France / Culture

Le «20 heures» du Média reproduit les erreurs de la télé qu'il critique

Temps de lecture : 8 min

Alors qu'elle dit se départir de la «dictature de l'urgence» et se nourrir de la «critique des médias», la webtélé Le Média s'abîme en partie sur les mêmes écueils que les grand-messes télévisuelles du «20 heures».

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Le plateau du premier «20 heures» du Média, le 15 janvier 2018 | Capture écran via YouTube / Le Média

«Le 20 heures s'est échappé de la télé. Vous regardez le journal du Média, bonsoir à tous.» À 20 heures tapantes, malgré quelques pépins techniques et un serveur saturé, le tout premier JT de la webtélé Le Média était diffusé en ligne ce 15 janvier 2018.

Plateau coloré, ton volontiers incisif, la rédactrice en chef Aude Rossigneux entourée de deux journalistes passe en revue sa sélection d'«actus du jour»: ParcoursSup, séminaire d'En Marche, grèves des surveillants de pénitentier.

Ce premier direct, long de trente minutes, sera suivi par près de 87.000 personnes, avant que l'audience ne s'effiloche les jours suivants: 52.000 mardi, 30.000 mercredi et 20.000 jeudi, selon les chiffres du JDD.

Critique sociale des médias

On nous promettait, avec Le Média, une offre télévisuelle «différente», qui s'affranchirait de la «dictature de l'urgence» comme le formulait son manifeste.

D'après l'une de ses cofondatrices, Sophia Chikirou, ancienne directrice de la communication de La France insoumise, il s'agit de faire en creux une «critique des médias» traditionnels, comme elle l'expliquait ce samedi 20 janvier dans le talk-show «On n'est pas couché» (ONPC):

«On fait une critique des médias, c'est pas nouveau, ça fait 30 ans qu'elle se fait cette critique. Le constat s'est aggravé ces dernières années. Aujourd'hui, plus de 90% des médias existants appartiennent à neuf personnes […]. On a tellement régressé qu'il faut agir. On est dans la critique des médias depuis des années, on la fait plutôt bien... Acrimed la fait parfaitement bien.»

Le Média se nourrirait de la vigoureuse critique sociale des médias qui bourgeonne depuis les années 1990 en France, de ces ouvrages, articles, documentaires (de Pierre Carles ou de Gilles Balbastre, par exemple) et observatoires médiatiques jugeant sur pièce (comme Acrimed, Arrêt sur images ou feu les revues PLPL et Le Plan B) dont est friande la gauche radicale.

Pourtant, à regarder de près cette première semaine de JT, Le Média se prend lui-même les pieds dans le plat de cette «dictature de l'urgence» qu'il prétend dénoncer et tombe dans les travers dénoncés par cette critique.

La télé, un choix curieux

Le seul choix des vieilles méthodes de la télévision, dans ce qu'elle a de plus conservateur –un JT à heure fixe– peut dérouter venant d'un média qui souhaite faire entendre un autre son de cloche.

La tenue d'une grand-messe d'actualité quotidienne, pour «défier un peu les grands médias sur le terrain du 20 heures», dixit Sophia Chikirou dans «ONPC», impose d'ores et déjà d'innombrables contraintes structurelles et conditions de production, dures à marier avec l'idéal d'un journalisme «différent».

Coller –en partie– à l'actualité chaude, comme l'a choisi Le Média, contraint de se plier à un présent toujours changeant, où chaque sujet chasse le précédent. Il reproduit alors, en plus cheap, les codes et techniques habituelles de la télé, jusqu'aux titres «en bref» et au déroulé.

Dans Sur la télévisionqui est loin d'être son meilleur ouvrage mais qui reste un classique–, le sociologue Pierre Bourdieu affirme que les formats courts des journaux télévisés forcent à une présentation binaire des événements et à entrer en résonance avec un bruit idéologique dominant.

Pour le linguiste américain Noam Chomsky, ce «devoir de concision» imposé par la télévision, où le temps est limité, pousse à simplifier abusivement la réalité, à n'énoncer que platitudes et idées reçues, puisqu'il n'est pas possible d'étayer dans le temps imparti une idée inhabituelle. Il l'explique dans ce documentaire:

Un constat d'autant plus cruel que Le Média n'a pour l'heure ni les moyens matériels, ni suffisamment de journalistes pour réaliser de grandes enquêtes filmées. Oscillant entre pédagogie en plateau et entretiens filmés, il saupoudre –faute de moyens– ses «brèves» d'images de l'Agence France-Presse (AFP) et sacrifie le terrain à l'interview face caméra.

D'indéboulonnables «experts» de plateau télé

À bien des égards, l'édition du 18 janvier 2018 fut exemplaire d'une erreur impossible à esquiver quand on doit animer un JT chaque soir: le recours aux mêmes experts de plateau.

Qui entend-on ce jour-là à l'antenne du Média? L'ex-militant de Greenpeace et responsable de l'Auberge des migrants d'abord, François Guennoc, appelé à la rescousse pour commenter la révision des accords du Touquet. Un habitué des duplex: il sévit sur CNews, BFMTV ou dans l'émission «C dans l'air», dès qu'on y parle de la jungle de Calais. Le médiatique directeur d'études de Médecins sans frontières ensuite, Michaël Neuman, pour étayer le même sujet. Plus tard, on écoutera Jean-Yves Moisseron, chercheur de l'Institut de recherche pour le développement (IRD), lui aussi rompu à l'exercice. Soit trois «experts» que se partagent déjà les chaînes d'info traditionnelles.

Il eut été miraculeux qu'il en soit autrement. Vu leurs contraintes de production, les journalistes du Média peuvent difficilement révolutionner les pratiques. Lorsque l'on veut coller à l'actualité avec une édition journalière, on se prépare en toute logique le jour même.

Dans ces conditions, le temps est pressurisé. Quand tout doit être prêt avant 20 heures, s'active un réflexe, banal, que tous les journalistes de radio et de télé connaissent par cœur: le coup de téléphone à des spécialistes que l'on sait réactifs et disponibles. Ils ont l'habitude de l'exercice, sont facilement joignables, on a leur numéro et on est garanti d'enregistrer un «sonore» avec quelqu'un, si possible qui cause plutôt bien, à diffuser au JT.

Le hic de la démarche? On entend à peu près toujours les mêmes. Il n'y a pas pléthore de chercheurs, professionnels ou syndicalistes qui sont habitués à ces exigences journalistiques, formés à parler de façon intelligible et structurée dans des formats courts, à être «bons clients». L'urgence, intrinsèque à la tenue d'un 20 heures, conduit à une telle répétition de l'histoire.

Comment dès lors éviter ce ballet des spécialistes de plateau télé, abondamment décrit par la sociologie du journalisme et en particulier par l'essai (très sociologique) Les Nouveaux chiens de garde (Raison d'agir, 1999) de Serge Halimi? Impossible. C'est un effet des contraintes structurelles qu'ont volontairement choisi d'épouser les créateurs du Média.

Un survol de l'actualité internationale

La webtélé Le Média est certainement sensible à l'actualité de la planète. Mais l'international y est en majorité traité à la va-vite, dans les «actualités en bref».

Ainsi le 15 janvier, 24 secondes sont dédiées à un attentat à Bagdad. Le 16 janvier, 32 secondes au courroux des Grecs contre un énième plan d'austérité. Le 17 janvier, 40 secondes à la libération de 500 prisonniers politiques en Éthiopie. Le 18 janvier, 30 secondes à l'attentat de Boko Haram au Nigeria.

Une demi-minute est-elle bien suffisante pour brosser un panorama correct de la situation? D'autant qu'on n'en entendra pas reparler dans les autres éditions. Comme dans les JT de TF1 ou de France 2, la couverture se caractérise par un survol des contextes et un manque de suivi.

Comble du cliché journalistique, le 15 janvier, pour évoquer la contestation sociale en Iran, Le Média lance un duplex avec un correspondant.... à Beyrouth. Il explique alors les enjeux iraniens depuis son balcon dans la capitale libanaise, ce qui fournit certes un paysage exotique, mais masque mal le fait qu'il se situe à 2.000 kilomètres de Téhéran.

Force est de constater que sur ces enjeux, Le Média ne fait guère mieux –voire pire– que la concurrence.

Exception notable, l'émission, plus réussie, du 19 janvier. Plus de six minutes de temps d'antenne permettent à un ancien journaliste de Jeune Afrique, recruté par la chaîne, de tisser un stimulant sujet sur les spoliations de terre au Libéria.

Mais l'indécision éditoriale guette. Tout en tentant de conférer à l'actualité internationale la place qu'elle mérite, Le Média est coincé par ses moyens spartiates –jusqu'ici, sa cagnotte a atteint les 1,8 million d'euros, ce qui est peu pour une télé–, le condamnant pour l'heure à une couverture superficielle, sans reporters sur le terrain.

La pauvreté de la couverture internationale est justement un thème récurrent de la critique médiatique. En mars 2016, Acrimed éditait un trimestriel titré «Actualité internationale, information maltraitée».

Voici ce qu'y écrivait, à l'époque, le secrétaire de l'association, Julien Salingue:

«[Le] prestige, voire même [la] “noblesse de l’information de “politique étrangère”, semblent être inversement proportionnels à l’attention, au temps et aux moyens que les grands médias, et notamment les grandes chaînes de télévision, semblent prêts à lui consacrer.»

Une étude de l'INA proposant une analyse thématique des JT entre 1995 et 2015 démontre que les questions internationales ont une place marginale dans les journaux télévisés: 16,3% d'antenne pour France 3, 16% pour France 2, 13% TF1. La politique nationale accapare l'essentiel de l'attention.

En dépit de sa couverture lacunaire, l'actualité internationale représente sur Le Média entre 20 et 40% du temps d'antenne, suivant les JT.

Des efforts visibles pour faire un journalisme différent

Il y a bien au Média quelques choix éditoriaux qui reflètent l'empreinte de la critique sociale. À l'instar du choix du vocable, qui diffère de celui des médias dominants.

On déplorera ainsi à l'antenne le sort des «exilés» plutôt que des «migrants», on emploiera «féminicide», on dissertera de la «cruauté» des gendarmes. Des choix que d'aucuns jugeront radicalement de gauche. Peut-être. Mais au Média, dont la direction est composée d'outsiders issus du monde politique, on sait que le langage a une fonction idéologique.

Il n'est jamais anodin ni neutre de discuter de «coût du travail», de «plan social» ou de «casseurs», expressions reprises sans guillemets par beaucoup de médias, alors qu'elles sont nées dans les organisations patronales et les préfectures.

De même, la sélection des intervenants trahit une modification de l'usuelle hiérarchie des sources. On préfèrera volontiers tendre le micro à des associatifs et syndicalistes (président de la LDH PACA, directeur d'études de MSF, délégué syndical de PSA) plutôt qu'aux instances officielles.

Le choix des angles varie aussi. Le feuilleton Lactalis sera abordé sous le prisme du manque de moyens de la répression des fraudes. L'abandon du projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes sous l'angle de la stratégie gouvernementale dite de «pourrissement contrôlé».

Excepté les intéressantes séquences «Un pas de côté» d'Aude Lancelin et de «L’invité» de Noël Mamère –il n'y a que là (ou dans un live de Médiapart) qu'on peut entendre le chercheur Pablo Servigne parler de «collapsologie»–, l'expérience Le Média repose en fait des questions on ne peut plus classiques de la critique des médias: comment faire «différent» quand on recycle les mêmes ficelles télévisuelles que ceux qu'on prétend défier? Comment faire tenir une critique des médias audiovisuels dans un média audiovisuel?

Le questionnement agitait au début des années 2000 le documentariste Pierre Carles, qui dans Enfin pris? (2002) se demandait comment Daniel Schneidermann entendait faire, avec l'émission Arrêt sur Images sur la Cinquième, une critique de la télévision... à la télévision. Le verdict est depuis connu: les conditions de production rendent la tâche extrêmement difficile.

Paul Conge Journaliste

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