-dessus des conventions bourgeoises, l'attrait pour une femme de quarante ans sa cadette l'ont séduit mais en s'engageant dans cette voie, il commettait un impair majeur, une faute morale, source de tous ses problèmes à venir.

D'autant plus qu'à peine cette relation entamée, il prend des clichés érotico-pornographiques de sa nouvelle conquête, clichés découverts par Mia Farrow, ce qui achèvera de donner à toute l'affaire un côté éminemment glauque.

Car enfin, il faut tout de même se mettre une seconde à la place de Mia Farrow.

Voilà une femme qui a connu la plus grande des humiliations: découvrir que son compagnon avec qui elle partageait la vie depuis une douzaine d'années entretenait avec sa propre fille une relation sentimentale. De toute évidence, Mia Farrow avait toutes les raisons du monde de se sentir salie et flouée, et de nourrir à l'encontre de Woody un ressentiment voire une haine féroce, âpreté de sentiments qui déboucheront bien vite sur un désir inassouvi de vengeance.

C'est le deuxième point qui apparaît à la lecture des articles de l'époque, qui sont pour la plupart des comptes rendus de procès, quand le couple se déchirait au sujet de la garde des enfants. Pour mémoire, il faut rappeler que le couple avait adopté deux enfants, Dylan et Moses et qu'un autre enfant, celui-là naturel, Satchel Ronan avait aussi vu le jour.

Oui Mia Farrow, sitôt la nouvelle de son humiliation connue, a tout entrepris pour ruiner la carrière de Woody Allen. Il fallait qu'il paie le prix de cette infamie et pour cela tous les moyens étaient bons, y compris se servir de ses enfants pour le faire trébucher.

C'est à ce moment que Dylan rentre en jeu quand Mia Farrow accuse Woody Allen d'avoir sexuellement violenté leur fille adoptive, accusation tellurique dont la rumeur n'a jamais cessé de poursuivre le cinéaste.

Sauf qu'à bien y regarder, on a vraiment beaucoup, beaucoup de mal à croire à la véracité de ces attouchements.

Ainsi ce serait dans la journée du 4 août 1992 - Dylan vient d'avoir 7 ans - que se serait déroulée cette agression.

A cette date, le couple est en pleine tourmente: la relation avec Soon-Yi n'est plus un secret pour personne – même si l'affaire n'a pas encore éclaté au grand jour, il faudra attendre le 18 août pour que le New York Times s'en empare. Les deux se disputent la garde des enfants et c'est sur fond de ce désamour profond et réciproque que Woody Allen rend visite à Mia Farrow dans sa maison du Connecticut.

Il a envie de voir ses enfants.

Et ce serait donc ce jour-là que Woody Allen pour la première et dernière fois aurait abusé de sa fille adoptive.

J'entends bien que tout est toujours possible mais on peut s'interroger: Woody Allen, dont personne jusque là n'a eu à se plaindre d'un penchant supposément pédophile, dans la maison même de son ancienne compagne, en plein cœur d'une affaire qui plonge le couple au beau milieu d'une véritable guerre de tranchées, aurait-il pris le risque insensé de violenter sa propre fille, presque sous les yeux de Mia Farrow ?

La question se pose: depuis plusieurs semaines que Mia Farrow passe ses journées à le menacer soit de se suicider, soit de ruiner sa vie et sa carrière. Et lui envoie à l'occasion de la Saint-Valentin une carte où elle apparaît avec ses enfants, le cœur criblé de pointes.

Woody Allen serait-il donc fou, stupide, aveugle? Aurait-il été emporté par un soudain accès de pédophilie auquel il aurait été incapable de résister au point de commettre l'irréparable? Une sorte de désir irrépressible envers sa fille tout en sachant parfaitement à quoi, en agissant de la sorte, il s'exposait?

Selon Mia Farrow, Dylan lui aurait raconté cet incident peu de temps après la visite de Woody Allen. Afin de prouver que ce n'est pas une invention de sa part, elle prend le soin d'enregistrer Dylan face caméra, dans un jeu de questions réponses dont on peut questionner la parfaite neutralité. Après quoi elle emmène Dylan dans l'hôpital le plus proche afin de faire constater l'agression –un hôpital spécialisé dans les cas d'abus sur enfant. Or les membres de l'équipe médicale sont formels: après avoir longuement interrogé Dylan –à plus de neuf reprises!- ils en arrivent à la conclusion que soit l'enfant a tout inventé soit c'est sa mère qui lui a mis tout cela en tête.

Ce sera aussi l'avis des services de l'enfance de New-York qui, après quatorze mois d'enquête, innocenteront complètement Woody Allen.

On pourrait le croire sorti d’affaire, totalement blanchi sauf que non.

Le procureur saisi de l'affaire qui siège dans l’État du Connecticut se fend d'une déclaration publique provoquant l’indignation et la stupéfaction des plus grands juristes américains: il annonce qu'il pense Woody Allen coupable, il prétend avoir suffisamment de preuves pour convaincre un jury de sa culpabilité mais s'abstient d'aller au procès afin d'épargner l'enfant.

C'est une quasi-première dans l'histoire judiciaire des États-Unis: un procureur refuse un procès à l'accusé tout en le déclarant coupable. Sur quelle base? Nul ne le sait sauf à considérer que comme l'avanceront les avocats de Mia Farrow, notamment le célèbre Alan Dershowitz, celui de l'affaire Van Bülow, l'enquête menée par l'hôpital chargé d'examiner Dylan a été bâclée et serait empreinte d'irrégularités. Ce sera aussi l'avis du juge new-yorkais qui déboutera Woody Allen de sa demande de garde.

Pour autant, Woody Allen ne sera pas poursuivi pour actes de pédophilie.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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