France / Monde

Pendant une semaine, j'ai suivi l'actu avec RT France (et rien d'autre)

Temps de lecture : 18 min

À quoi ressemble le monde du point de vue de la chaîne du Kremlin?

Capture Russia Today
Capture Russia Today

Disons le d’emblée: le fait de ne regarder qu’une seule chaîne de télévision et de se cantonner à cette unique source d’information toute une semaine durant n’est pas ici présenté comme étant le moyen idéal pour s’en faire une idée juste. Au contraire. Quelle que soit cette source, la saturation arrive vite et les limites de la ligne éditoriale en question se font ressentir bien plus vivement qu’à la normale. Des limites qui, cependant, apparaissent ainsi plus nettement, plus violemment même.

Voilà la raison d’être de l’expérience qui suit et qui n’a bien sûr rien, mais alors rien de scientifique. Vivre les limites de Russia Today, le média dit d’influence qui vient d’ouvrir ses portes en France. Lister, à défaut de comprendre, ce dont RT parle et comment ces choses sont traitées. Le tout du point de vue bien spécifique d’un Français pas très porté sur le conservatisme et à la plume loin d’être académique. Une subjectivité qui se fond dans une autre en somme. Une analyse romantique d’enjeux de société majeurs. Ça nous manque, le romantisme. J’en sais quelque chose: j’écris cette introduction une fois ma semaine avec RT comme unique source d'information terminée.

J-1, dimanche 14 janvier 2018 - Préparatifs

Je me prépare comme pour un voyage, en Russie ou ailleurs. Télécharger un nouveau navigateur internet d’abord, pour éviter les réflexes tels que taper la lettre T puis Entrée en un coup de doigts réflexe et me retrouver devant Twitter et ses infos venues de partout. Le téléphone ensuite. Toutes les applications, dont je désactive les notifications, qui sont liées à l’actualité de près ou de loin sont empilées dans un dossier à part et à ne pas toucher: les réseaux sociaux, les journaux, les radios, tout. Durant toute cette semaine RT only, mon téléphone ne servira qu’à une seule chose: jouer au poker. Je préviens les amis et, surtout, ma compagne. On prend ça comme un jeu mais les règles sont strictes: pas de radio ni de télé, sauf RT bien-sûr, jusqu’à vendredi minuit. Et ne rien me dire si elle lit quoi que ce soit lié à l’actualité. Cartes en main, la partie peut commencer.

Téléphone RT only

Jour 1, lundi 15 janvier 2018 - L'obsession Twitter

Drôle de réveil, silencieux. J’ai pour habitude d’allumer France Info avant même de m’extirper du lit. Café prêt, c’est parti: je mets RT France, il est 7 heures. Syrie et guerre civile pour commencer. Encore un attentat en Irak. Je me demande si c’est la première chose dont j’aurais entendu parler en suivant mes habitudes de consommation médiatique. Grève des gardiens de prison ensuite. À la façon de bien d’autres chaînes on insiste plusieurs fois et presque lourdement sur les penchants islamistes du détenu qui a attaqué trois matons dans le Pas-de-Calais la semaine dernière. Interview d’un porte parole des grévistes en duplex. Depuis quelques jours les médias «dominants» en parlaient aussi pas mal, de cette histoire. De fait, on y entendait moins le point de vue des travailleurs que celui des pouvoirs publics. Mais la grève ne commence qu’aujourd’hui, peut-être entendrons-nous désormais un peu plus ces derniers, quel que soit le média. Peut-être pas.

On enchaîne avec les premières nouvelles de Russie. Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie, s’apprête à donner une conférence importante: c'est sa dernière avant la fin du mandat de Vladimir Poutine, prévue en mars. Les mauvaises langues diront qu’il risque fort de retrouver sa place, à moins que l'éternel président décide de changer son cabinet. Mais à RT une élection est une élection et Poutine un candidat ayant autant de chance de perdre qu’un autre...

Plus anodins, ce sont les trois sujets suivants qui vont d'ores et déjà ancrer RT dans une ligne éditoriale sans ambiguïté, et donner à mon petit-déjeuner un arrière goût avarié. Les sujets: retour sur la polémique de la publicité raciste d’H&M, reportage sur une école anglaise voulant bannir la notion de genre, et supposée tentative de suicide d’un utilisateur de Twitter qui a posté une photo de lui sur un toit, un pied dans le vide. Les trois reportages ont ce point commun de se terminer sur un micro-trottoir de Parisiens jugeant l’affaire en question. Trois-quatre passants à chaque fois, une seule opinion. En gros: on en fait trop sur le racisme, outil du politiquement correct. Pareil pour la «neutralité» des genres masculin et féminin: on en fait trop. Et unanimement, les réseaux sociaux sont dangereux.

Un discours matinal en somme très poutinien (je n’en suis qu’à la première demi-heure de ma semaine), traditionaliste au possible, complètement assumé, à la limite du «Travail, Famille, Patrie». Le JT se termine sur une note qui se veut plus légère en donnant trois exemples de techniques d’hommes politiques pour ne pas répondre à des questions. Je coupe.

L’angle offensif du sujet sur les réseaux sociaux m’a laissé songeur. N’est-ce pas un peu grâce à eux que des médias «alternatifs» tels que Russia Today ont pu se créer un petit réseau d’influence populaire en France? Sur le site de RT France, de nombreux articles, suivant la mode générale, appuient leur propos à coup de tweets intégrés, ce micro-trottoir du web. Les réseaux sociaux peuvent-ils vraiment avoir un seul et unique parti pris?

Il faut croire qu’on ne change pas une équipe qui gagne. Le printemps arabe a servi de leçon et les régimes réactionnaires/autoritaires n’apprécient guère les réseaux sociaux. La moitié du temps, nous non plus, mais c’est justement ça qui est bien en démocratie. Ce n’est pas nous qui nous risquerions à une loi anti fake news, me dis-je en pouffant. Merde, je me RTise déjà ?

Durant la journée, les JT d’une demi-heure sont entrecoupés d’une autre demi-heure de bandes-annonces et d'extraits de documentaires nocturnes. Très, très majoritairement sur la guerre. Ici, là, partout.

Capture écran | Russia Today France

Pause. Ça va être une longue semaine. Quelques heures plus tard, je renonce à rallumer RT et préfère visiter le site. J'apprends qu'Alain Juppé quitte à moitié Les Républicains en déclarant ne plus payer sa cotisation annuelle, pour l’instant. OK. Et que «des identitaires organisent une marche aux flambeaux pour Sainte-Geneviève à Paris». La neutralité de cet article, principalement composé de vidéos de la petite manifestation co-organisée par Génération Identitaire (dont certains membres ont le salut nazi facile) me fait froid dans le dos.

Puis une petite bombe: Mathieu Gallet, le patron de Radio France, est condamné à un an de prison avec sursis pour favoritisme lors d’un appel d’offre quand il dirigeait l’INA. L’article le tacle à la gorge en précisant que Mathieu Gallet «avait rejeté la faute sur les équipes en place à l’INA». Je me doutais bien que celui à propos duquel tourne des rumeurs aussi grosses qu’une relation avec Macron himself ne serait pas ménagé par le site d’information russe. L’attaque n’est pas gratuite -un an de prison avec sursis pour copinage financier au sein d’une institution publique ce n’est pas rien- mais la dépêche reste relativement sobre.

De près ou de loin, outre un papier sur Cyril Hanouna (tiens, je croyais y échapper à celui-là durant cette semaine «alternative»). L'animateur assume inviter dans son show des femmes voilées (ah d’accord) «mais pas les cons», fin de citation; Macron va occuper l’essentiel du reste de la journée. Une polémique en bois sur l’AFP parlant de galette des rois «et des reines» (la question du genre, décidément…), un journaliste de RT refoulé de l’Élysée. Et des nouvelles du ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov qui, en pleine conférence annoncée ce matin, met un taquet au Président français, à propos des fake news. Je l’avais presque prédis celle-là. Je devrais envoyer mon CV à RT.

Lavrov s’interroge sur ce projet de loi tout en notant un «parti pris» du gouvernement contre des médias tels que… Russia Today! On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Le journaliste interdit d’accès à l’Élysée fait tâche, ou tombe bien, c’est selon. N’empêche, ça fait tâche. En parlant de médias politiques et de partis pris, voilà qu’on mentionne les débuts de «Le Média», la chaîne mélenchoniste réservée au web. L’occasion pour RT de consacrer plus la moitié de l’article à la défiance des français envers les médias traditionnels...

Je lâche un peu, bouquine, termine un travail, poker. N’avoir qu’une seule source d’information est particulièrement anxiogène, surtout pour un journaliste, et surtout quand cette source est si nettement anglée. Je m’attendais à ce que j’ai vu aujourd’hui. Mais je ne m’attendais pas à ce sentiment: l’isolement.

Vient la nuit. Viennent les reportages sur toutes les guerres et toutes les catastrophes humanitaires du monde : Syrie, Irak, Yemen, Ukraine, Tchad, Palestine… La semaine va être longue.

Jour 2, mardi 16 janvier 2018 - Naissance d'un soupçon

Macron est à Calais. Dès 7 heures ce mardi, RT en profite pour enchaîner les reportages et micro-trottoirs sur le sujet. Pauvres migrants, pays ingrat. Pas faux. Réducteur mais pas faux. Le choix du pathos. La grève des matons continue, blocages à coup de pneus brûlés. Pays ingrat. Le gouvernement allemand se forme enfin, ça vaut bien un micro-trottoir. Je découvre que sur cinq parisiens, quatre pensent que Merkel devrait quitter le pouvoir. Le cinquième, lui, la compare à Macron.

Tant qu’à parler de lui, évoquons son ministre de l’Économie, ça revient au même. Le sujet commence par un bout de citation de Bruno Le Maire: «Pas de nouvel impôt». Je m’en souviens, c’était la semaine dernière. Il parlait de la taxe d’habitation, dont la suppression, assurait-il, ne serait pas compensée par un nouvel impôt. Eh bien figurez-vous qu’un nouvel impôt vient d’apparaître. Au 1er janvier en fait, sans rapport aucun avec la taxe d’habitation, mais ne chipotons pas. Il s’agit d’une taxe pour financer les secours et autres réparations lors des inondations. C’est vrai qu’on ne l’attendais pas. À la toute fin du sujet, une fois que ce fourbe de Le Maire en a pris pour son grade, on glisse discrètement que l’impôt est du fait de Hollande mais qu’il ne passe en vigueur que cette année. Pas le temps de niaiser, sujet suivant!

On mentionne brièvement Jérusalem. Puis le Yemen -«sur RT nous en parlons» précise la présentatrice du matin Samantha Ramsamy, surfant ainsi sur la récente vague d’indignation quant au traitement médiatique très pauvre de la crise humanitaire qui s’y déroule. «Les premières victimes, ce sont les enfants». Pas faux. Le choix du pathos. Je coupe.

Durant la journée les news publiées sur le site oscillent entre Macron et les migrants, Mélenchon qui ne veut pas faire de la Russie «une ennemie», la réouverture de l’affaire Macron, pardon, de l'affaire Richard Ferrand, ce «soutien de la première heure d'Emmanuel Macron», et enfin la condamnation du parti de l’exilé catalan Carlos Puigdemont pour une histoire de financement illégal. La routine.

Je me prépare psychologiquement à passer la soirée devant ce que RT me proposera (la guerre, donc) lorsque ma compagne rentre avec une crève pas possible. Changement de programme, je ne peux me résoudre à lui infliger ça. Avant d’aller chercher des pizzas à déguster sous la couette devant le nouveau Blade Runner (que la crève soit louée!), je monte au dernier étage de l’immeuble pour payer la facture d’eau à nos propriétaires. Faute grave. Tandis que je discute avec le vieux couple dans leur salon, une chaine d’information, qui n'est pas Russia Today, bien-sûr, déblatère dans mon dos. J’en transpire presque, n’envisage évidemment pas de leur demander d’éteindre leur télévision pour d’obscures raisons professionnelles, et ne peux finalement pas m’empêcher d’entendre parler de la Catalogne. Rien de surprenant me dis-je, sur RT aussi on parlait de Puigdemont aujourd’hui. En quittant l’appartement je m’étonne d’entendre, juste après le sujet sur Catalogne et sur la même chaîne, un air des Cranberries. Pas banal.

Avant de me coucher je remarque, sur le compte Twitter de RT, un nouvel article contre… Twitter. On y apprend que des employés du réseaux social se sont fait «caméra piéger» alors qu’ils confiaient avoir accès aux messages privés des utilisateurs et revendre ces messages à des annonceurs. «J'ai vu plus de pénis que j'aurais voulu en voir dans ma vie» dit l’un d’entre eux. Je me demande comment les autres médias traitent cette nouvelle. Certainement pas en mettant cette citation en avant. Certainement pas. Qu’est-ce que j’en sais. Poker.

Jour 3, mercredi 17 janvier 2018 - Anges déchus

Son rhume la terrasse, ma compagne a pris sa journée. Le petit-déjeuner est donc plus lent et, en ce début de troisième jour de vie en laboratoire médiatique, cette décontraction inattendue me démotive complètement. Je n’ai pas envie d’allumer RT, je n’ai pas envie de voir ces reportages aux tons qu’on devine par avance, à la sentimentalisation des drames et à la propagande à peine déguisée. Je suis de mauvais poil, peut-être. Je dirais la même chose de toute autre chaîne d’information, sûrement.

Je m’y colle. Puidgemont veut gouverner de Bruxelles, ça paraît compliqué, on est tous d’accord. Grève des matons, encore. Mais le vrai sujet du matin arrive: Twitter, encore. Deux reportages, des extraits des fameuses vidéos des employés qui expliquent pouvoir accéder aux messages direct et censurer ceux qui sont politiquement incorrects, des avis d’experts webcam. OK. Vu de Russia Today, Twitter est définitivement le mal absolu. Ce n’est pas tant le réseau social qui semble être la cible privilégiée que les individus à sa tête. La Silicon Valley, ce paradis des riches, ce symbole de l’inégalité à l’américaine.

Le court extrait mis en ligne (voir ci-dessous) met en exergue une autre raison qui pousse RT à déprécier Twitter: le déréférencement, le filtrage d’informations et de médias à la Facebook. Un guide de survie permettant de rester en contact avec RT a même été publié sur le site.

À l’heure du déjeuner je propose de mettre RT. Documentaire sur les camps de concentration. Le repas passe mal. Au bout de cinq minutes ma moitié me rappelle qu’hier soir elle s’est endormie à la fin de Blade Runner. Fin que j’accepte volontiers de revoir. Le repas passe mieux.

À part pour manger elle est clouée au pieu. Je sors lui acheter des médocs et en profite pour faire quelques courses. Mais dès que je pénètre dans le supermarché la musique me paralyse: «Zombie» des Cranberries. Je pourrais me contenter de croire en ces fameux petits hasards qui font un vieux souvenir revenir plusieurs fois sur une courte période alors qu’il était enterré depuis un bail. Mais je ne crois plus au hasard, je regarde Russia Today moi, la chaîne où tout fait sens. Et je me rappelle soudain que lundi soir, ma compagne avait poussé un petit cri d’étonnement en lisant quelque chose sur son téléphone. «Qu’est-ce qu’il y a ?», dis-je. «Je peux pas te le dire, c’est une actu.»

Elle parlait des Cranberries, j’en suis soudainement certain. Un des membres morts, quelque chose comme ça. Ça meurt beaucoup côté musique en ce moment. Mais pourquoi RT n’en parlerait pas ? Je remarque que le site ne contient aucune rubrique Culture. Cette découverte tardive me plonge immédiatement dans une micro-dépression. Pas de rubrique Sport non plus. Pour moi qui aime presque autant Cavani que Rimbaud, cette réunion d’anges déchus a finalement quelque chose de réconfortant.

De Mathieu Gallet par contre, on (re)parle, que ce soit sur le site ou sur la chaine. Il refuse de démissionner. L’article en ligne précise, en guise d’explication possible à cet entêtement, le projet du patron de la Maison Ronde de créer «une holding regroupant Radio France et France Télévisions avec un dirigeant unique». La France n’a décidément aucune leçon à donner à ceux qui aime concentrer les pouvoirs me dis-je, comme sous influence, en lisant cette phrase. Aucune leçon, non plus, à donner à ceux qui se moquent des référendums et de leurs propres promesses: le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes est abandonné. RT en vient même à citer le PS, qui parle de «déni de démocratie». Les ennemis de mes ennemis…

Puis on parle de Twitter, encore. Sur le site un article particulièrement piquant est consacré à Manuel Valls qui a «liké» la nouvelle une de Valeurs Actuelles, une sur «Le tribunal des bien-pensants» que je découvre pour l’occasion. Comme quoi, quand on veut épingler quelqu’un, Twitter est une arme comme les autres, même chez RT.

Jour 4 - jeudi 18 janvier 2018 - Histoire d'O'

Je n’arrête pas de penser aux Cranberries. Voilà des années que je n’ai plus rien écouté d’eux, mais le groupe a dans mon cœur une place particulière. Adolescent, avant internet, je n’avais que trois CD à moi, CD que j’écoutais, fort logiquement, en boucle. Prose Combat de MC Solaar, un best-of de Louis Armstrong, et No Need to Argue des Cranberries d’où est extrait le fameux «Zombie» mais qui, je l’assure donc du haut de ma parfaite connaissance de l’album tout autant que de mon inévitable nostalgie, est superbe de bout en bout.

Le médecin a donné une journée supplémentaire à Madame, toujours collée au lit. Dans le salon j’en profite, en écrivant ces lignes, pour me mettre l’album en entier, dans des écouteurs pour ne pas être soupçonné de soupçonner. Magnifique. J’imagine, presque la larme à l’œil, que c’est elle, la chanteuse, qui est morte. Je ne peux même pas aller vérifier son nom, qui m’échappe, de peur que Google ou Wikipédia m’informent de son décès. Je me souviens qu’elle s’appelle «O’» quelque chose, à l’irlandaise. Mais dans ce monde où je suis immergé, O’ n’a pas de nom, O’ n’existe pas. Je m’emballe. O’ est peut-être vivante et tout cela le fruit de mon imagination. C’est que je deviendrais presque complotiste…

Ce matin Russia Today a principalement parlé d’elle-même. Il faut dire que rares sont les médias qui font l’objet de débats à la Commission européenne. Un reportage vient ensuite rappeler que le journaliste de RT qui s’est récemment vu refuser l’accès à l’Élysée n’était pas le premier. Pourtant, les deux employés du média russe ont une carte de presse. Pour le coup, je me range du côté de RT. La carte de presse est au-dessus du média, un journaliste est un journaliste, bon ou mauvais, objectif ou non. L’Élysée se comporte ici comme le Kremlin. De fait.

Macron continue d’ailleurs à en prendre pour son grade. Sortie d’un «livre choc» signé d’un journaliste de L’Obs dont le titre ne pouvait que plaire à RT: «Les Intouchables d’Etat, bienvenue en Macronie». Accord creux avec la Grande-Bretagne sur les migrants, etc. Il y a là quelque chose de constant. La Russie aussi c’est constant. Après avoir parlé d’avions de chasse atterrissant sur une autoroute (!) de la région de Rostov (à la frontière ukrainienne), RT relate les propos pour le moins belliqueux du ministre russe des affaires étrangères (qui m’apparaît de plus en plus comme un porte-parole gouvernemental de la chaîne) à propos d’une nouvelle loi ukrainienne (décidemment) sur sa propre souveraineté, loi que Lavrov interprète tout simplement comme «une préparation pour une nouvelle guerre». Et moi qui m’inquiétais pour les Cranberries…

Et moi qui, soudain, me réjouis de voir RT parler de porno. Juste après la fausse alerte au missile à Hawaï la semaine dernière, Pornhub a enregistré une hausse extraordinaire de visites. Vive l’humanité. Le court article n’a aucun mauvais mot pour la pornographie. J’éprouve de la satisfaction en le lisant. Presque de la fierté. RT et moi ne faisons plus qu’un. En revanche, une interrogation: pourquoi les articles ne sont jamais signés?

Madame s’endort à l’instant même où l’épisode je-ne-sais-pas-combien de Black Mirror se termine. Dystopie pessimiste à deux balles… J’allume RT. Un doc sur la guerre. J’éteins RT. Poker. Je deviens bon.

Jour 5, vendredi 19 janvier 2019 - Fabienne Sintes et les zombies

Dernier jour de l'expérience! Grève des matons, encore et toujours. Fabienne Sintes me manque. Je ne sais pas bien pourquoi mais c’est d’abord à elle que je pense en me retrouvant dès le réveil face aux présentateurs/trices de RT. Bruce Toussaint, que je n’ai pas écouté depuis lundi, m’a pourtant agréablement surpris depuis qu’il a remplacé Sintes à la tête de la matinale de France Info. Mais que voulez-vous, une voix avec laquelle vous vous réveillez chaque matin ça ne s’oublie pas comme ça, surtout quand vous appréciez particulièrement la chaleur de son timbre à la nonchalance maîtrisée.

J’ai du mal à imaginer qu’on puisse être accompagné chaque jour par les voix hésitantes et les corps rigides que RT propose. Dora Abdelrazik qui se charge de la matinale pour la première fois de la semaine, a la bouche pâteuse et s’emmêle constamment les pinceaux. En règle générale, les JT de RT ressemblent à des exercices d’étudiants en journalisme. Cet amateurisme formel qu’on retrouve également dans les reportages ne cesse de me surprendre. Preuve en est que Russia Today est à ce point isolée dans le paysage français qu’y participer en tant que journaliste fait bien trop tâche pour que les meilleurs, ou juste les bons, ne s’y risquent.

Dora Abdelrazik, présentatrice de la matinale. | Capture Russia Today

Et en même temps, comme dirait le Roi, j’imagine mal Fabienne Sintes introduire trois reportages de suite se servant de différents sujets (l’Ukraine, Erdogan contre les Kurdes et l’union des deux Corée aux J.O) pour affirmer à chaque fois et le plus clairement du monde que les USA font n’importe quoi et que la Russie n’est pas assez considérée dans son rôle de gendarme du monde. Le tout avec -à chaque fois!- des spécialistes interviewés par webcam pour confirmer le propos.

Ces journalistes sont des zombies, me dis-je en passant de la télévision à l'écoute des Cranberries alors qu’une quatrième interview webcam commence. Puis les Pink Floyd. Il me faut bien trois albums avant de pouvoir rallumer RT. Magali Forestier, qui s’occupe des JT de l’après-midi, est clairement plus expérimentée et posée que ses collègues matinaux. Elle est passée par BFM et iTélé. J’imagine mal une carrière qui se déroulerait dans le sens inverse. «Guerre froide», annonce t-elle pour le goûter. Entre la Turquie, soutenue par les Russes et les USA, qui soutiennent les Kurdes. Vu comme ça, en ce moment, c’est guerre froide entre les USA et le monde entier. À moins que ce soit entre la Russie et le monde entier.

Ou bien s’agit-il d’une véritable guerre froide à la vietnamienne. Ça se tient aussi. Non décidément, je m’y perds. Le Pape a fait ceci et cela. J’oubliais, cette semaine on a parlé du Pape tous les jours sur RT. Macron veut instaurer un nouveau service national. Trump décerne des «Fake News Awards». Poutine, lui, s’est baigné dans l’eau glacée torse nu parce que c’est un bon orthodoxe, tout simplement. Je m’y perds, écris ces lignes plus tard dans la soirée, n’ai pas vu l’heure. Minuit passé! C’est terminé.

Jour 6, samedi 20 janvier 2018 - Épilogue

Minuit et demi pour être exact. Premier réflexe: Google, «Cranberries». J’avais raison, putain j’avais raison. Dolores O'Riordan est morte lundi. Et elle a un nom.

Mercredi, Neymar a planté un quadruplé, je ne l'ai pas su. La grève des matons a l’air tout aussi suivie et commentée dans les autres médias. Mettre une olive est une agression sexuelle. Twitter part dans tous les sens. Tout va bien. De l’humour aussi, à droite, à gauche. J’ai pas beaucoup rigolé cette semaine. L’actu internationale, elle, a l’air d’avoir été assez dense, comme sur RT. L’angle d’analyse par contre…

Je suis épuisé, éreinté par cette semaine dont je n’injurierai pas le long journal de bord ci-dessus d’une conclusion. Même pas la force pour un petit poker. Juste assez pour me promettre une chose: ne plus jamais oublier le nom de Dolores O'Riordan.

Thomas Deslogis Journaliste

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