Monde

Bush a-t-il protégé l'Amérique après le 11-Septembre? (7/9)

Timothy Noah, mis à jour le 06.10.2010 à 17 h 16

Septième volet de l'enquête sur l'absence d'attentats aux Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001: l’administration Bush a-t-elle vraiment empêché de nouvelles attaques?

George W. Bush  Jim Young / Reuters

George W. Bush Jim Young / Reuters

A l'occasion du neuvième anniversaire des attaques du 11 septembre 2001 contre New York et Washington, nous republions une série de neuf articles de Slate.com sur les raisons pour lesquelles il n'y a plus depuis un autre attentat d'ampleur sur le sol américain. Cette série a déjà été mise en ligne en septembre 2009, il y a un an. Pour lire l'introduction, Pourquoi n'y-a-t-il pas eu un autre 11 septembre? cliquez ici, le deuxième volet de la série est intitulé Les fous de Dieu ne sont pas des criminels de génie, le troisième article Al Qaida préfère-t-elle le Pakistan et l’Afghanistan à l’Amérique?, le quatrième article Les musulmans américains n'ont pas suivi al Qaidale cinquième article Al Qaida cherche-t-elle à dépasser le succès du 11 septembre? le sixième article 11-Septembre et Irak: la théorie du papier tue-mouches, le septième article Bush a-t-il protégé l'Amérique après le 11 septembre?, le huitième article 11 septembre: la théorie des cycles électoraux et le neuvième article La théorie de l'espace-temps

 

Dans son discours d'adieu du 15 janvier 2009, le président George Bush a déclaré qu'après les attentats de septembre 2001, «la plupart des Américains ont pu reprendre le cours de leur vie telle qu'elle était avant le 11-Septembre. Moi, plus jamais.» Il a poursuivi : «Tous les matins, je recevais un briefing sur ce qui menaçait notre pays. J'ai fait le serment de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour assurer notre sécurité... Les résultats ne laissent que peu de place au débat. L'Amérique a passé plus de sept ans sans une autre attaque terroriste sur son territoire. Ceci est un hommage à ceux qui travaillent jour et nuit pour assurer notre sécurité -policiers, analystes des renseignements, personnels de sécurité et des services diplomatiques, et les hommes et femmes des forces armées des Etats-Unis."

Une fiche d'informations de la Maison Blanche évoque six complots terroristes "évités aux Etats-Unis" grâce à la vigilance de Bush :
-Une tentative pour faire sauter des réservoirs de carburant à l'aéroport JFK,
-Un complot visant à faire exploser des avions de ligne à destination de la côte Est,
-Un projet de détruire le plus haut gratte-ciel de Los Angeles,
-Un complot fomenté par six individus inspirés par al-Qaida, qui voulaient tuer des soldats de la base militaire de Fort Dix dans le New Jersey,
-Un projet d'attaque du centre commercial de la banlieue de Chicago avec des grenades,
-Un attentat contre la Sears Tower de Chicago.

Une partie du mérite revient à chaque fois à l'administration Bush, mais avec quelques réserves parfois sérieuses. Le complot terroriste le plus sérieux parmi ceux qui sont cités est celui qui visait à faire sauter des avions de ligne à destination de la côte Est. Cette conspiration, déjouée alors qu'elle était déjà bien avancée, est à l'origine de l'interdiction de transporter des liquides et des gels en avion. Comme l'évoque l'article "La théorie du melting-pot," (Les musulmans américains n'ont pas suivi al-Qaida) elle est née au Royaume-Uni. Ce pays a d'ailleurs pris la direction de l'enquête (l'agent secret qui a infiltré le groupe de terroristes était britannique.) Nous avons aussi vu dans "La théorie du melting-pot" que le projet d'abattre la Sears Tower a été qualifié par le directeur adjoint du Federal Bureau of Investigation (FBI) de "plus ambitieuse qu'opérationnelle" et que les poursuites se sont achevées sur un procès ajourné pour défaut d'unanimité dans le jury.

Le complot contre l'aéroport JFK n'était pas lié à al-Qaida et était techniquement si irréaliste que le New York Times, pourtant le quotidien local, a relégué l'information en page 37 d'une de ses éditions. L'attaque de la Library Tower de Los Angeles a été organisée en octobre 2001 par l'architecte du 11-Septembre, Khaled Cheikh Mohammed, qui avait recruté des volontaires en Asie du Sud pour précipiter un avion de ligne commercial sur cet immeuble. Mais Michael Scheuer, expert d'al-Qaida chevronné qui travaillait à la CIA (Agence centrale d'informations) en 2002, quand les arrestations ont eu lieu, a déclaré à la radio Voice of America qu'il n'en avait jamais entendu parler. Un responsable du gouvernement américain a révélé au Los Angeles Times que ce complot n'avait jamais approché le stade opérationnel. En outre, comme le démontre l'histoire du vol 93 d'United, la tactique consistant à précipiter des avions remplis de passagers sur des immeubles -qui dépendait du fait que les passagers n'imaginaient pas que cela puisse être possible -n'est plus viable depuis le matin du 11-Septembre ("Let's roll !" [C'est parti! furent les derniers mots d'un passager du vol 93 avant de tenter de maîtriser les pirates de l'air, dans l'avion qui s'est écrasé en Pennsylvanie le 11-Septembre.]

Le complot de Fort Dix était inspiré, mais par dirigé par al-Qaida. Les cinq conspirateurs musulmans du New Jersey, reconnus coupables d'association de malfaiteurs, regardaient des vidéos djihadistes. Ils avaient été assez bêtes non seulement pour en réaliser une eux-mêmes, mais pour apporter la cassette dans un magasin Circuit City afin de la faire graver sur DVD. Un jeune employé prévint le FBI (police fédérale), qui infiltra le groupe, leur vendit des armes automatiques et les arrêta. La tentative d'attentat à la grenade au CherryVale Mall dans la banlieue de Chicago était aussi inspirée mais pas dirigée par al-Qaida. Cette fois, les conspirateurs n'étaient que deux, dont un informateur du FBI. L'autre fut arrêté quand un agent secret du FBI accepta d'échanger deux enceintes stéréos contre quatre grenades et un fusil. Il a été condamné à perpétuité [35 ans en fait].

Plus largement, les experts du terrorisme s'accordent en général à dire que la réussite la plus significative de l'administration Bush a été la défaite en 2001 du régime taliban afghan et la destruction des camps d'entraînement de Ben Laden. Les articles "Pas si malins, les terroristes" et "La théorie du melting-pot" soulignent que les deux tiers des dirigeants d'al-Qaida ont été capturés ou tués. Le journaliste Lawrence Wright estime que presque 80% des membres d'al-Qaida basés en Afghanistan ont été tués au cours de l'invasion américaine, et les estimations des services de renseignements suggèrent que le nombre d'adeptes d'al-Qaida doit actuellement se réduire à 200 ou 300 personnes.

Une estimation de 2007 de l'agence nationale de renseignement (qui fait la synthèse de tous les services d'information du gouvernement américain) note que Ben Laden a "protégé ou régénéré des éléments-clés de sa capacité à attaquer le territoire [américain]" en établissant un refuge sûr dans les régions tribales limitrophes du Pakistan et par la nomination de lieutenants opérationnels. Le 25 février, Dennis C. Blair, le nouveau directeur du service de renseignements de l'administration Obama, a déclaré au Congrès que les dirigeants d'al-Qaida utilisent cet abri sûr "comme base d'où ils peuvent éviter d'être capturés, fabriquer de la propagande, communiquer avec des cellules opérationnelles à l'étranger et fournir entraînement et endoctrinement aux nouvelles recrues terroristes."

Mais l'administration Bush et le gouvernement pakistanais ont réagi au renforcement des capacités d'al-Qaida en intensifiant leurs attaques des zones tribales frontalières, tactique poursuivie sous le président Obama. Selon des responsables anonymes des renseignements pakistanais récemment cités par le New York Times, les attaques de drones américains réduisent la probabilité d'un attentat d'al-Qaida contre les Etats-Unis mais augmentent celle qu'al-Qaida et les talibans déstabilisent le Pakistan (voir "La théorie de l'ennemi proche"), car ces drones tuent de nombreux civils en même temps que les terroristes. L'administration Bush luttait pour équilibrer ces deux considérations. L'équipe d'Obama le fera aussi.

Bruce Hoffman, de l'université de Georgetown, attribue au National Counterterrorism Center (Centre national antiterroriste), créé en 2004, le mérite d'avoir vaincu en grande partie la réticence des agences à partager les renseignements dont elles disposent qui s'est avérée fatale le 11-Septembre (voir "Pas si malins, les terroristes." ) Les nouvelles procédures de contrôle des passagers des vols commerciaux et de consolidation des listes de vigilance terroristes ont sans aucun doute été utiles. Même la Transportation Security Administration (TSA) [administration de sécurité des transports] très moquée (surnommée "Thousands Standing Around" [des milliers de flâneurs] en Israël), a sans doute contribué à améliorer le niveau de sécurité, non pas parce que ses méthodes sont infaillibles mais parce que même une très légère augmentation du risque de détection peut faire une grande différence dans les calculs d'un candidat à l'attentat.

Il apparaît moins évident que le doublement des agents patrouillant les frontières ait été très efficace, ne serait-ce que parce que contrôler les frontières américaines demeure une tâche presque impossible.

L'un des efforts de Bush au succès très difficile à évaluer est le pistage des financements terroristes par le département du Trésor. Environ 262 millions de dollars d'avoirs talibans ont été bloqués et transférés au nouveau gouvernement afghan après l'invasion américaine, et le rapport du Trésor concernant les avoirs des terroristes pour 2007 (dernière année pour laquelle les renseignements sont disponibles) évoque 11 million de dollars d'avoirs d'al-Qaida bloqués (par rapport à 8 millions l'année précédente). A en croire la CIA, avant le 11-Septembre, al-Qaida disposait d'un budget annuel de 30 millions de dollars. Pratiquement rien ne venait de la fortune personnelle d'Oussama Ben Laden, saisie par les Saoudiens en 1994.

Richard Clarke, ancien responsable du contre-terrorisme à la Maison-Blanche, a confié à Robert Windrem et à Garrett Haake de la chaîne MSNBC que le chiffre de 30 millions de dollars était "forgé de toutes pièces." Personne ne peut même prétendre savoir de combien dispose al-Qaida aujourd'hui ; la plus grande partie de son argent est sans doute sous forme liquide. Les 11 millions de dollars gelés par le gouvernement des Etats-Unis peuvent très bien n'être qu'une fraction de la somme que des donateurs enthousiastes, transportés par le 11-Septembre, ont versée après les attentats. D'un autre côté, apporter des valises pleines de billets aux hauts responsables d'al-Qaida aurait sûrement représenté un défi juste après le 11-Septembre, et le reste aujourd'hui bien davantage qu'avant. Mais après tout, les attentats du 11-Septembre n'ont coûté que 500 000 $. Le terrorisme est une activité aux frais généraux modestes.

L'administration Bush sortante, qui prétend que renverser Saddam Hussein a contribué à éviter des actes de terrorisme aux Etats-Unis, n'a convaincu pratiquement personne, excepté dans la mesure où cela a attiré certains djihadistes en Irak (voir "La théorie du papier tue-mouches."). La guerre en Irak a nui à l'image des Etats-Unis dans le monde, notamment musulman, surtout lorsqu'il a été prouvé que des responsables militaires américains avaient torturé et humilié des prisonniers à la prison d'Abou Ghraib. La fiche d'informations de la Maison Blanche ne mentionne ni les emprisonnements à Guantanamo, ni la torture de personnes soupçonnées de terrorisme par la CIA. C'était sans doute un choix avisé. Le vice-président Dick Cheney a toutefois défendu ces pratiques lors d'interviews alors qu'il quittait la Maison-Blanche, en évoquant spécifiquement la "foule de renseignements" fournie par Khaled Cheikh Mohammed, qui aurait été soumis à la torture par l'eau.

"A une certaine époque, il y a trois ou quatre ans," a déclaré Cheney, "environ la moitié de toute ce que nous savions d'al-Qaida provenait de cette unique source." La capture de Cheikh Mohammed a sans doute contribué à garantir la sécurité de l'Amérique, mais comme le remarquait à l'époque Dahlia Lithwick, de Slate, presque personne ne pense que la torture fournit des renseignements valables, et le nombre de gens qui la croient légale "correspond presque parfaitement au nombre de ceux qui pourraient être poursuivis pour crimes de guerre parce que justement, elle ne l'est pas."

Les éléments non controversés de la politique anti-terrorisme de Bush seront poursuivis sous la présidence d'Obama. Les éléments polémiques ne le seront sans doute pas. Cela ennuie Cheney, qui s'en est ouvert en février à Politico : "quand on a des gens plus préoccupés de lire ses droits à un terroriste d'Al-Qaida qu'à protéger les Etats-Unis contre ceux qui se consacrent corps et âme à faire n'importe quoi pour tuer des Américains, je m'inquiète." Si Cheney a raison, alors nous courrons de plus grands dangers sous l'administration Obama que sous celle de Bush. S'il se trompe, alors les politiques de torture américaines n'ont jamais vraiment garanti la sécurité et ont même aggravé la situation en attisant la haine de nos ennemis.

Un récent article paru en deux parties dans le Washington Post montre que les mauvais traitements subis par un prisonnier de Guantanamo, Abdallah Saleh al-Ajmi, ont transformé un fantassin taliban relativement inoffensif en kamikaze dévoué à la cause qui, après sa libération, a tué 13 soldats irakiens et en a blessé 42.

Dans les deux cas, l'aptitude du gouvernement à éviter un nouveau 11-Septembre, bien que sûrement supérieure à celle d'il y a huit ans, est indubitablement insuffisante. Comme la Théorie du papier tue-mouches, la théorie de la protection de Bush offre un réconfort ambigu, car même si l'on estime que chaque mot relève d'une vérité historique, il reste trop de contingences, présentes et futures, qu'elle ne peut résoudre.

Timothy Noah

Traduit par Bérengère Viennot

Image de Une: George W. Bush  Jim Young / Reuters

Timothy Noah
Timothy Noah (22 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte