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Facebook: et si vos «amis» étaient ennuyeux à mourir?

Temps de lecture : 5 min

En mettant en avant les échanges personnels au détriment des articles de presse, Facebook sous-estime peut-être le peu d’intérêt que nous inspirent nos proches.

Bon... un petit Scrabble? | FirmBee via Pixabay CO License by
Bon... un petit Scrabble? | FirmBee via Pixabay CO License by

Facebook a récemment annoncé qu’il changeait de stratégie en termes d’affichage des informations (autrement dit, ce que vous voyez lorsque vous consultez le site); une nouvelle qui a mis à mal le cours de son action. Vous verrez désormais plus de messages rédigés par vos amis ou votre famille que de messages postés par les pages que vous suivez (des sites d’information, votre label musical favori et autres entreprises ou ONG).

L’objectif: faire naître plus d’interactions «significatives». Selon Facebook, cet indicateur peut être mesuré en fonction du nombre de commentaires laissés à la suite d’un message. La société affirme être moins intéressée par les formes d’activité «passives», soit la simple lecture des gros titres et des articles, sans commentaires à la clé.

À l'ancienne

On peut interpréter cette démarche comme un désir de retour aux racines, à l’époque où Facebook était un outil de partage de photos et de tranches de vie, pas un nid de vipères où s’empilent clickbaits, théories du complot et fake news potentiellement concoctées par la Russie. Autre interprétation possible: Facebook pense que les sites d’info dépriment les utilisateurs qui passent leur journée devant leur écran, et il veut donc réduire la présence des gros titres. Facebook peine à attirer de nouveaux utilisateurs (les courbes ne cessent de décliner depuis 2011, année du dernier pic de croissance), ce qui tend à prouver que l’évolution de la plateforme (qui a parié sur l’actualité ces dernières années) a miné son attractivité.

Le journaliste Will Oremus estime que la presse va peut-être souffrir de cette décision à court terme, mais que ce revirement va permettre aux médias de prendre un peu de distance vis-à-vis de Facebook, ce qui est selon lui une bonne chose. Peut-être a-t-il raison –mais pour une grande partie d’entre nous (et pas seulement pour ceux qui aiment s’informer via Facebook), cette nouvelle stratégie va bouleverser le statu quo d’une toute autre manière: nous allons voir apparaître beaucoup plus de posts rédigés par nos «amis». Et il faut bien admettre qu’une partie d’entre eux sont ennuyeux à mourir. Pour certains d’entre nous, l’actualité était une distraction bienvenue entre deux déluges de photos de bébés ou de lamentations relatives à un fournisseur d’accès à internet.

La tristesse des commentaires

Il est clair que Facebook procède toujours à des recherches approfondies avant de se lancer dans une restructuration complexe; la société sait donc sans doute exactement quel type de posts retient le plus votre attention –le temps que vous y passez est monétisé via la vente de publicités ciblées.

Mais je me demande si Facebook n’a pas sous-estimé un autre facteur d’importance: de nombreuses personnes estiment que les commentaires de leurs proches sont profondément inintéressants, voire particulièrement agaçants –tandis qu’elles apprécient grandement les informations fournies par les pages Facebook des organisations.

Commençons par le plus désagréable: si j'utilise de moins en moins Facebook depuis quelques années, c’est avant tout à cause des posts à rallonge et des commentaires rédigés par des personnes mal informées auxquelles je ne parle que très rarement. Je n’ai pas le temps de leur signaler leurs erreurs, et je n’ai aucune envie de lire les commentaires qu’ils laissent sous les articles que je partage –surtout lorsqu’ils cherchent à en mettre plein la vue pour prouver qu’ils sont eux aussi titulaires d’un diplôme universitaire. Et je ne parle même pas des «amis» qui se servent de cette plateforme pour diffuser des stéréotypes néfastes. Si Facebook compte mettre en valeur les messages à même d’engendrer des débats passionnés sans s’intéresser à la qualité des échanges en question, je risque fort de passer de moins en moins de temps sur ce site.

Informations intimes

Pour une grande partie d’entre nous, le contenu «personnel» que Facebook cherche à mettre en avant n’est pas beaucoup plus accrocheur. Si certains souhaitent se servir de cette plateforme pour faire part de leur spleen, raconter une sale journée, étaler leur joie ou tenir la chronique de leurs exploits, alors grand bien leur fasse. Lorsque les temps sont durs, il est parfaitement compréhensible de se tourner vers ses amis pour se remonter le moral à grand renfort de likes et autres encouragements. Je suis passé par là.

Mais je crains qu’une nouvelle stratégie visant à encourager de plus belle ce type d’auto-chroniques mène certaines personnes à faire de Facebook le vecteur principal de leurs interactions et de leurs opinions, ce qui pourrait conduire à des comportements malsains. Comme révéler de plus en plus d’informations intimes, par exemple. Facebook est certes une plateforme relativement privée (il est possible de déterminer qui peut accéder à ses posts) –mais rien n’empêche une personne malintentionnée de faire des captures d’écran de vos missives intimes pour les diffuser ailleurs. La firme pourrait en outre aider les entreprises à créer des publicités adaptées à l’état émotionnel de chacun –état émotionnel calculé à partir de leurs posts.

Il va sans dire que Facebook varie grandement en fonction de ses utilisateurs. Et la firme n’aurait pas autant de succès si personne n’utilisait la plateforme pour interagir avec leur réseau social de manières édifiantes. Mais c’est loin d’être le seul cas d’utilisation.

Vers une «dépolitisation» de Facebook?

Une autre version de Facebook existe peut-être dans un univers parallèle, où chacun peut partager des détails sur sa vie en étant récompensé par de doux sentiments d’appartenance sociale et par la bonne volonté d’autrui. C’est peut-être le but que Facebook s’est fixé –un espace sécurisé, une zone étanche, loin de l’univers démoralisant de l’actu. Si la firme cesse d’inciter les médias à exploiter les algorithmes à leur avantage, elle parviendra peut-être à nous épargner le flot incessant et déprimant des infos politiques –mais une brusque mise en avant des messages personnels n’améliorera en rien l’utilisation que font les utilisateurs (et non les organes de presse) de Facebook. Si la plateforme est incapable d’inciter ses utilisateurs à une meilleure utilisation de ses services, alors je préférerais que la fréquence d’apparition des articles de presse demeure inchangée: j’aime quand les posts de mes amis sont contrebalancés par d’autres formes de contenu.

En mettant en retrait les posts diffusés par des organisations, Facebook cherche (en un sens) à dépolitiser sa plateforme. Seulement voilà: Facebook est aujourd’hui un outil d’organisation et d’expression politique central –un outil auquel de nombreuses personnes sont profondément attachées. Les militants s’en servent pour organiser des rassemblements; les ONG y partagent des articles liés à leurs causes. Les groupes de personnes vulnérables l’utilisent pour se soutenir mutuellement –et pour y échanger avec des alliés (qu’ils rencontrent parfois sur les réseaux sociaux). Réduire la visibilité de ces posts revient à pousser une partie des utilisateurs vers la sortie: les personnes qui désirent s’informer sur des questions extérieures à leurs vies personnelles iront peut-être chercher ailleurs.

Vous êtes de ceux qui considèrent avant tout Facebook comme un site riche en actualité et en informations pertinentes et importantes diffusées par les médias et par les organisations de votre choix? Alors préparez-vous à trouver une plateforme moins utile (et peut-être plus frustrante) que par le passé. Peut-être rejoindrez-vous le club de celles et ceux qui considèrent ce réseau social comme un simple carnet d’adresses, un moyen de maintenir un contact des plus ténus avec vos relations passées, de retenir quelques informations les concernant –leur employeur actuel, le nom de leur petit dernier… À moins que vous ne décidiez, pour de bon, de renoncer à Facebook.

April Glaser Journaliste tech à Slate.com

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