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Israël sur la voie d'une crise démocratique?

Temps de lecture : 8 min

Mêlé à des scandales et acculé par les orthodoxes ultra-nationalistes à qui il doit sa majorité, Benyamin Netanyahou s'enferre dans une dérive autoritaire, tandis que la société israélienne n'a jamais été aussi divisée.

Le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, au sein de la Knesset, le 21 novembre 2017 à Jérusalem | Gali Tibbon / AFP
Le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, au sein de la Knesset, le 21 novembre 2017 à Jérusalem | Gali Tibbon / AFP

En 2018, force est de constater qu'Israël a beaucoup changé et qu'il apparaît aujourd'hui sous différentes facettes: Israël leader du hightech et de la réussite économique qui fait pâlir les Occidentaux; Israël dont l’armée s’est dotée des meilleurs moyens technologiques pour se rendre invincible; Israël qui peine à se trouver un nouveau dirigeant charismatique capable de remplacer Benjamin Netanyahou; Israël qui voit grossir tous les ans le nombre de ses pauvres et de ses défavorisés; Israël, enfin, gangrené par la corruption qui atteint les sommets de la classe politique, jusqu’au gouvernement lui-même.

Netanyahou impliqué dans quatre affaires de corruption

L’histoire du pays n’a jamais connu un tel degré de corruption aux échelons les plus élevés de la gouvernance.

Aryé Dery, ministre de l’Intérieur de 1988 à 1993, a été condamné à une peine de trois ans de prison en 1999, pour avoir touché un pot-de-vin de 155.000 dollars. Sitôt libéré de prison, il devient député à la Knesset en 2013 et se trouve à nouveau nommé ministre en 2015, dans le gouvernement de Netanyahou.

En 2016, le procureur de l’État a décidé de poursuivre à nouveau le ministre et sa femme, qui ont été interrogés le 29 mai 2017 durant onze heures par les policiers de la célèbre unité Lahav 433 –le FBI israélien– pour «soupçon de blanchiment d'argent, de fraude et d'abus de confiance». L’affaire est en cours, mais Aryé Dery est toujours ministre.

David Bitan, député membre du Likoud, chef de la coalition à la Knesset et proche allié du Premier ministre Netanyahou, a quant à lui fait l’objet d'une enquête sur ses liens avec des organisations criminelles. Les policiers l’accusent également de pots-de-vin de plusieurs centaines de milliers de dollars, de fraude, de blanchiment d’argent et d’abus de confiance. Il est toujours député de la majorité.

Enfin, le Premier ministre Netanyahou, sa femme et ses proches collaborateurs sont impliqués dans quatre affaires en cours d’instruction par le procureur de l’État, pour avoir reçu des cigares et du champagne en cadeau de la part de magnats américains, pour avoir tenté d'interférer avec la ligne éditoriale du journal d’opposition Yediot Aharonot, et pour avoir versé des commissions à l’occasion de l’achat de sous-marins allemands.

Chantage politique des Juifs orthodoxes

Ces affaires minent le pouvoir depuis plusieurs mois. Le gouvernement donne l’impression de gérer les affaires courantes en ayant les bras liés par des membres de sa propre coalition. Il ne cherche qu’à éteindre le feu en distribuant des cadeaux politiques. La population israélienne semble anesthésiée et ne réagit plus face aux décisions de plus en plus extrémistes d’un Premier ministre prêt à toutes les concessions pour rester au pouvoir, parce que sa fonction le protège. Mais même en cas d’inculpation, il n’est pas tenu de démissionner, car les législateurs veulent éviter à tout prix un vide politique.

Le système électoral à la proportionnelle intégrale ne permet pas de dégager une majorité stable. Toute coalition doit faire appel aux micro-partis charnières, qui monnayent leur participation en fonction d'intérêts purement claniques.

Le mal est là et il empire à chaque scrutin. Sur 120 députés, les trois grandes listes ont respectivement obtenu trente (Likoud, droite), vingt-quatre (travaillistes, gauche) et treize sièges (partis arabes). Sept autres petits partis se répartissent les cinquante-trois sièges restants, en se comportant en faiseurs de roi.

La majorité actuelle de soixante-sept députés ne tient que grâce aux treize fauteuils des Juifs orthodoxes, qui pratiquent le chantage permanent. Le budget des aides aux écoles talmudiques et aux associations religieuses est en constante augmentation.

Le gouvernement a été contraint, sous peine d’exploser, de revenir sur une loi qui imposait aux étudiants orthodoxes le service militaire obligatoire de trois ans. Le prétexte de l’étude indispensable des textes sacrés a été réactivé, même s’il touche au principe d’égalité entre jeunes, normalement chargés d’assurer ensemble la sécurité et la défense du pays.

Jusqu’alors, les commerces –les supermarchés en particulier– restaient libres de respecter ou non les préceptes religieux du shabbat. Une nouvelle loi a mis fin à ces libéralités, à l’exception de Tel-Aviv, dont le maire Ron Huldaï, indépendant sur le plan politique, avait prévenu à l’avance qu’il ne l’appliquerait pas. Des habitants d’Ashdod ont protesté – en vain– devant leur mairie contre la coercition religieuse et l’obligation de fermer les commerces le jour de shabbat.

Pression sur les Palestiniens

Les populations laïques subissent la loi de la minorité orthodoxe, qui représente 20% de la population. Les trois millions de Juifs américains –pratiquant en majorité un judaïsme réformé et faisant partie des plus grands donateurs–, n’ont pas accès au lieu le plus saint, le Kotel (Mur des lamentations), sur interdiction des Juifs ultra-orthodoxes.

À l’autre bord de l’échiquier politique, les nationalistes et les sionistes religieux dictent aussi leurs lois pour étendre la pression sur les Palestiniens. Face à un gouvernement affaibli, ils exigent à présent d’annexer purement et simplement la Cisjordanie, sans préciser le statut final des populations arabes qui y vivent. En attendant, ils obtiennent chaque jour le droit de développer et d’amplifier les constructions au-delà de la «ligne verte».

Les voix qui s’élèvent pour rejeter le programme nationaliste sont taxées sans détour de gauchistes. La gauche historique, qui prône des négociations avec les Palestiniens, est vouée aux gémonies, quand ses dirigeants ne sont pas considérés comme des traîtres au pays lorsqu'ils parlent de négocier la paix.

Pour consolider sa majorité, le Premier ministre a décidé de se rapprocher de l'extrême droite plutôt que de la gauche ou du centre. Ce choix a été critiqué au sein même de son propre camp: plusieurs membres du Likoud ont élevé la voix contre l’extrémisme.

Démissions de ministres symboliques

La dérive ultra-nationaliste et orthodoxe met Israël en ébullition. Elle crée une division que le pays n’a jamais connue; la haine s’installe entre communautés et entre citoyens. Les mises en garde de hauts dirigeants n’ont pas manqué: en mai 2016, deux ministres de Netanyahou ont démissionné dans la même semaine.

Le centriste Avi Gabbay avait estimé que le gouvernement devenait «trop extrémiste» avec l’entrée d’Avigdor Lieberman à la Défense; seulement, le Premier ministre avait besoin de l’apport de six députés nationalistes pour garantir sa majorité.

Les déviations politiques se multiplient, tandis que des décisions populistes sont prises pour masquer les affaires judiciaires qui polluent l’atmosphère politique. N’ayant pas réussi à mettre un terme aux attentats en Cisjordanie, Lieberman veut appliquer des mesures radicales, comme la peine de mort pour les terroristes palestiniens. Cela ne concerne qu’une dizaine de cas –la plupart des kamikazes trouvant la mort lors des attentats–, mais cela permet au ministre de la Défense de capter l’attention et les voix de la frange kahaniste du pays.

Une autre démission a marqué les esprits, celle du ministre de la Défense Moshe Ya'alon. Ancien chef d’État-major, il a acquis une réputation de «faucon» au sein du Likoud, pour avoir en 2005 refusé de participer à l’évacuation de Gaza. Il avait justifié sa démission en expliquant avoir trouvé dangereux de confier la sécurité du pays à un ancien caporal inexpérimenté et incendiaire.

Il n’avait pas mâché ses mots à l’occasion de sa cérémonie de départ: «Des éléments dangereux et extrémistes ont pris le contrôle d’Israël et du Likoud, ils déstabilisent notre maison et menacent ses habitants. [...] J’ai peur pour l’avenir». Ya'alon a été de ceux qui avaient révélé les magouilles et la corruption lors de l’achat, non nécessaire selon lui, de trois nouveaux sous-marins allemands.

«Graines du fascisme»

L’ancien chef de l’armée et Premier ministre, Ehud Barak, avait eu aussi des mots très lourds de symboles:

«La survie du sionisme et les graines du fascisme ne peuvent pas cohabiter. Il s’agit d’une prise de contrôle hostile du gouvernement israélien par des éléments dangereux.»

Moshe Arens, qui avait occupé trois fois le siège de ministre de la Défense, a été encore plus pessimiste: «Un séisme est en vue. Cela prendra peut-être un peu de temps, mais il arrive».

L’armée –qui a toujours été un modèle de discipline, d’intégration et qui a toujours été respectée en tant qu’institution populaire– a évolué et a commencé à se briser, à cause de sa frange ultra-nationaliste voire fasciste.

Le 5 mai 2016, journée de la Shoah en Israël, le général Yaïr Golan –adjoint du chef d’État-major de l’armée– n’avait pas mis de gants pour lancer une attaque de ces milieux:

«Ce qui m’effraie en repensant à l’Holocauste, c’est de connaître les procédés abjects utilisés en Europe en général, et en Allemagne en particulier, il y a 70, 80, 90 ans… et d’en voir des traces ici au milieu de nous, en 2016!»

La démocratie israélienne se délite. Paradoxalement, les extrémistes de droite deviennent la force d’opposition contre le Likoud. La gauche est inaudible et atone. Le gouvernement n’est plus à l’écoute de ses propres services secrets, qui critiquent sa vision messianique. Netanyahou s'est enfermé dans sa tour d’ivoire sans chercher à analyser les considérations géopolitiques et, plus grave, sans tenir compte du vide diplomatique qu’il crée autour de lui.

Attaques contre Tsahal

L’armée, garante de la sécurité du pays, est à présent attaquée sans complexe. Le député des sionistes religieux, Bezalel Smotrich, a réagi avec violence à la nomination d’une femme au poste de chef d’escadron de l’armée de l’air: «il serait horrible de voir les femmes transformées en hommes!». Jamais dans le passé une telle attaque contre une militaire n’aurait pu être lancée dans le silence des autorités. Le gouvernement acquiesce par son silence.

Le rabbin de la ville de Safed a lui aussi ciblé l’armée: «Tsahal a opté pour un agenda féministe démentiel. Le Premier ministre doit limoger le chef d’État-major». Pire encore, le rabbin franco-israélien Shlomo Aviner a lancé une consigne: «S’il y a des femmes dans une unité, refusez d’y servir». Le grand rabbin séfarade d’Israël, Yitzhak Yosef, a lui aussi exigé en écho le limogeage du chef d’État-major, Gadi Eizenkot, en raison de l’intégration des femmes au sein des unités combattantes.

Conséquence: la radicalisation de l’opinion publique israélienne ne fait plus aucun doute; elle a même touché les cadres de l’armée, modifiant ainsi le rapport aux Arabes et à la violence. Cette armée n’est plus celle de l’État d’Israël, mais plutôt celle du pays d’Israël.

Tous les autres secteurs de la vie politique sont également touchés et en particulier celui de la Cour Suprême (qui a des prérogatives se rapprochant de celles du Conseil constitutionnel et du Conseil d’État français réunis), dont le gouvernement veut rogner les pouvoirs pour s'assurer que toutes ses lois soient votées. Jusqu'à présent, personne n’avait jamais tenté de porter atteinte à cette institution garantissant la démocratie en Israël.

Jacques Benillouche Journaliste

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