France

Eric Le Boucher: L'anticapitalisme est soluble dans la crise

Eric Le Boucher, mis à jour le 14.01.2010 à 8 h 45

La crise économique et financière et la récession auraient dû doper l'extrême gauche et les adversaires du capitalisme. Au contraire...

Le Forum économique mondial va se tenir comme tous les ans, fin janvier, dans la station suisse de Davos. La crise a mis à mal toute l'idéologie davosienne du triomphe des marchés mais Klaus Schwab, le fondateur, n'a aucun mal à réunir les grands «décideurs globaux» pour la 40ième fois... comme tous les ans. Pour la première fois un président de la République française fera le voyage. Davos survit à la crise, et ambitionne de la surpasser avec pour programme d'«améliorer l'état du monde, le repenser, le redessiner, le reconstruire».

Le Forum Social mondial, le concurrent, lui, n'aura pas lieu. On lit sur le site: «Il célébrera les 10 ans de son processus, il n'y aura pas un seul événement mondial et centralisé. En 2010, le FSM se déroulera d'une manière continue tout au long de l'année, avec des événements et des activités dans diverses parties du monde». En clair: par de grand messe anti-Davos. Çà ne marche plus. Le mouvement s'essoufflait depuis quelques années, le sommet de 2009 n'a eu aucun succès. C'est un paradoxe: la crise a donné raison à beaucoup de critiques formulées par les «alter» contre  l'ultra-libéralisme: les excès des marchés, les dangers de la finance, les inégalités... Pourtant le FSM s'éteint. Il s'efface des écrans tandis que Davos continue d'occuper le devant de l'actualité.

Hugo Chavez, le président du Venezuela, a dévalué sa monnaie, vendredi 8 janvier, pour tenter de redresser son économie en déroute. Il fallait 2,15 bolivars pour obtenir un dollar, il en faudra désormais 4,3. Le Venezuela est un riche producteur de pétrole. Hugo Chavez, arrivé au pouvoir en 1999, voulait se servir de cette manne pour la «rendre au peuple». Il y a deux ans, M.Chavez avait changé la monnaie de son pays et introduit un bolivar appelé «fort». Aujourd'hui, il extrait moins de pétrole qu'il y a dix ans, faute d'investissements, faute de cadres, faute de technologies, et beaucoup d'usines de biens courants se sont arrêtées, forçant à importer. Les pénuries se multiplient. L'inflation atteint 27%, un des plus forts taux au monde. La dévaluation sera plus compliquée, avec l'introduction de deux taux de change, l'un pour les produits essentiels, la nourriture, les médicaments, l'autre pour les voitures ou les machines. Beaucoup de Vénézuéliens se demandent comment cela va marcher et, en attendant, ils se sont rués sur les magasins tout le week-end avant les nouvelles hausses des prix. En 2010, le Venezuela devrait rester en récession.

En France, José Bové, Jean-Luc Mélenchon, les «altermondialistes» et la gauche «radicale» ont soutenu «le modèle bolivarien» d'Hugo Chavez. Olivier Besancenot, porte parole de la LCR,  a vanté le chavisme dans son livre paru il y a deux ans, (Che Guevara, Une braise qui brûle encore) livre que le lieutenant-colonel Chavez, en visite à Paris, avait promis de faire traduire dans son pays.

A l'opposé, le président brésilien Lula da Silva était accusé par l'extrême gauche française de développer une ligne sociale-démocrate. L'ancien métallo était considéré comme un «capitulard» devant les capitalistes et les marchés. Aujourd'hui, le Brésil accueille les investissements étrangers, rembourse le FMI (Fonds monétaire international) et devrait voir sa croissance repartir autour de 3,5% cette année. La bataille ouverte en Amérique latine entre les deux gauches, entre Chavez et Lula, est terminée: la radicalité a échoué, la sociale-démocratie est un succès.

En France, les grèves de 1995 avaient engendré le «mouvement social», réunion hétéroclite mais combative du syndicat Sud, des «alter» de toutes sortes et de l'extrême gauche à commencer par la LCR de Krivine-Besancenot. Les grèves étaient devenues populaires. Menées dans les services publics pour défendre le système particulier de retraite, elles avaient reçu l'approbation des Français qui les regardaient comme une «résistance» légitime aux remises en cause des avantages acquis. Le concept était né de «grèves par procuration» du secteur public en défense non pas de leurs privilèges mais de tous les salariés, ceux du secteur privé? étant trop fragiles pour oser lutter.

Ce mouvement de 1995 a assis une influence considérable dans les esprits et a «plombé» l'action de Jacques Chirac comme celle de Lionel Jospin. La pensée radicale avait, depuis 15 ans, le vent en poupe, elle intimidait toute la gauche et même la droite.

La crise de 2009 marque, en France aussi, un revers de cette pensée radicale. Les grèves dans les transports publics ne rencontrent plus les mêmes sentiments approbateurs. Elles sont de plus en plus regardées comme «catégorielles», chacun défend son intérêt. Les usagers se plaignent des gènes occasionnées. Dans les usines menacées de fermeture ou de restructuration, les militants d'extrême gauche envoyés pour haranguer les «camarades» contre le capitalisme, font un flop. Les syndicats CGT et CFDT ont repris l'ascendant parce qu'ils sont concrets. La crise a fait triompher le réformisme, ici comme en Amérique latine. Les solutions radicales sont bonnes pour les discours mais dans la réalité, l'anti-capitalisme ne donne pas du travail! Le discours gauchiste a montré sa vacuité et comme l'a bien souligné le magazine Challenges: Olivier Besancenot est «l'homme sans solution». Devant le chômage, le modèle bolivarien n'est que de peu d'aide et la France ouvrière et salariale s'est rangée derrière le camp réformiste.

2009, l'anti-1995: nous avons vécu un tournant historique majeur.  Les divisions de la gauche de la gauche, entre le parti de Jean-Luc Mélenchon, le PCF et le NPA d'Olivier Besancenot reflètent ce désarroi doctrinal. Comme on le voit pour la préparation des élections régionales, les divergences stratégiques ont pris le dessus additionnées des négociations locales. Ces élections diront si le réalisme réformiste qui a gagné sur les terrains économiques et sociaux se retrouvera sur le plan politique.

Eric Le Boucher

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Image de Une: Olivier Besancenot Stephane Mahe / Reuters

Eric Le Boucher
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