France

Comment François Fillon a remporté la présidentielle de 2017

Temps de lecture : 7 min

Et si le Canard enchaîné n’avait pas publié ses informations le 25 janvier... mais le 17 mai?

François Fillon, victorieux, le... |
Philippe Huguen / AFP
François Fillon, victorieux, le... | Philippe Huguen / AFP

Souvenez-vous...

L'affaire Penelope Fillon ou affaire Fillon débute fin François Fillon, candidat de la droite et du centre, est alors en position de favori dans la course pour l'élection présidentielle française.

Un article du Canard enchaîné publié le affirme que Penelope Fillon aurait été rémunérée environ 500.000 euros bruts pour un emploi d'assistante parlementaire de son mari. Le journal écrit aussi qu’aurait perçu 100.000 euros comme conseillère littéraire à la Revue des deux Mondes entre et t soupçonne des emplois fictifs. François Fillon est mis en examen le .

Au premier tour de l'élection présidentielle du , il arrive troisième avec 20,01 % des voix, derrière Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Peu après l'annonce des résultats partiels, il reconnaît sa défaite:

«Malgré tous mes efforts, malgré ma détermination, je n’ai pas réussi à vous convaincre. Les obstacles mis sur ma route étaient trop nombreux, trop cruels.»

Et si les événements s'étaient déroulés autrement...

Ce 25 janvier 2017, en Une du Canard enchaîné, un scandale. L'hebdomadaire révèle que le vainqueur des primaires de la droite aurait reçu des costumes Arnys, d’une valeur de 13.000 euros. Des costumes de luxe, sur mesure, offerts par l’homme d’affaires Robert Bourgi. Au QG du candidat, on s’active pour mettre au point les éléments de langage. On lui propose le JT de TF1 mais François Fillon hésite à répondre aux sollicitations des médias. Fidèle à sa stratégie de campagne, il «laboure le terrain», visitant un marché à Romorantin, où il écoute, le visage souriant, les doléances des commerçants qui «n’en peuvent plus des charges et de la paperasse.»

Un petit morceau de fromage

Un journaliste de Quotidien l’aborde :

«- Selon Le Canard enchaîné, vous auriez reçu des costumes d’une valeur de 13.000 euros, offerts par Robert Bourgi.

- Et?

- Confirmez-vous cette information?

- Cher Monsieur, je viens de parler avec Suzanne, qui a beaucoup de mal à payer ses charges et qui vend pourtant d’excellents fromages, et qui est emmerdée, oui emmerdée, comme disait Georges Pompidou, par les services vétérinaires, tous les jours. Et vous, vous me parlez de costumes en flanelle ou je ne sais quoi…

- Confirmez-vous cette information?

- Je ne confirme rien du tout sauf que vous, les journalistes donneurs de leçons, vous devriez apprendre votre métier et vous intéresser à la vie des vraies gens. Tenez, puisque vous êtes sympathique, on va quand même demander à Suzanne si elle peut vous donner un petit morceau de fromage.»

Éclat de rire général. Filmé au cœur du marché avec quelques commerçants tout sourire, l'échange fait mouche.

À Paris, vers 11h, l’argumentaire est prêt. Raide, son directeur de campagne, Patrick Stefanini dénonce une «campagne de boules puantes, destinée à faire taire le candidat qui porte le seul programme crédible de redressement de la France.» Il se fait grinçant: «Puisque vous êtes journalistes et procureurs à la fois, cherchez à qui le crime profite!» Avant d’ajouter, ironique: «On a un buffet à côté. Si vous voulez un petit morceau de fromage...»

Attaquer la presse paie. François Fillon, qui baissait dans les sondages, remonte sensiblement. Il s’installe désormais en deuxième position, derrière Marine Le Pen. Même si son programme de réduction des dépenses publiques inquiète, les Français lui savent gré de sa fermeté et de ses convictions.

Au Canard enchaîné, on sait désormais qu’il y a d’autres dossiers compromettants pour le candidat mais les preuves matérielles se font attendre. En privé, le journaliste Louis-Marie Horeau confie avoir un «truc énorme sur Pénélope, mais on ne peut pas le sortir tant qu’on n’a pas les documents.» La source tergiverse, hésite. Cette hésitation change tout.

Pour réussir, en rajouter une couche (selon Anne Méaux)

Après une confrontation ratée avec des infirmières, en mars, lesquelles dénoncent vigoureusement leurs conditions de travail, le candidat traverse un passage à vide. Il apparaît froid et calculateur. En avril, son passage à «15 minutes pour convaincre» va lui permettre de reprendre la main. Interrogé par Léa Salamé sur une possible privatisation de la Sécurité sociale, il commence par botter en touche, tout en faisant référence à la grossesse de la journaliste.

«Je comprends que vous me posiez cette question puisque vous avez été absente quelques temps et je me permets de vous en féliciter, mais j’ai déjà répondu vingt fois, y compris sur ce plateau, à la question.»

Probablement préparé, l’échange qui suit sera décisif.

- Permettez-moi une question, Madame Salamé. Savez-vous combien coûte un paquet de couches pour un bébé de moins de 3 mois?

- Je vous demande pardon?

- Je vous la pose aussi à vous, Monsieur Pujadas car je suis attaché à la parité dans les tâches domestiques. Savez-vous combien coûte un paquet de couches pour un nouveau-né?

- Euh…

- Vous ne savez pas? Probablement, parce que vous ne les achetez pas vous-même. Je vais vous le dire: un paquet de couches coûte près de quatre euros.

- Allez au but, Monsieur Fillon, il vous reste quelques minutes.

- Je conçois que quatre euros, ce n’est pas grand-chose pour vous, qui êtes très bien payés, mais pour beaucoup de Français qui ont des fins de mois difficiles, ça compte.

- Ne soyez pas excessif…

- Laissez-moi finir mon explication, car elle intéresse tous les Français qui vont au supermarché et font leurs courses. Savez-vous combien coûte réellement un paquet de couches pour un bébé de 3 mois?

- Monsieur Fillon, nous voudrions revenir sur…

- Quand vous achetez ce paquet de couches, vous payez 20% de TVA à l’Etat. S’y ajoute l’impôt sur les sociétés. La taxe d’apprentissage. La taxe sur les dividendes. La taxe foncière. Et, auparavant, les charges sociales: salariales et patronales. La CSG… Au total, l'Etat prélève 45% du PIB chaque année. Dans votre paquet de couches, il y a donc 1,80 euro de taxes. Vous ne trouvez pas que c’est excessif comme vous dites? Vous ne croyez pas qu’une partie de ces 1,80 euro seraient mieux dans le porte-monnaie des Français que dans la poche de l’Etat?

- Avec 1,80 euro, on paye aussi les services publics, la santé…

- Pas seulement, Madame Salamé, pas seulement. Il paye aussi le mille-feuilles territorial, la bureaucratie et la paperasse… Il faut réduire cela en simplifiant pour être plus efficaces. C’est à ça que mon programme répond: l’excès de dépenses publiques. Rien d’autre.»

Les réseaux sociaux explosent. Lancé ironiquement par des opposants, le hashtag #FillonEnTientUneCouche devient le réceptacle de doléances multiples. Salariés se plaignant de leurs cotisations, artisans déplorant les normes, chefs d’entreprise râlant contre une fiscalité confiscatoire, indépendants en grogne contre le RSI… Les internautes ne parlent plus que de couches pendant deux jours, les journalistes interrogent les autres candidats sur le fameux 1,80 euro, qui va dans la poche de l’Etat. Laurent Gerra explique que Fillon est le premier homme politique qui «couche pour réussir.»

François Fillon a appliqué à la lettre la stratégie de Nicolas Sarkozy: lancer un sujet en pâture et obliger les autres à se positionner, pour rester devant. Et il a piégé les journalistes en utilisant la méthode de Jean-Jacques Bourdin, pour les montrer déconnectés des réalités.

Une victoire nette et sans bavures

La suite de la campagne se déroule tranquillement. Les sondages le donnent au coude à coude avec Marine Le Pen, qui peine à asseoir sa crédibilité sur le plan économique, et Emmanuel Macron, qui bénéficie du désordre à gauche et du soutien de François Bayrou. Les positions fermes de François Fillon sur l’immigration jouent en sa faveur: les instituts de sondages observent un basculement des électeurs frontistes vers le leader des Républicains.

La victoire ne fait plus de doute. Dans son camp, on rêve déjà de postes ministériels. François Fillon observe avec gourmandise les déclarations des uns qui ne «sont candidats à rien» et des autres «prêts à servir (leur) pays.»

Au soir du premier tour, il devance largement Emmanuel Macron. En troisième position, Marine Le Pen est éliminée. Quatrième, Jean-Luc Mélenchon refuse de «choisir entre un notaire de province et un banquier international. Je n’aime ni Eugénie Grandet ni Eugène de Rastignac.» Benoît Hamon ne se prononce pas davantage. Le débat tourne en faveur de François Fillon:

«- En même temps, on doit…

- Ça fait plusieurs fois que je vous entends dire "en même temps". C’est assez révélateur. Vous êtes indécis. Or, quand on est Président, on ne passe pas sa journée à dire "en même temps", "et si ceci", "et si cela". Un Président décide, un Président choisit. Je serai le Président qui décide.»

Au second tour, François Fillon l’emporte avec 54% des voix.

Et soudain... Pénélope

Pendant que commence la campagne des législatives, la source du Canard se décide enfin à donner les preuves de ce qui deviendra bientôt «l’affaire Penelope Fillon». La Une du 17 mai est une douche froide. Sitôt élus, le président et la première dame sont au cœur d’un scandale mondial. Tout y est: les bulletins de salaire, le soupçon d’emploi fictif… La cote de confiance de l'exécutif s’effondre.

Pour les candidats des Républicains, la campagne devient un calvaire. Dans les marchés, les noms d’oiseaux fusent: «Menteurs!», «Voleurs!», «Tricheurs!». La victoire promise semble s’échapper un peu plus chaque jour. Et le Canard feuilletonne, faisant état des articles grassement rémunérés de La Revue des deux mondes le 31 mai. Revoyant à la hausse les salaires de Pénélope Fillon... À l’Elysée, on se mure dans le silence. D'ailleurs, les candidats à la députation ont fait savoir plus ou moins discrètement qu’ils n’avaient pas besoin du soutien public du président…

Ce qui doit arriver arrive: à l’issue du second tour, le 18 juin, aucune majorité ne se dégage à l’Assemblée. Les Républicains totalisent péniblement 197 députés, tandis que les «Marcheurs» en comptent 234. Insoumis, Front national, socialistes et communistes se partagent les miettes restantes. François Fillon n’a guère le choix: après la démission de Bruno Retailleau, il nomme Emmanuel Macron Premier ministre.

Jean-Marc Proust Journaliste

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