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Aux États-Unis, certains hommes ont effectivement été licenciés pour des «gestes et propos déplacés»

Temps de lecture : 6 min

Depuis les révélations sur Harvey Weinstein, les licenciements de salariés américains pour «mauvaise conduite sexuelle» se multiplient.


Prendre la porte | Qimono via Flickr CC License by
Prendre la porte | Qimono via Flickr CC License by

Le manifeste publié dans Le Monde sur la «liberté d'importuner» a généré de nombreux commentaires sur la «haine des hommes», le «puritanisme» ou encore la «pensée réactionnaire».

Étonnamment, on a assez peu parlé d’un point pourtant central: les faits. Est-il vrai, comme l’écrivent les auteures, que des hommes ont été «contraints à la démission» pour avoir «touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses intimes lors d’un dîner professionnel» ou avoir «envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque»?

«Mauvaise conduite» non pénalement condamnable

En France, non –et pour beaucoup, cela permettait de clore le débat, de dire qu’il n’y avait pas de dérive. Mais aux États-Unis, plusieurs cas correspondent plus ou moins à ces descriptions; des hommes ont effectivement été licenciés non pas pour harcèlement ou agression sexuelle, mais pour «conduite sexuelle déplacée» ou «propos déplacés».

Quant au cas du genou évoqué dans la tribune, c’est en Angleterre qu’il a eu lieu, en novembre dernier. Le ministre de la Défense Michael Fallon a démissionné après avoir été accusé d'avoir placé sa main sur le genou d'une journaliste lors d'un dîner en 2002 et d'avoir tenté d'embrasser une autre journaliste après un déjeuner en 2003 (la presse britannique a insinué qu'il y avait d'autres rumeurs).

Aux États-Unis, depuis les révélations contre Harvey Weinstein, plus de cinquante hommes ont été licenciés ou forcés à démissionner. Dans la majorité des cas, les abus étaient clairs et documentés par plusieurs personnes: les journalistes de télévision Matt Lauer et Charlie Rose ou encore le chef Mario Batali avaient créé une atmosphère dans laquelle les employées étaient contraintes d’accepter des attouchements et des avances sexuelles de peur de perdre leur emploi –la définition même du harcèlement sexuel et de l'abus de pouvoir.

Mais parmi la liste des hommes qui sont tombés depuis octobre, il existe aussi des cas très flous, avec des accusations plus mineures, qui posent la question de quels comportements et propos méritent d’être sanctionnés, et de quelle façon.

Pour qu'il y ait harcèlement sexuel au sens légal du terme, il faut qu'un comportement (propos, actions) soit régulier et sévère et contribue à la création d'un environnement hostile qui rend difficile le travail d'un(e) employé(e).

Si c'est le cas, il s'agit d'un comportement condamné par la loi. Mais de nombreux cas de licenciements récents relèvent davantage de la «mauvaise conduite».

Dans les cas plus tranchés, les hommes accusés se sont en majorité excusés, tout en disant que tous les détails n’étaient pas exacts –c'est le cas de Matt Lauer, Charlie Rose et Mario Batali.

Des accusés faisant part de leur incompréhension

La plupart des accusés ci-dessous ont, quant à eux, contesté la gravité des faits et fait part de leur incompréhension:

Le 29 novembre, le présentateur radio Garrison Keillor a été licencié de la radio publique du Minnesota pour «comportement déplacé avec une collègue». Comme la radio n’a donné aucun détail, seul Keillor a donné sa version des faits. Il dit qu’il s’agit probablement d’un incident où il a touché le dos d’une femme sous sa chemise lors d’une embrassade, il y a plusieurs années. La femme s’était plainte et il s’était excusé, pensant que l’histoire était finie.

Le 7 décembre, le sénateur démocrate du Minnesota Al Franken a démissionné après qu'il s'est avéré qu'il avait essayé d'embrasser une journaliste lors d'un sketch en 2006, lorsqu'il était humoriste –et avait fait semblant de toucher sa poitrine sur une photo, pour une blague idiote. D'autres femmes l'ont accusé de leur avoir touché les fesses pendant des séances photo.

Le 11 décembre, le journaliste du New Yorker Ryan Lizza a été licencié pour «conduite sexuelle déplacée». Lizza parle d’une relation consensuelle respectueuse avec une collègue et dit que le New Yorker a été «incapable de préciser quelles règles de l’entreprise avaient été violées». L’avocat de la femme qui accuse Lizza a rétorqué que la «mauvaise conduite de Lizza ne constituait pas une relation respectueuse». Aucun autre détail n’a été révélé.

Le 15 décembre, le journaliste du Detroit Free Press Stephen Henderson a été licencié pour «inconduite sexuelle» –d’après les détails révélés dans la presse, il s'agirait de propos à caractère sexuel et de cas d'avances sexuelles– auprès de deux femmes, il y a plusieurs années. Celles-ci n'ont pas porté plainte, mais les rumeurs circulaient et le journal a licencié Henderson car ses actions constitutaient une «violation des standards de l’entreprise». Il s'est excusé auprès des femmes, a reconnu avoir fait preuve de «mauvais jugement», mais il a affirmé qu'il était en désaccord avec la décision du journal et qu'il réfléchissait à une possible action juridique.

Le 21 décembre, la radio publique NPR a annoncé le licenciement du journaliste Leonard Lopate pour «comportement déplacé», en violation «de [ses] standards garantissant un environnement de travail respectueux, inclusif et convenable». Les détails révélés dans les médias évoquent plusieurs blagues et remarques à caractère sexuel. Lopate a qualifié le licenciement d’«injuste» et de «scandaleux».

Le 29 decembre, Buzzfeed a licencié le journaliste Adrian Carrasquillo, avec les explications suivantes: «Suite à une plainte d’une employée la semaine dernière, nous avons appris qu’Adrian avait violé notre code de conduite en envoyant un message inapproprié à une collègue». Le journaliste s’est ensuite excusé sur Twitter: «Je regrette profondément la mauvaise blague lourdingue et sexiste qui a mené à mon licenciement».

Des licenciements inéluctables?

Dans tous ces cas –et il y en a d’autres–, on est dans une zone grise de comportements désagréables, sexistes, peu professionnels, mais pas à proprement parler illégaux. Doivent-ils être inévitablement sanctionnés par des licenciements?

La direction du New York Times a été confrontée à cette question dans le cas du journaliste Glenn Thrush, accusé par quatre femmes de «comportements déplacés» lorsqu’il travaillait pour le site Politico. Encore une fois, il n’est pas accusé à proprement parler de harcèlement sexuel. L’enquête de Vox à son sujet était intitulée: «Le correspondant du New York Times à la Maison-Blanche, Glenn Thrush, a souvent fait preuve de mauvais jugement avec des jeunes journalistes».

L'article raconte qu'il avait pris des verres avec des journalistes et tenté de les embrasser, créant un climat de malaise. Il n’insistait pas après avoir été repoussé, mais une journaliste l’accuse d’avoir ensuite propagé des ragots à son égard.

Le New York Times a réalisé une enquête interne –une avocate a interviewé trente personnes– et suspendu le journaliste pendant deux mois, avant de décider qu’il serait réintégré mais ne serait plus correspondant à la Maison-Blanche, une décision critiquée par plusieurs journalistes féministes.

Le directeur du New York Times, Dean Baquet, a expliqué:

«Même si nous pensons que Glenn a agi de façon choquante, nous avons décidé qu'il ne méritait pas d'être licencié. Nous comprenons que nos collègues et l'opinion publique réfléchissent à ce qui constitue un comportement sexuel déplacé sur le lieu de travail et quelles conséquences sont appropriées. Chaque cas doit être évalué en fonction de circonstances individuelles.»

C'est pour avoir posé ce genre de question –sur la distinction entre agressions, harcèlement et mauvaise conduite ponctuelle– que l'acteur Matt Damon avait été qualifié d'ennemi du mouvement #MeToo –28.000 personnes ont signé une pétition pour qu’il soit effacé du film Ocean’s 8. Même chose pour l'écrivaine Margaret Atwood, qualifiée de mauvaise féministe car elle avait des interrogations nuancées sur la façon dont un professeur avait été renvoyé après des accusations de harcèlement sexuel.

En prenant tout cela en compte, il devrait être possible de débattre des conséquences du mouvement #MeToo sans être systématiquement accusé de soutenir les harceleurs et agresseurs sexuels.

Claire Levenson Journaliste

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