Culture

«La Douleur» trouve sa propre voie, singulière et bouleversante

Temps de lecture : 4 min

Adaptant le livre de Marguerite Duras, Emmanuel Finkiel, accompagné d'interprètes remarquables, réinvente cette histoire d'amour et de souffrance, de passion et de trouble sur fond d'événements historiques tragiques.

Mélanie Thierry dans «La Douleur» (extrait de la bande annonce, ©Les Films du Losange)
Mélanie Thierry dans «La Douleur» (extrait de la bande annonce, ©Les Films du Losange)

Il faut commencer par un aveu. Non seulement je tiens Marguerite Duras pour la plus grande auteure française de la deuxième moitié du XXe siècle, mais La Douleur est à mes yeux un des plus beaux textes jamais publiés. Donc jamais au grand jamais à adapter au cinéma.

Donc? Pourquoi donc? Parce que ce qui s’est passé entre les mots imprimés et un lecteur (moi par exemple) ne saurait être impunément parasité par quoi que ce soit.

Assister à la projection du film d’Emmanuel Finkiel était dès lors de l’ordre du devoir professionnel, de l’épreuve intime annoncée, et de la cause entendue. C’était impossible d'aimer ce que j'allais voir, et voilà tout.

Bande annonce du film

Sauf que…

Rien ne s’impose ni ne va de soi. Mélanie Thierry ne ressemble pas à Duras, et le cinéaste n’a pas trouvé de formule magique, de dispositif de mise en scène si original, ou encore de geste artistique si impressionnant qu’on accepterait d’être submergé.

Ce sont simplement des plans, des situations, des mots. Et jamais ils ne sonnent faux, jamais ils n'insistent quand il faut glisser, jamais ils essaient de jouer au plus fin, ni avec les événements historiques qu’ils évoquent (Paris occupé, la Résistance, le mari déporté, la Libération qui approche), ni avec l’œuvre littéraire ou la figure de l’écrivain célèbre qui l’a signé.

«Du lourd», comme on dit. Et voilà que, précisément, rien n’est lourd.

La souffrance de l'absence (extrait de la bande annonce, ©Les Films du Losange)

Le gouffre de l'attente

La Douleur, film d’Emmanuel Finkiel sorti en 2018, est bien différent de La Douleur, livre de Marguerite Duras paru en 1985 chez P.O.L –même s’il «raconte la même histoire», selon la formule consacrée par la médiocrité.

Le livre qui porte ce titre se compose d’un récit, également intitulé La Douleur, en forme de journal, d’avril 1944 à avril 1945 puis jusqu’à l’été suivant –«ou bien c’était une autre année»–puis d’un ensemble d’autres textes liés à cette période, dont Duras annonce en préambule (sans qu’on soit obligé de la croire) le degré de fiction: «il s’agit d’une histoire vraie jusque dans le détail»; «c’est inventé, c’est de la littérature».

Le film, qui recompose ensemble le récit de La Douleur et celui du texte qui le suit, Monsieur X. dit ici Pierre Rabier, invente une curieuse et juste manière d’accueillir ensemble l’irréfutabilité d’un «c’est arrivé, c’est arrivé à quelqu’un» et l’élargissement illimité de la fiction.

Dans le livre, le premier texte est tout entier dédié à l’attente, au gouffre de l’attente, à la folie vertigineuse face à l’absence de cet homme, son mari, le grand écrivain et résistant Robert Antelme, à cette lutte face au vide, au bruit dans l’escalier, aux cauchemars, aux rumeurs, cette lutte menée dans un maelstrom d’émotions paradoxales, à propos de celui qu'elle n'aime plus, aux côtés de cet ami qui est alors déjà son amant. Et puis les retrouvailles avec l'homme revenu d'entre les morts, et la suite.

Au jour le jour, la terreur, l'amour, le soleil

Le deuxième raconte la relation de la résistante avec un flic de la Gestapo française, entre séduction –réciproque, mais jusqu’où?– et instrumentalisation –réciproque, mais jusqu’où? La guerre est là, et la torture. L’amour est là, et le désir. L’horreur des camps est là. Le soleil de la libération brille sur les ombres de ceux qui manquent.

Le film suit ensemble ces deux fils, l’histoire de l’attente et l’histoire de la liaison perverse, dont chacun était d’une richesse extrême. Il semble avancer sans effort, quand le travail qui le rend possible est considérable.

Benoît Magimel et Mélanie Thierry (©Les Films du Losange)

C’est vrai du réagencement subtil de la narration, et surtout de l’interprétation, magnifiquement incarnée par Mélanie Thierry, mais aussi Benoit Magimel en Rabier, et Benjamin Biolay dans le rôle de l’amant et ami Dionys Mascolo –et même, en retrait mais excellent, Grégoire Leprince-Ringuetle campant François Mitterrand chef de réseau.

Avec la femme interprétée par Shulamit Adar, des échos venus du premier long métrage de Finkiel, Voyages, qui l'a fait connaître, et cette présence aussi semble toute naturelle.

Pas de psychologie, pas de ruse, pas de geste d'autorité ou d'intimidation. Pas non plus de recherche d’une vraisemblance des caractères –les gens, ceux-là particulièrement, accomplissent et assument des actes contradictoires, vivent selon plusieurs régimes à la fois.

Dans le film, cela passe tout seul, parce que c’est montré comme des évidences, alors même que ça va à rebours de tous les scénarios convenus.

Un film d'époque qui se passe maintenant

Il en est de même de ce qui aurait pu être un écueil insurmontable: le travail de reconstitution.

Ce film, très précisément situé dans le temps et dans l’espace, accompagné d’indications précises sur les événements en train d’advenir, se passe maintenant et partout. Le maintenant du sang dans les veines et du souffle de l’angoisse et du désir, le partout où l’humain vibre.

Extrait de la bande annonce, ©Les Films du Losange

Dans le dossier de presse, qui comporte un passionnant entretien, Finkiel dit qu’il a fait «comme s’il n’y avait jamais eu de film sur l’Occupation». Le miracle est qu’il y soit parvenu, et que ces situations cent fois montrées à l’écran retrouvent une sorte d’évidence.

La voix off dit les mots qui furent écrits il y a soixante-dix ans et imprimés il y a trente ans. Ce n’est pas la voix de Marguerite Duras, c’est la voix de Mélanie Thierry: la voix de l’héroïne de ce film qui, saturé de fantômes historiques et littéraires, s’appartient tout entier.

Vient l’idée que finalement il n’importait pas d’avoir ou pas lu et aimé le livre. Le film s’est immensément inspiré du texte, mais il ne doit rien à personne. Le soleil peut manger l’image, quelque chose a existé, et qui demeure.

La Douleur

d'Emmanuel Finkiel, avec Mélanie Thierry, Benjamin Biolay, Benoît Magimel, Shulamit Adar.

Durée: 2h06. Sortie le 24 janvier

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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