Le désarmement nucléaire entre Washington et Moscou est inutile (MàJ)

Fred Kaplan, mis à jour le 05.04.2010 à 20 h 35

Les accords entre la Russie et les États-Unis n'auront aucun effet sur les risques de guerre atomique.

L'administration américaine se prépare à annoncer mardi 6 avril une réduction spectaculaire de l'arsenal nucléaire des États-Unis. Barack Obama cherche ainsi à donner l'exemple à une semaine d'un sommet international prévu à Washington sur le désarmement atomique. Début mars, l'administration américaine a annoncé que cette nouvelle stratégie comporterait une «réduction spectaculaire» du nombre d'armes atomiques des États-Unis. L'annonce de mardi précédera de deux jours la signature à Prague d'un nouvel accord de désarmement START par Barack Obama et son homologue russe Dmitri Medvedev. Américains et Russes se sont mis d'accord en mars pour ramener leur arsenal nucléaire à 1.550 têtes chacun. Elle survient également une semaine avant le sommet de Washington auquel Barack Obama a convié une quarantaine de dirigeants du monde à discuter de sécurité et de non-prolifération, les 12 et 13 avril.

Nous republions à la suite de cette information un article du journaliste américain Fred Kaplan, spécialiste des questions militaires, publié en janvier et qui démontrait l'inutilité d'un accord de désarmement entre Washington et Moscou. Il souligne qu'il n'existe plus de course aux armements entre les Etats-Unis et la Russie, que le risque d'un conflit nucléaire entre les deux pays est nul et qu'il y a des problèmes internationaux bien plus urgents à résoudre.

Tandis que les États-Unis et la Russie ne sont plus très loin de finaliser un nouveau traité stratégique sur les armements, et que le président Barack Obama envisage un nouveau cycle de négociations pour réduire les stocks de missiles nucléaires à courte portée et d'ogives nucléaires, j'aimerais lui donner un conseil: cessez de gaspiller tout ce temps et ces efforts à discuter de bombes atomiques, et concentrez-vous plutôt sur des sujets plus importants.

Ce raisonnement peut vous sembler tordu. Quoi de plus important que de réduire les risques de guerre nucléaire? Il se trouve en fait que le contenu des accords sur les armes nucléaires a très peu d'influence sur la perspective d'un conflit nucléaire.

Dans les années 1970 et 1980, les négociations sur le contrôle des armes servaient de substitut à une diplomatie d'un autre ressort. Elles étaient utiles non pas tellement à cause des traités signés laborieusement mais parce qu'elles étaient le prétexte à la création d'un forum permettant aux deux camps de parler — de s'engager l'un auprès de l'autre, de sonder leurs intentions respectives, de tester et d'étendre les limites de leur coopération — à une époque où les différences politiques excluaient tout autre sujet de conversation.

Une course grotesque

Aujourd'hui, nous abordons une foule de sujets qui menacent nos intérêts mutuels - la prolifération nucléaire, le terrorisme, l'instabilité financière, le réchauffement climatique. L'idée d'une course à l'armement nucléaire russo-américaine, et à plus forte raison d'une guerre nucléaire est grotesque, pour l'instant comme dans un avenir prévisible.

Bien sûr, prévisible ne signifie pas indéfini. Et il est vrai qu'Obama et les dirigeants russes ont raison de tirer parti de relations relativement saines pour mettre au point un nouveau traité stratégique de réduction des armes, qui ramènerait le nombre de «véhicules de livraison» des deux camps - les missiles longue portée et les bombardiers transportant des armes nucléaires - de 1.600 environ à 800, et le nombre de bombes et d'ogives de 2.200 à 1 500.

Pour certains faucons, comme les anciens conseillers de George W. Bush, John Bolton et Keith Payne, ces réductions sont «scandaleusement» dangereuses et «déstabilisantes.»

Mais écoutons quelqu'un qui sait de quoi il parle. Franklin C. Miller, aujourd'hui consultant en défense privé, était le responsable des projets nucléaires du Pentagone — le fonctionnaire civil qui avait les plus profondes connaissances et la plus grande influence sur les projets militaires nucléaires des Etats-Unis-de 1985 à 2000. Voilà ce qu'il m'a dit au téléphone:

Je ne vois pas en quoi un arsenal constitué de 1 500 à 1 600 ogives et de 750 à 800 véhicules de livraison ne pourrait pas répondre aux nécessités de sécurité nationale des États-Unis.

(La réelle inquiétude de quelqu'un comme Bolton est suscitée par l'idée qu'un renouvellement de la détente entre Russie et Amérique nous endorme et nous plonge dans un état de suffisance. Dans ce sens, les armes nucléaires et «l'équilibre nucléaire» sont depuis longtemps des symboles tant pour les partisans de la confrontation que pour les diplomates).

Les limites du contrôle

Mais si Obama envisage sérieusement, lors de négociations ultérieures, de réduire le nombre d'armes nucléaires tactiques et d'ogives nucléaires en stock, il s'expose à affronter un certain nombre de problèmes quasiment insolubles. Contrôler et vérifier le nombre de missiles longue portée et de bombardiers d'un pays est relativement simple. Les missiles balistiques intercontinentaux sont gros; ils sont installés dans des silos souterrains recouverts de béton à côté d'équipements de commandement, de contrôle et de communication. Les sous-marins équipés de ce genre de missiles retournent régulièrement au port. Les bombardiers sont stationnés dans des bases aériennes. Dans tous les cas, les satellites espions et les appareils de renseignements d'origine électromagnétique n'ont aucune difficulté à les repérer.

Les choses ont commencé à se compliquer quand les deux camps se sont mis à envisager de limiter non seulement le nombre de «véhicules de livraison» mais également le nombre de bombes et d'ogives que ceux-ci transportent. Ils ont fini par trouver un accord astucieux: si, par exemple, il a été constaté que le missile balistique intercontinental soviétique SS-19 comptait six ogives, alors tous les SS-19 seraient considérés comme transportant six ogives, que ce soit ou non le cas. (Il est en effet impossible de vérifier une déclaration selon laquelle si ces SS-19-ci ont six ogives, ceux-là n'en ont qu'une ou deux; aucun des deux camps ne permettrait une inspection aussi intrusive).

Car vérifier le nombre d'armes nucléaires tactiques (très petites et mobiles) et d'ogives en stock (qui sont à l'intérieur et par conséquent invisibles pour les satellites) nécessiterait des inspections continuelles et intrusives. Le simple fait d'aborder de tels sujets lors de discussions formelles pourrait mettre nos différences en exergue, ranimer la méfiance et exacerber les tensions. Le risque diplomatique en vaudrait la chandelle si la récompense était substantielle, mais ce n'est pas le cas, et ce pour quatre raisons.

Un accord entre chefs d'Etat pour ne pas passer devant le Congrès

Tout d'abord, les Russes ne veulent pas faire des coupes sombres dans leur arsenal nucléaire tactique, qui est de loin supérieur au nôtre, bien que personne ne sache précisément à quel point. (Les estimations placent le leur quelque part entre 3.000 et 8.000; le nôtre, en gros, entre 500 et 1 000). Ils le considèrent comme un moyen de compenser notre nette supériorité en termes de forces conventionnelles — et comme un élément dissuasif pour éviter les incursions frontalières de la Chine.

Deuxièmement, aucune des deux parties ne tiendra vraiment à laisser les espions de l'autre camp - et c'est bien ce que seraient au moins un certains nombre des «inspecteurs» - se promener librement dans ses bases militaires, ses laboratoires d'armement et ses entrepôts suspects (selon les estimations, les États-Unis ont en stock environ 3 000 ogives nucléaires, contre un millier pour la Russie.)

Troisièmement, il est peu probable que le Sénat américain puisse réunir la majorité des deux tiers nécessaire pour ratifier un traité demandant de telles réductions et inspections. L'accord stratégique de réduction des armements, que les États-Unis et la Russie sont sur le point de signer, pourrait être présenté comme un accord entre chefs d'États ne nécessitant pas de ratification par le Sénat (c'est ainsi qu'est passé l'accord de Vladivostok, signé par le président Gerald Ford et Leonid Brejnev.) Mais il est fort possible que même les sénateurs démocrates insistent pour qu'un accord, sans précédent et d'une portée significative, réduisant le nombre d'armes nucléaires tactiques et d'ogives en stock, soit sanctionné par les procédures traditionnelles.

Un traité de non prolifération sans contraintes absolues

Enfin, si l'un des principaux objectifs de ces réductions est de prêcher pour la non-prolifération mondiale - en montrant aux autres pays que les États-Unis et la Russie s'engagent à désarmer, et que, par conséquent, ils doivent les imiter - cette logique ne tient pas debout.

Ceux qui avancent cet argument, au nombre desquels figure Obama, citent l'article 6 du traité de non prolifération, déclarant que chaque pays déjà en possession d'armes nucléaires «s'engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace.»

Selon ce principe, un réel désarmement des nations en possession de l'arme nucléaire devrait convaincre ou forcer d'autres pays à ne pas s'équiper eux-mêmes d'armes nucléaires.

Cet argument a deux failles. Tout d'abord, l'article 6 du Traité de non prolifération n'implique pas des contraintes absolues. Il dit simplement que chaque État en possession de l'arme nucléaire «s'engage à poursuivre des négociations» - pas qu'il négocie vraiment - et, en outre, que les États le font sur des «mesures relatives» à la cessation de la course à l'armement et au désarmement, pas nécessairement sur le désarmement lui-même (cela peut sembler tatillon, mais la langue des traité est un art de précision; il a été écrit ainsi pour une bonne raison.)

Deuxièmement, et c'est ce qui nous intéresse davantage, l'Iran et la Corée du Nord, pour prendre deux exemples pertinents, mettent au point des armes nucléaires non parce que nous en possédons (bien que 64 années d'histoire doivent peser dans la balance) mais plutôt par qu'ils se rendent bien compte que ces armes ont une valeur stratégique.

Donner l'exemple n'est pas suffisant dissuader les candidats à l'armement nucléaire

Même une poignée d'armes nucléaires peut suffire à empêcher une attaque ennemie — et à dissuader d'autres pays de réagir à des actes d'agression. Si Saddam Hussein avait mis au point des armes nucléaires avant d'envahir le Koweït en 1990, les États-Unis auraient eu bien plus de mal à réunir une coalition pour repousser ses soldats de l'autre côté de la frontière.

Il devrait être possible de dissuader des candidats à l'armement nucléaire par la contrainte, ou en faisant appel à leurs intérêts par d'autres moyens. En revanche, il est fort peu probable qu'ils abandonnent leurs ambitions simplement en voyant les États-Unis et la Russie s'engager à réduire leurs arsenaux de manière substantielle.

En fait, à mesure que les plus grandes puissances se désarmeront, il pourrait devenir de plus en plus tentant pour les petits pays de rejoindre la course à l'armement, car ils se retrouveraient alors dans une position plus proche de la parité (au début des années 1960, quand «le désarmement complet et général» était encore considéré comme un objectif sérieux, beaucoup de spécialistes du contrôle des armes ont écrit des essais sur la difficulté de réduire les armes nucléaires en deçà d'un certain nombre - certains disaient 100, d'autres 10 - sans inciter les puissances non nucléaires à faire exactement cela: construire quelques armes pour tenter d'être à égalité avec les superpuissances).

La principale question est la suivante: les États-Unis et la Russie ont une foule d'intérêts vitaux en commun et font face à de nombreux dangers imminents dont beaucoup sont les mêmes; et ils ont aujourd'hui l'opportunité - maintenant que la guerre froide et George W. Bush sont derrière nous-d'élaborer des approches et des politiques communes. Il n'y a pas plus de vingt-quatre heures par jour, et on ne peut multiplier à l'infini les occasions d'organiser des rencontres présidentielles. Il serait vraiment dommage de gaspiller ces heures et ces rencontres à s'immerger jusqu'au cou dans les écueils de la négociation sur les armes nucléaires.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

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Image de Une: Le porte-avions américain USS John Stennis    REUTERS

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