France / Histoire

À l'époque, on savait échapper au service militaire

Temps de lecture : 6 min

Lorsque le service militaire était obligatoire, nombreux étaient ceux qui voulaient se faire réformer. Leurs meilleurs alliés? Les psys.

Pour échapper au bain de boue, faire le fou | squeeze via Pixabay COLicense by

Un véritable clivage générationnel. Il y a ceux qui ont connu l’ivresse du service militaire obligatoire et ceux qui, après la décision d’abrogation de Jacques Chirac, ne comprennent même pas le pitch de Comment se faire réformer, apogée du film de bidasses navrants (le «s» est inclusif, il vise le film et les bidasses). La réforme, pourtant, occupa bien des générations, de la guerre d’Algérie au début des années 1990.

C'est comme le service militaire, vous n'êtes pas obligés de vous infliger cela. Mais on ne peut que conseiller la critique publiée par Nanarland.

Nous sommes les 99%

Outre l’inspiration de cinéastes oubliés, elle constitua aussi un business d’appoint pour les psys, dont on s’échangeait discrètement les adresses. Dans le profil médical SIGYCOP, nombreux étaient ceux qui rêvaient du P.

«Moi, j'ai échoué à devenir P4, me confie un ami. On m'a réformé Y4.»

Pour accéder à l’infamie désirable du P4, mieux valait passer initialement par la case psy. Un certificat médical de complaisance vous garantissait une forme d’indulgence, lors de la première visite médicale. Sans doute, personne n’était dupe. Mais, comme me l’expliqua un soir le docteur D., «à l’armée, c’est des fonctionnaires, ils n’aiment pas prendre de risques inutiles. Ils savent bien qu’il y a quatre-vingt-dix-neuf simulateurs mais le centième ne l’est pas. Et s’il a un problème, ça leur retombera dessus».

Cette probabilité permit à nombre de simulateurs une exemption bienvenue.

Évidemment, il y avait des exemptions médicales en bonne et due forme. Les insuffisances cardiaques ou respiratoires par exemple. Ou bien les –vrais– pieds plats. Mais ceux qui avaient la chance de n’avoir aucune infirmité devaient forcément ruser. Étaient aussi dispensés les hommes qui étaient en charge d’une entreprise ou qui assuraient l’équilibre économique du foyer. On parlait de «soutien familial» mais ça ne marchait pas à tous les coups. Idéalement, la copine était au chômage et tombait enceinte au moment de l’appel.

On se préparait donc à la confrontation des «trois jours» ou de l’appel sous les drapeaux, avec minutie. Un ami m’expliqua avoir cessé de se nourrir pendant deux ou trois jours tout en picolant sévère et en fumant clope sur clope: «À la caserne, j’étais dans un tel état de nervosité qu’ils m’ont réformé direct!»

Interrogez les vieux dans votre entourage. Les histoires de réformés doivent y être aussi nombreuses que les récits de troufions relatifs à la corvée de chiottes.

Les discrètes soirées du docteur D.

Pour me soustraire au service national, un ami me conseilla d’aller voir le docteur D. Elle exerçait le métier de psychanalyste du côté de la rue Miromesnil à Paris et recevait, par petits groupes, le mercredi soir. Au téléphone, il fallait être prudent: «Tu dis que tu veux un rendez-vous le mercredi, c’est tout.» Elle se savait sur écoute –en tout cas le disait. Elle avait commencé durant la guerre d’Algérie, avec des médecins qui donnaient des produits pour simuler une jaunisse. «C’était pas facile; ils étaient retenus à Marseille. On injectait le produit dans des oranges et la famille du trouffion allait le voir jusqu’à ce que les médecins militaires se lassent.»

Dans la salle où elle recevait, les bibliothèques regorgeaient de livres sur la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie… Six à huit gamins étaient là, venus de toute la France. Elle les triait en deux catégories, les «jeunes cons» (ceux qui allaient au trois jours) et les «vieux cons» (qui étaient incorporés). À chacun, elle allait donner un conseil personnalisé. Avec un atout de poids: elle connaissait tous les médecins de l’armée. Leurs noms, leur personnalité, leur indulgence ou non. Et, dans un carnet annoté de toutes parts, un réseau de psychiatres prêts à délivrer les fameux certificats de complaisance. D’une voix rauque, du haut de ses soixante-dix ans facile, elle apostrophait les futurs pioupious.

«- Toi, jeune con. Tu vas où? Quand?

- À Laval, le 15 novembre.

- Laval, ils ont du monde, ils sont pas chiants. Avec un bon certificat, tu devrais être exempté le jour-même. Tu iras voir de ma part le docteur F., qui est à Laval. Note son numéro de téléphone. Tu lui diras que tu as un problème avec l’autorité, à cause de ton père. Note ce que je te dis au lieu de ricaner! Il saura quoi faire.»

Le psychiatre savait quoi faire, en effet. Il fallait au moins trois visites, avec la feuille Sécu pour faire sérieux à joindre au dossier. Et puis une bafouille expliquant que le patient était suivi depuis longtemps pour divers problèmes. Le jeune con ne regrettait pas ses 100 francs, en liquide, au docteur D.

Elle fumait un cigare qui puait atrocement. Mais tout le monde fermait sa gueule.

«-Toi, vieux con, où, quand?
- Évreux, 1er octobre, École d’officiers de réserve.

- Après une PMS? T’es vraiment un con, toi! Tu habites Évreux?

- Paris…

- Bon, voilà ce que tu vas faire. Tu vas aller voir le docteur A., au métro Europe. Note son téléphone. Tu vas lui dire que tu as des problèmes de communication, à cause de tes parents qui ont divorcé ou je ne sais quoi. Note!

- Oui, oui…

- À Évreux, à la visite, tu vas tomber sur le médecin F. C’est un appelé, il va être emmerdé par ton cas et te dira qu’il ne peut rien faire. Il te mettra P3P. Ça veut dire provisoire. Et il t’enverra à Balard.»

Un scénario décrit d'avance

Ce qu’elle disait se réalisait. À Évreux, le médecin disait: «Écoute, je suis un appelé comme toi. Donc, je ne peux rien faire, mais je vais te mettre P3P et c’est le médecin chef de Balard qui décidera.»

Aussitôt, le docteur D. devenait une demi-déesse. Retrouver mot pour mot ce qu'elle avait annoncé vous plongeait dans une ineffable allégresse.

«- À Balard, ça sera pas facile, je te préviens. Le docteur G. est un emmerdeur. Il sait que tu fais semblant. Il te fera revenir plusieurs fois jusqu’à ce qu’il se dise que tu ne simules peut-être pas et qu’il vaut mieux ne pas prendre le risque. Ça peut durer un mois, deux mois… Tu te sens capable de ne pas parler pendant plusieurs semaines?

- Oui.

- Réfléchis bien parce que c’est pas facile. Mais, avec lui, ça marchera. Quand on te pose des questions, tu ne réponds pas. Pas de révolte, hein. Tu ne peux pas parler, c’est tout. Tu es bloqué. Compris?

- Oui.»

Le scénario se réalisait, immanquablement. À Balard, le docteur fit revenir le P3P deux ou trois fois. L’interrogea, vérifia, sonda. Face au silence obstiné, il céda.

«Je vous mets P4. Ça veut dire que vous êtes réformé. Ça vous interdira d’exercer certaines professions dans l’administration, notamment dans l’armée. Cela dit, vu votre état, c’est pas forcément plus mal...»

Cigares, whisky et p'tits pioupious

Le docteur D. fumait un autre cigare, finissait de donner des numéros de téléphone, à Strasbourg, Montpellier…

«- Et après, quand c’est fini, vous pouvez passer au cabinet me donner une bonne bouteille.

- De vin?

- Du whisky. Vous dites que vous êtes de retour en France et que vous voulez une consultation. Ma secrétaire vous dira quand passer.»

Le docteur D. a fait des P4 en série. Pour 100 francs et une bouteille, ce qui n’était pas cher payé, et devait lui assurer des fins de mois sympathiques. Elle avait, forcément, une souffrance, un fils peut-être, mort en Indochine ou en Algérie. Elle n’en parlait pas. Faisant simplement son job de «réformiste».

Avec le recul, la réforme ne faisait sans doute que des gagnants. Les réformés, d'abord, qui s’évitaient une année perdue, parce que d’avance ils la refusaient. Les militaires ensuite, confrontés à la gestion de groupes plus ou moins dociles: s’encombrer de poids morts n’aidait en rien à gérer les exercices obligatoires ni à faire régner la discipline. Il est facile de mater celui qui se rebelle et défie l'autorité; il est impossible de gérer un dépressif qui se dérobe. Les psys, enfin, qui y trouvaient quelques revenus d’appoint et, peut-être, des clients supplémentaires car tout n’était pas simulé.

Je me souviens d’un solide gaillard, carré, 1,90m bien charpenté, qui s’effondrait tous les soirs parce qu’il était trop fragile et ne parvenait pas à marcher au pas. Il s’écroulait pendant les exercices. Et il pleurait, parce qu’il allait être réformé, faisant honte à toute sa famille. Il disait qu’il allait se tuer.

Il était le centième, celui qui ne faisait pas semblant, et sauvait les quatre-vingt-dix-neuf autres.

Jean-Marc Proust Journaliste

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