Economie

Bitcoin: la leçon de la Chine et de la Corée

François Leclerc, mis à jour le 19.01.2018 à 18 h 53

Mercredi, la cryptomonnaie passait sous les 10.000 dollars. Près de 50% de chute après avoir atteint son sommet historique, le 18 décembre dernier. En cause, la politique de deux puissances asiatiques.

Ballons Bitcoin, New York, le 7 avril 2014. | Andrew Burton / Getty Images North America / AFP

Ballons Bitcoin, New York, le 7 avril 2014. | Andrew Burton / Getty Images North America / AFP

Que s’est-il passé avec le bitcoin ? Après avoir connu une montée fulgurante de sa valeur, flirtant avec 20.000 dollars à Noël, il a brutalement chuté à 10.000 dollars mercredi avant de repartir à la hausse dans la journée de jeudi. Persuadés que la progression initiée l'été dernier n’allait pas s’arrêter, les spéculateurs se sont fait surprendre. Et pourtant, ils avaient été bien prévenus. Le choeur des banquiers centraux s’y était employé, et les banques d’affaires n’ intervenaient sur le marché que marginalement, juste pour voir.

Le destin des bulles est d’éclater un jour, et leur principale caractéristique est que l’on ne peut jamais prédire quand cela interviendra, résultat d’un mélange indiscernable de panique et de prise de bénéfice Mais rien n’interdit d’y contribuer quand ou en a les moyens. Pour une fois, le mystère n’est pas épais sur le marché asiatique, le lieu du crime, où le trading du bitcoin est de loin le plus actif.

En début de semaine, Choi Jong-ku, le chef de la commission des services financiers du gouvernement sud-coréen, a allumé la mèche le premier en annonçant étudier la fermeture des échanges qui permettent de se procurer ou de vendre du bitcoin. Ce qui a valeur d’asphyxie pour les cryptomonnaies. Mais il a retenu sa main et cela ne n’est pas encore concrétisé.

Les investisseurs sud-coréens, qui représentent 15% des transactions mondiales bitcoin, ne se recrutent pas exclusivement chez les petits rentiers friands de jeux de casino. Les chaebols, ces grands conglomérats qui ont fait la fortune du pays, sont aujourd’hui suspectés de tous les pêchés, artisans de la corruption et des activités financières illicites qui vont de pair. Les laisser agir à leur guise sur le marché du bitcoin n’est pas envisageable pour le gouvernement, et le besoin s’est fait sentir de leur administrer une leçon, sans la pousser trop loin.

Le grand pouvoir de la Chine sur le Bitcoin

Le gouvernement chinois n’est pas réduit à une telle prudence. La «banque de l’ombre» non régulée est particulièrement florissante en Chine, et les autorités ont également dans un premier temps laissé le marché du bitcoin se développer, tout en le surveillant, car ce secteur banquier privé finance les petites entreprises que les grandes banques d’État délaissent, sur lesquelles le régime compte pour développer le marché intérieur, sa grande affaire.

Dans la foulée des annonces sud-coréennes (ou en concertation ?), il a soudainement décidé de porter un coup d’arrêt à l’essor incontrôlé du trading du bitcoin: après avoir interdit les plates-formes où se pratiquent l’échange entre le yuan -la monnaie chinoise- et le bitcoin en septembre dernier, le gouvernement compte limiter drastiquement les échanges directs entre citoyen et le recours à des services étrangers. Enfin, la Banque Centrale Chinoise envisage toujours de créer sa propre cryptomonnaie afin de garder la main... Si leur émergence est inévitable, autant les contrôler.

Enfin, la Chine, qui concentre plus de 70% de l’activité de «minage» des bitcoins, profitant du bas coût de l’énergie électrique subventionnée, entend bien le limiter. Cinq des dix premières sociétés de minages mondiales sont chinoises. Le leader, Bitmain, est une des plus grandes fermes de minage du monde. Plus impressionnant, plus de 90% des transactions mondiales du bitcoin s’opèrent sur des plate-formes d’échange chinoises.

A la recherche de volatilité, les Chinois font les beaux jours de la cryptomonnaie numéro 1, leurs surplus massifs d’épargne que les banques publiques rémunèrent très faiblement n’y étant pas étrangers. Mais, pour le Parti-État, le bitcoin permet de contourner le stricte contrôle des sorties de capitaux de Chine, contrôle que le gouvernement ne veut absolument pas abandonner. Et les risques induits sont pour l'instant, aux yeux de l'État, plus grands que les bénéfices.

Ce coût de semonce donnée, les affaires vont pouvoir repartir, car les cryptomonnaies sont l’instrument d’excellence de cette spéculation qui a envahi le système financier, qui y consacre l’essentiel de son activité. Une place va leur être trouvée. Capital Economics, la société d’études et de recherche britannique, voit dans ces évènements les premières péripéties douloureuses d’une vie qu’il n’ose pas abréger.

Une autre hypothèse peut être évoquée. Alphaville, la rubrique financière pointue du Financial Times, donne sous toutes réserves une explication complémentaire au plongeon du bitcoin et au rôle que pourrait y avoir joué la Chine et le Corée du Sud. Rien ne peut être prouvé, reconnaissent ses rédacteurs, mais il est vraisemblable que Xi Jinping et Moon Jae-in, les deux présidents, se soient mis d’accord à ce sujet lors de leur rencontre de décembre dernier: les mesures de restriction de l’activité sur le marché du bitcoin prises en Chine et en Corée du Sud feraient partie d’un plan destiné à faire pression sur Pyongyang tout en conduisant Séoul à prendre ses distances avec la ligne dure américano-japonaise.

Car le régime nord-coréen a profité des performances du bitcoin et récemment hacké quatre plates-formes d’échange sud-coréennes, probablement afin de contribuer au financement de ses activités militaires nucléaires. La guerre informatique contribuerait aux préparatifs d’une dissuasion nucléaire crédible destinée à assurer la pérennité du régime. Sigal Mandelker, la sous-secrétaire d’État américain au terrorisme et au renseignement financier, y a fait clairement état lors de sa déposition du 17 janvier devant un comité de la Chambre des représentants.

A l’appui de cette hypothèse qui circule en Asie, la chaine d’information CNN avait mené en décembre dernier une enquête dont on peut trouver un écho sur CNN tech sous le titre de «La Corée du Nord profiterait de l’euphorie crée par le bitcoin».
 

François Leclerc
François Leclerc (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte