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Le jour où Lil Bub mourra, elle emportera avec elle toute une époque d'internet

Temps de lecture : 5 min

Ces temps-ci, on a trop tendance à oublier qu'internet, c'est avant tout partager des photos de chats rigolos et de lapins mignons. Pour moi, ces animaux sont même devenus des sources d'inspiration.

Capture d'écran de la vidéo Youtube "Meet LIL BUB, Internet Cat Sensation"
Capture d'écran de la vidéo Youtube "Meet LIL BUB, Internet Cat Sensation"

C'était une autre époque, un internet qu'on ne peut visiter aujourd'hui qu'en ayant recours à la Wayback Machine. Les chats du web et moi, c'est une longue histoire.

En fait, cette passion doit remonter à 2005, l'année où un étudiant américain nommé Mario Garza a lancé stuffonmycat.com. Le concept du site est d'une simplicité absolue: des photos de chats endormis, sur lesquels leurs maîtres ont posé des trucs.

Tout un pan de la culture internet

Dès ses débuts, le site a rencontré un succès phénoménal, tant et si bien qu'un mois après son lancement, l’étudiant s'est vu contraint de quémander de l'argent afin de payer les frais de serveur. Ces photos allant à l'encontre de tout sens artistique mais remplies d'amour pour nos amis félins n'ont pas mis longtemps pour faire le tour d'internet et rendre le site ultra populaire.

Mois après mois, une communauté s'est mise en place autour de Stuff on My Cat. Sous les photos, les commentaires sont criblés de gimmicks qui feront date. Une nouvelle langue est née, tellement spécifique que les lexiques et les interfaces de traduction fleurissent.

Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai pris le thé virtuellement avec ces inconnus du bout du monde, qui avaient tous pris l'habitude de se raconter leurs vies en même temps que celles de leurs chats.

Vint ensuite l'ère Icanhascheezburger, site créé à Hawaï en 2007 par Eric Nakagawa et Kari Unebasami –qui ne se doutaient pas que leur site deviendrait l'un des plus populaires de l’histoire de sa catégorie–, à l'origine de tout un pan de la culture internet.

Comme Stuff on My Cat, le site a immédiatement décollé: en mai 2007, il comptabilisait déjà plus d’un million et demi de vues par jour. Désormais agrémentés de captions (phrases humoristiques intégrées à la photo), de nombreux chats sont tranquillement devenus des mèmes.

Om nom nom

C'est là, au-delà des dizaines d'heures consacrées à explorer le site de fond en comble, que ces animaux ont commencé à faire partie sérieusement de ma vie hors ligne.

J'ai porté au quotidien des badges du ceiling cat, du basement cat et du monorail cat, mon vocabulaire a commencé à changer («oh hai!», «kthxbai», «om nom nom») et il m'est même arrivé d'être super émue quand je croisais une de ces petites têtes connues au hasard de mes pérégrinations sur la toile.

L'avènement des réseaux sociaux a une nouvelle fois changé la donne. Il était désormais possible de suivre personnellement, parfois au jour le jour, ces animaux qui me faisaient rire, pleurer et réfléchir. Certains –chats, lapins et même hérissons– sont devenus de vraies stars de la toile.

Le 23 août 2013, le Daily Mail publie un article qui annonce que Rambo et Eddie, deux lapins de Vancouver, réunissent via leur compte Instagram @bunnymama plus de followers que Linday Lohan (et en 2013, Lindsay Lohan était encore quelqu’un).

La mort de Rambo

Ces deux lapins, je les connais bien. Même une indécrottable cat person comme moi s’est attachée aux mises en scène humoristico-glamours de leur propriétaire. Rambo est le premier animal avec lequel j’avais fait connaissance sur le web dont j’ai pleuré la mort.

Né le 6 février 2009, Rambo est décédé le 14 décembre 2013. Je me souviens encore parfaitement de mes larmes ce jour-là et de la tristesse des autres internautes qui s’épanchaient sur mon fil Instagram.

Trop triste pour continuer à le suivre, je me suis désabonnée du compte @bunnymama (qui réunit aujourd'hui plus 800.000 followers autour de cinq nouveaux lapins) et j’ai fait mon deuil, un jour après l’autre.

J’ai enfin fini par arrêter d’y penser. J’ai failli totalement oublier combien je m’étais attachée à ce lapin de race hollandaise, à la robe dorée et aux oreilles tombantes, vivant à des milliers de kilomètres et qui m’arrachait un sourire chaque jour.

Lil Bub l'inspiratrice

Et puis il y a eu Lil Bub. Lil Bub –diminutif de «Lillian Bubbles»– est, avec le Grumpy Cat et Colonel Meow, l'un des chats les plus célèbres d’internet.

L'Américain Mike Bridavsky l'a adoptée à l'été 2011, après qu’une amie à lui a trouvé une portée au fond de son jardin. Mais Lil Bub est spéciale: non seulement elle souffre de nanisme, d'ostéopétrose (ou maladie des os de marbre) et de polydactylie, mais le développement insuffisant de sa mâchoire inférieure contraint également sa langue à pendre en permanence.

Mike Bridavsky, producteur de musique, s’attache énormément à ce chat si spécial («The Most Amazing Cat on the Planet») qui ne le quitte plus, même quand il est en studio. Peu à peu, à force de publications de photos, internet en tombe amoureux.

La particularité de Lil Bub, c’est que «son humain» («Bub’s Dude») la considère comme un chat inspirationnel. Si elle a pu mener une vie épanouie et effectuer des progrès impressionnants, c'est certes parce qu'elle a eu la chance d’être mise sur la route d’une personne qui a su s’occuper d’elle avec amour, mais aussi parce qu'elle est dotée d’un caractère exceptionnel qui lui fait accepter et surmonter les épreuves.

Au début de l’année 2014, lorsque Bub a appris à sauter (ce qui semblait jusqu'alors impossible à cause de son ostéopétrose), l’hystérie fut totale.

Les messages que fait passer Mike Bridavsky au travers de Lil Bub placent l'animal sur un plan totalement différent des précédents lolcats.

Régulièrement, ils participent ensemble à des campagnes pour sensibiliser les gens à adopter et faire stériliser les animaux au lieu de les acheter. La chatte naine est associée à l’American Society for the Prevention of Cruelty to Animals (ASPCA) et à Greenpeace.

«Good Job Bub» est un mantra et Lil Bub un gourou absolument inoffensif, qui aide même la science à avancer dans l'étude des variations génétiques liées à ses malformations.

L'internet des Bisounours

Si je me suis récemment remise à repenser au regretté Rambo, c’est parce que j'ai pris conscience qu'un jour, Lil Bub allait mourir. J’ai pensé à la façon dont ce chat totalement virtuel pour moi, qui habite à Bloomington dans l’Indiana, était devenu si important au fur et à mesure des années.

J’ai besoin que Lil Bub existe. Elle est –peut-être– le porte-drapeau de l’internet du LOL, une autre époque qui semble aujourd'hui relever du monde des Bisounours.

Quand j'ai le blues, rien ne remonte davantage le moral que ce chat qui ne ressemble pas à grand-chose, avec ses handicaps lourds et ses gros besoins au quotidien. L'idée que Bub ait pu trouver quelque part quelqu’un qui s’occupe d’elle et lui donne tellement d’amour qu’elle en est devenue une icône me réchauffe le cœur chaque jour. Impossible d'imaginer que cela puisse s'arrêter.

J’ai besoin de savoir que c’est encore possible de s'attendrir sur internet, de s'émouvoir, d'être transcendée. Et quand Bub nous quittera, car cela arrivera inexorablement, la tristesse n’aura d’égale que la reconnaissance d’être devenue une meilleure personne grâce à elle.

À elle, qui nous a tant de fois adressé ses félicitations, je ne pourrai que lui lancer de tout mon cœur un dernier «Good Job Bub».

Lucile Bellan Journaliste

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