Santé

«Je ne sais comment composer avec ce deuil “en chantier” et une nouvelle relation»

Temps de lecture : 4 min

Cette semaine, Lucile conseille Jeanne, une femme dont la relation amoureuse actuelle peine à lui faire oublier la perte de son compagnon précédent.

«Her First Born» | Robert Reid via Wikimedia Commons License by
«Her First Born» | Robert Reid via Wikimedia Commons License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Vous pouvez aussi laissez votre message sur notre boîte vocale en appellant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans C'est compliqué, le podcast.

Mon compagnon est décédé depuis deux ans. Nous étions ensemble depuis une dizaine d'année, sans enfant, la trentaine, nous étions un couple avec des hauts et des bas, mais nous nous aimions et respections. Tout le long de sa maladie, notre relation a été très belle, dans l’acceptation de sa fin proche et dans la gratitude de nous être connus et aimés. Malgré mon chagrin toujours présent, je suis en paix, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour l’accompagner au mieux.

J’ai rencontré un homme quelques mois après, une belle rencontre avec du respect, de l’acceptation, des sourires, de la joie, de la complicité… Je suis retombée amoureuse sans culpabilité et émerveillée: la vie pouvait être belle à nouveau.

Oui, mais voilà, le premier anniversaire de sa mort a tout fait éclater: la prise de conscience que mon compagnon était parti et ne reviendrait jamais, la douloureuse réalité qui rajoute des couches jour après jour, l’acceptation de cette nouvelle vie sans lui. Être avec quelqu’un me semblait insurmontable, et au-delà de ça, sa volonté de m’accompagner et de m’aider à continuer à vivre m’étouffait littéralement. Puis dans un moment d’apaisement, je suis revenue vers lui. Et repartie à nouveau.

J’ai beaucoup de mal à comprendre ce que je ressens. Je sais que le deuil est un long processus et qu'il faut l'accepter, «un jour après l'autre» est ma devise depuis son décès. L’intensité de la fin de vie et de l’amour que j’ai connu auprès de mon compagnon prend encore beaucoup de place, mais j'essaie chaque jour de rester ancrée dans le présent car la vie continue et m'apporte la joie d'être bien vivante, moi. Je ne sais comment composer avec ce deuil «en chantier» et une nouvelle relation.

Je me dis que ce nouvel homme n’est pas le bon, sinon cela serait plus simple (c’est en tout cas ce que mon entourage me dit et, dans les moments de doute, j'en conviens moi-même). Paradoxalement, quand je m'apaise, la vie que j’entrevois avec lui me semble simple et belle...

Cette alternance de ressentis me fatigue et je préfère garder mes distances et continuer à avancer, prendre soin de moi du mieux que je le peux. Je me demande juste si je ne passe pas à côté de ma vie et si j'arriverai un jour à aimer pleinement à nouveau.

Jeanne

Chère Jeanne,

On n’imagine pas la violence de la perte que vous avez subie, malgré l’apaisement et l’acceptation. Mourir aussi jeune quand il nous reste toute une vie à vivre reste profondément injuste. Il vous aura connue, cependant. Et je ne doute pas que votre relation et votre présence jusqu’au bout auront embelli les derniers jours de votre compagnon. Vous, par contre, il vous reste statistiquement des années à vivre. Et il faut désormais le faire avec le poids de la perte et la conscience de la valeur du présent.

Du peu de deuils que j’ai dû traverser, je dois dire que la lecture des mots de Joyce Carol Oates a toujours été d’un grand réconfort. Parmi une bibliographie de romans majeurs, son témoignage de la perte brutale de l’être aimé (J’ai réussi à rester en vie), est d’une valeur inestimable. Pour l’histoire après l’histoire, l’auteure –après le décès de celui qui fut son compagnon pendant cinquante ans et après avoir raconté l’épreuve du deuil dans son livre– s’est depuis remariée.

Mais nous ne sommes pas tous égaux dans la résilience. Vous avez besoin de temps. Vous avez besoin de certitudes. Et surtout, avant ces certitudes, vous avez le droit de douter.

C’est à celui qui vous accompagne actuellement d’accepter vos doutes. D’accepter vos changements de rythme, d’humeur, de projets. D’accepter votre souffrance, qui s’exprime de cette manière.

Oui, je suis convaincue que vous serez capable d’aimer à nouveau, si ce n’est pas déjà le cas. Parce que c’est un sentiment qui est en vous, qui vous appartient et que vous savez partager. Et non, votre vie n’est pas derrière vous.

Cette épreuve que vous avez vécue et que vous continuez de vivre, elle vous enrichit. Elle fait de vous une personne plus sage, plus belle et plus consciente de la valeur de la vie. Vous avez le droit d’être perdue. C’est même votre droit le plus strict. Et c’est à chacun, en particulier ceux qui n’ont aucune idée de ce que vous avez pu vivre, de respecter ça. Ne vous interdisez jamais de ressentir, que ce soit des sentiments positifs, des sentiments flous ou des sentiments négatifs.

Mais si vous avez besoin d’aide et que vous avez peur de ne pas vous en sortir seule, ce que vous semblez avoir fait jusqu’à aujourd’hui, n’oubliez pas d’aller chercher de l’aide là où elle se présente. Dans un groupe de parole, sur un forum ou sur le divan d’un psy.

Je veux croire Joyce Carol Oates et vous répondre que oui, c’est possible de rester en vie, c’est même possible de vivre plutôt que de survivre. Après une telle épreuve, certaines et certains y arriveront seuls. D’autres auront besoin d’aide. Il n’y a pas de honte à avoir et le temps qui a passé ne vous rend pas moins légitime.

Vos doutes –vous savez, le va-et-vient, les sentiments qui vrillent l’estomac et la tête, les cris, les pleurs, les discussions sans fin–, c’est aussi la vie. Vous êtes vivante et vous vivez. Aimer, je crois, n’est pas si loin.

Notre courrier du coeur moderne «C’est compliqué» passe de l'écrit à l'oral. Désormais, vous pouvez aussi contacter Lucile Bellan par téléphone. Envoyez vos questions, racontez lui vos histoires en laissant un message vocal au 07 61 76 74 01 (ou via Whatsapp au même numéro). Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast». Et si vous souhaitez rester anonyme, composez le #31#0761767401.

Lucile Bellan Journaliste

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