France

Raphaël Pitti, l'honneur des migrants plutôt que la Légion d'honneur

Temps de lecture : 7 min

En décembre dernier, ce médecin, soutien de Macron lors de l'élection présidentielle, a préféré renoncer au titre d'officier de la Légion d'honneur que le président lui avait décerné pour protester contre la politique migratoire désormais prônée par le gouvernement.

Raphaël Pitti (à gauche). |
Par Raphaël Pitti.
Raphaël Pitti (à gauche). | Par Raphaël Pitti.

S’il n’est pas seul à l’origine de la bronca actuelle contre la politique du gouvernement en matière d’immigration, l’«incontrôlable» docteur Pitti en est assurément l’une des figures de proue. Ancien médecin militaire des commandos, puis anesthésiste-réanimateur sur de nombreux terrains de guerre (Golfe, Yougoslavie, Tchad, etc), personnalité médiatique enfin, de par son engagement humanitaire en Syrie, Raphël Pitti est indigné et veut que cela se sache.

Dans une lettre publiée dans Libération et destinée au président Macron, ce petit-fils d’immigrés italiens et fils de pieds-noirs qui ont fui l’Algérie avant d’y retourner après l’indépendance, écrivait à la veille de Noël qu’il renonçait à son titre d’officier de la Légion d’honneur décerné en juillet dernier. Ceci pour protester contre l’accueil des migrants, «indigne des valeurs et de l’histoire de la France».

Une fine connaissance de toute la route de migration

Vingt jours plus tard, son indignation n’a pas faibli. Au contraire, comme il nous l’explique dans sa belle ville de Metz, dont il est conseiller municipal: «Après ma tribune dans Libération, j’ai envoyé le 8 janvier un gros dossier à Emmanuel Macron qui décrit longuement et en détail la situation sanitaire et sociale scandaleuse des réfugiés à Metz.» Courrier pour l’instant resté sans réponse. C’est dire combien il suit attentivement la visite et les propos du président de la République à Calais, ce mardi 16 janvier.

Ce qui distingue Raphaël Pitti sur cet épineux et dramatique sujet des réfugiés et des migrants c’est la connaissance qu’il a du processus aux «différents bouts de la chaîne», si l’on peut utiliser l’expression.

D'abord, il connaît les pays de départ. La Syrie, où il a effectué vingt-et-un voyages depuis que la guerre a commencé, et organisé au risque de sa vie des centres de formation à la prise en charge des blessés de guerre (12.000 personnes soignants formées en sept ans dans le cadre des missions de l’UOSSM). L’Afrique aussi, où il a vécu et travaillé.

Par Raphaël Pitti

Il connaît également la route, le cimetière marin qu’est la Méditerranée. Raphaël Pitti est un catholique pratiquant, membre de l’Ordre de Malte, et c’est à ce titre qu’il s’est rendu à Lampedusa en 2009 et 2010, embarqué sur les bateaux des gardes-côtes italiens pour porter assistance à ces hommes, ces femmes et ces enfants.

Enfin, il a vu l’arrivée en France de milliers de migrants, puisqu’il est en première ligne, chargé des affaires sanitaires et sociales à la mairie de Metz, pour organiser leur accueil.

Le cas très concret de Metz

«Depuis 2013, décrit-il, nous avons environ 2.000 à 3.000 nouveaux arrivants chaque année. Les centres d’hébergements étant pleins, les réfugiés ont été parqués dans des conditions effroyables, dans des camps illicites» dont celui de Blida, du nom d’un quartier de la périphérie messine, homonyme –ça ne s’invente pas– d’une importante ville de garnison de l’armée française en Algérie pendant toute la durée de la colonisation.

Le camp est démantelé tous les ans, au mois de novembre: «Les gens sont laissés dans la rue, sans eau pour leur toilette, ils déféquent le long de la Moselle, c’est épouvantable.»

En mai 2017, Raphaël Pitti suggère au préfet de ré-ouvrir le parking de Blida aux réfugiés et d’en confier la gestion à l’association Adoma, à charge pour celle-ci de recruter une société pour en assurer la sécurité. Crayon à la main, il dresse le plan des lieux avec une «zone vie et une zone nuit». Le docteur Pitti aime griffonner des croquis: sur un bout de papier ou le coin d’une nappe au restaurant. Cette fois-là, ce fut l’organisation d’un camp de migrants, une fois précédente ce fut la description d’une attaque menée par les Américains au Koweït ou bien encore l’édification d’un centre d’entraînement à la médecine de guerre en Syrie…

De nouveau, le parking de Blida sature très vite: prévu pour 400, il «héberge» rapidement 800 personnes dont près de 200 enfants. Une centaine d'occupants ont obligation de quitter la France. Mais l’État est dépassé par le nombre d’arrivées. Les violences se multiplient: entre Noirs et Blancs, entre communautés balkaniques, entre ceux qui ont confisqué la clé des toilettes et ceux qui ne peuvent plus s’y rendre, entre ceux qui touchent des allocations et les autres….

Vient novembre 2017, le camp de Blida est démantelé et ses migrants hébergés dans un lycée et une école maternelle.

«Ce tri ne vous rappelle pas quelque chose?»

Mais en cette fin 2017, les arrivées ne tarissent pas, la situation s’aggrave, quatre-vingt-dix personnes sont à la rue, dont certaines avec des enfants… Un collectif de citoyens occupe un gymnase afin de leur fournir un abri. De nouveau, l’État semble débordé. Raphaël Pitti:

«Je fais alors le forcing à la préfecture pour qu'elle mette ces migrants dans un centre de vacances vide à une dizaine de kilomètres. Mais j’ai parfois l’impression de me trouver face un mur, face à de bons petits fonctionnaires qui font leur boulot sans regarder plus loin: comme le veut le gouvernement…»

Début décembre, Gérard Collomb réunit les associations au ministère de l'Intérieur, place Beauvau, afin de leur demander de participer au recensement systématique des personnes en situation irrégulière dans les centres d’hébergement. La réunion tourne au vinaigre. Les associations claquent la porte.

Une semaine plus tard, tombe une circulaire qui prescrit un «tri» des migrants pour le droit à l'asile.

«Ce tri ne vous rappelle pas quelque chose?» lance Raphaël Pitti, très en colère, n’hésitant pas à faire le parallèle avec Vichy. C’est la goutte de trop, qui pousse le médecin à rendre son titre d'officier à la Légion d’honneur et à publier sa tribune. Une décision qu’il n’aurait pas imaginée un an plus tôt.

«J’ai, rappelle-t-il, soutenu Macron pendant la campagne, et approuvé son discours humaniste de juin. À l'Elysée, les conseillers du président m'ont reçu sur cette question des réfugiés. Ils m’ont écouté mais rien n’a bougé. Après ma lettre dans Libération, ils ont jugé que j’étais “dur” avec Emmanuel Macron et m’ont suggéré de lui écrire une lettre “factuelle”. J’ai donc envoyé tout un dossier sur la situation des migrants à Metz et j’attends…»

De «faux bons sentiment»?

Ce changement de direction de la part du président de la République depuis juin s’expliquerait-il par les sondages? Car selon l’IFOP, en septembre 2017, 53% des Français jugeaient qu’il y a trop d'immigrés en France. Comme dans la plupart des pays, une majorité de Français (64%) est encore «tout à fait d'accord» ou «plutôt d'accord» avec l'idée qu'il y a dans leur pays «des terroristes qui prétendent être réfugiés» tandis que 53% doutent que les réfugiés soient vraiment des réfugiés.

Alors, Raphaël Pitti serait-il de ces individus animés de «faux bons sentiments» qu’a épinglés Emmanuel Macron, lors d’une conférence de presse qu’il tenait à Rome, le 11 janvier? Que pense l'ancien médecin militaire des propos du jeune président de la République selon qui «sur le sujet migratoire, il faut avoir de la détermination, de l’efficacité et de l’humanité»? Réponse: «Tout à fait d’accord! Cette phrase définit une politique; mais dans les faits cette politique n’existe pas! Et c’est bien le problème. Où est-elle cette politique et comment se décline-t-elle?».

Face à l'homme révolté que j'interviewe, je reprends l’«argument-choc» qu’on oppose à ceux qui prônent une politique migratoire plus accueillante. Celle-ci ne ferait-elle pas, en effet, le jeu de l’extrême droite et des populistes, fragilisant à terme notre démocratie?

«L’afflux et le désordre auxquels on assiste traduisent un sentiment d’impuissance, donc d’envahissement, et c’est très exactement de cela que le Front national se nourrit: de l’incapacité de l’État à organiser les choses correctement, rétorque Raphaël Pitti. Commençons par appliquer les “obligations de quitter le territoire français” dont sont objets des milliers de migrants censés partir de France.»

Car si pendant un an ces migrants n’ont pas été arrêtés, il faut recommencer toute la procédure, ce qui signifie qu’ils restent sur le territoire en attendant et participent à l’effet d’engorgement.

«La loi qui est en cours d’élaboration sera sans doute votée mais elle va être attaquée et reproduire des clivages politiques. Or nous ne traversons pas une crise migratoire mais sommes face à un phénomène qui va durer. Il faut donc changer de méthode

Ses remèdes

Jugeant que notre personnel politique «est parfois hors sol», il invite le président de la République et ses conseillers à visiter le camp de Blida à Metz: «Bien plus pertinent que de se rendre à Calais, car les migrants qui sont à Calais ne veulent pas rester en France… Il eut mieux valu venir à Metz, à Paris ou à Lyon…»

Puis, il faut «d’urgence offrir aux réfugiés des conditions dignes». Et enfin, nommer «une personnalité qui porte et symbolise l’accueil et l’intégration républicaine des réfugiés, car si vous voulez une politique humaniste, vous ne la laissez pas entre les mains du ministre de l’Intérieur, sinon c’est d’abord une politique sécuritaire».

À ces conditions, selon Raphaël Pitti, «un nouveau départ est effectivement possible, mais cela doit se faire en concertation. La loi ne peut être seulement élaborée par le personnel politique. Il faut tenir des Assises nationales dans lesquelles les syndicats, les associations et les consciences, églises et libres penseurs, ont leur mot à dire. C’est ainsi que l’on répond à un problème de société!»

Raphaël Pitti avait espéré porter lui-même cette question des réfugiés devant l’Assemblée nationale, en tant que député LREM. Mais sa candidature a été retoquée au profit d’un rival socialiste messin désireux de rejoindre le parti d’Emmanuel Macron. Finalement, confesse-t-il, «c'est tant mieux, car cela me permet de m’exprimer aujourd’hui avec bien plus de liberté que si j’étais député…»

Ariane Bonzon Journaliste

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