Parents & enfants

«J'ai fini par l'avouer à mon conjoint: en fait, je voulais une fille»

Lucile Bellan, mis à jour le 23.01.2018 à 17 h 02

Cette semaine, Lucile conseille C., une femme qui n'avait sans doute pas prévu que son désir d'être mère serait un tout petit plus complexe qu'elle ne l'imaginait.

Master Baby | Sir William Quiller Orchardson via Wikimedia Commons License by

Master Baby | Sir William Quiller Orchardson via Wikimedia Commons License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laissez votre message sur notre boîte vocale en appellant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast».

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Je suis en couple depuis huit ans et nous avons longtemps parlé d'avoir des enfants. C'était un désir partagé mais repoussé en raison de nos situations respectives. Celles-ci s'étant stabilisées, nous nous sommes lancés et bébé s'est installé du premier coup dans mon ventre.

Je clamais à qui voulait l'entendre que je n'avais pas de préférence quant au sexe de cet enfant, et je le croyais vraiment. Je suis très sensible aux questions féministes et pour moi, fille ou garçon, peu importe, puisque les valeurs transmises et l'éducation seront identiques.

Mais à l'échographie du deuxième trimestre, le médecin nous a annoncé un garçon. Je suis restée un peu hébétée quelques jours et j'ai fini par l'avouer à mon conjoint: en fait, je voulais une fille. Je l'appelais déjà par le prénom choisi dans ma tête, que maintenant je ne pourrais même plus donner tellement il me ramène à cette souffrance. La dépression a fondu sur moi.

J'ai mal vécu ma grossesse de manière générale; point d'état de grâce pour moi. Mon accouchement s'est bien déroulé sur le plan médical, mais bébé est arrivé trop tôt, c'était un petit être très fragile qui un an et demi plus tard reste en retard dans ses acquisitions psychomotrices, et j'ai du mal à digérer certaines choses dans le déroulé de l'accouchement.

Après de longs mois de dépression (post-partum ou tout court, qu'importe au final, même si je pense que la maladie couvait tranquillement depuis mon adolescence), j'ai commencé à remonter la pente et je me sens bien mieux.

Néanmoins, mes relations avec mon fils restent difficiles. J'ai peu de patience avec lui, souvent l'impression qu'il ne m'aime pas et je regrette toujours cette petite fille que je n'ai pas eue. Je m'inquiète à outrance de ses petits retards de développement.

Évidemment, j'ai honte de ces pensées, alors que d'autres personnes n'arrivent pas à concevoir, mais c'est ainsi. Je me sens coupable que mon fils ait passé sa première année avec une mère au fond du trou. Il mérite tellement mieux que moi.

J'ai vu différents psy mais aucun n'a été en mesure de m'aider. Mon entourage, très restreint de toute manière, ne comprend pas mes souffrances, ni la maladie qui m'a tant abîmée. Je m'en sors seule peu à peu, à coup de lectures et de podcasts.

Aujourd'hui, nous envisageons un deuxième enfant. Pendant des mois, cette idée m'était devenue insupportable: j'avais trop souffert psychologiquement et ce premier bébé avait demandé tellement plus qu'un bébé lambda. On en resterait à un, dont on s'occuperait au mieux. Mais avec la retraite progressive de la dépression, je retrouve mes anciennes envies, qui avaient toujours été de deux enfants.

Et la pensée perfide revient: je veux une fille. En boucle. J'ai bien quelques pistes sur cette envie viscérale et irrationnelle, mais aucune ne m'a permis de trouver enfin l'apaisement à ce sujet et d'aller de l'avant.

Que puis-je faire? Comment me lancer dans une deuxième grossesse avec plus de sérénité et affronter le fait que je puisse avoir un deuxième garçon, et même en être heureuse? Comment trouver et dénouer ce nœud qui nous pourrit la vie? Un troisième enfant n'est pas du tout prévu, donc si j'ai de nouveau un garçon, je n'aurai jamais de fille. Rien que l'écrire me tord le cœur.

C. 

Chère C.,

J’ai connu comme vous la souffrance du désappointement entre le bébé fantasmé et celui qui est arrivé au final. Jeune, je suis tombée enceinte pour la première fois dans un grand état de faiblesse psychologique. Nous en parlions peu mais il était clair que pour l’un et l’autre, notre bébé idéal serait une fille.

Le gynécologue nous a annoncé très tôt un garçon. Premier choc. Celui-ci a cependant été atténué par l’enthousiasme général de ma famille. Et le petit garçon qui grandissait dans mon ventre a eu un prénom et donc encore plus d’existence propre.

Et puis quatre mois plus tard, le même gynécologue, qui m’avait assuré chaque mois que nous allions accueillir ce petit garçon, m’a annoncé que c’était une fille. Oui, au fond, vous allez vous dire que j’ai eu une fille (quelques années plus tard, j’en ai même eu une deuxième, après un garçon) et que je devais être heureuse.

Pourtant, je suis tombée dans une profonde dépression. C’est comme si j’étais avant au bord du gouffre et que le deuil de ce garçon, de mon fils, avec son prénom, avait été de trop. Cela avait été annoncé avec légèreté par le médecin: mon conjoint quelque part au fond avait été soulagé et moi, je pleurais.

J’avais perdu ce fils que je ne voulais pas et auquel je m’étais habituée. Évidemment, comme vous, ce prénom est devenu interdit (quand la question s’est posée, une seconde, de le donner à mon second enfant), c’était devenu le prénom du fils que nous n’avions pas eu. 

Alors je vous comprends C. Et je comprends certains désirs profonds de la maternité et certaines fragilités de l’esprit qui se nourrissent d’états particuliers du corps. Mais je suis une optimiste, qui croit à la résilience et à l’amour. Et je crois aussi que la maternité est parfois un terrain accidenté, parce que j’ai aussi connu ces sentiments ambivalents. 

Je ne peux pas vous dire de faire ou de ne pas faire cet enfant. En matière de sexe, vous avez une chance sur deux. Une chance qui revient à zéro à chaque fois, donc il ne serait pas mathématiquement improbable que vous enchaîniez trois, quatre ou même cinq garçons si vous étiez obsédée par cette idée d’obtenir une fille et si agrandir à ce point votre famille n’était pas un problème.

La question est de savoir si vous avez les moyens de tenter ce pari. Et là, je ne parle pas de la place que vous avez dans votre appartement ou votre maison, ou du budget de la poussette, mais bien de votre force mentale.

Avez-vous la force de supporter un nouvel échec? Serez-vous capable de l’accepter? Si la réponse était positive, il me semble que vous ne pourriez pas faire ce chemin seule, et il faudrait alors que vous trouviez pour vous soutenir quelqu’un d’adapté, maïeuticien, sage-femme ou psychologue. Les proches ne sont parfois pas les meilleures personnes pour recueillir et comprendre ces sentiments incontrôlables.

Si vous décidez de sauter le pas, ne restez surtout pas seule avec ces idées. Il y aura d’abord l’insoutenable attente de la révélation du sexe et puis il faudra ensuite composer votre vie avec une fille –enfin– ou un garçon supplémentaire. Et quoiqu’il arrive, vous devrez aussi trouver votre place, et l’équilibre entre ces deux enfants, ce fils qui vous a tant coûté et la fille tant désirée… ou une nouvelle déception.

De mon expérience, et malgré mes convictions féministes, tous les garçons ne se valent pas. Tous les garçons ne sont pas des «garçons» dans la vision stéréotypée communément établie. Certains, d’eux-mêmes, seront des gens bien, décents, sensibles, curieux. Et d’autres le deviendront par une éducation bienveillante. Ce n’est pas parce qu’ils portent un pénis qu’il n’auront pas avec vous des points communs, des choses à échanger. 

Je ne vais pas vous resservir le couplet sur le fait que fille ou garçon, c’est la même chose au fond. Nous savons évidemment que, pour tout un tas de raisons, ce n’est pas le cas.

Mais je peux vous dire que j’ai aussi eu une relation conflictuelle avec mon fils, qui s’est grandement apaisée quand j’ai accepté de comprendre et d’accepter qui il était, ce qui l’a poussé à en faire de même avec moi.

Ces «garçons dont on ne veut pas» et qui grandissent ainsi à nos côtés, ce sont surtout des petites personnes uniques qui peuvent souffrir, beaucoup. Et qui méritent d’être aimés aussi.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (186 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte