Monde

Ce que l'on fait (et ne fait pas) quand on se pense condamné à une mort imminente

Temps de lecture : 6 min

Samedi 13 janvier, la diffusion d’une fausse alerte au missile a semé la terreur à Hawaï. Des témoins racontent leur angoissante expérience.

Oasis volcanique à Hawaï | Rennett Stowe via Flickr CC License by
Oasis volcanique à Hawaï | Rennett Stowe via Flickr CC License by

Ce jour-là, Kris Fortner, 45 ans, faisait la grasse matinée.

La veille, il avait quitté la baie de San Francisco pour descendre dans l’hôtel Westin Nanea, sur l’île de Maui, à Hawaï. Son épouse Cathy avait décidé de le laisser se reposer au lit; elle était allée prendre son petit déjeuner en compagnie de leurs deux filles.

Soudain, l’iPhone de Fortner émit un son terrifiant qui l’arracha au sommeil. Un message s’était affiché sur l’écran et ces quelques mots lui retournèrent le cœur: «MENACE DE MISSILE BALISTIQUE SUR HAWAÏ. METTEZ-VOUS IMMÉDIATEMENT À L’ABRI. CE N’EST PAS UN EXERCICE.»

Agitation ambiante

«J’ai bondi hors du lit et je me suis habillé, mais je continuais de fixer l’écran en me demandant si c’était bien vrai. Je voulais continuer à croire que c’était un simple test de routine, mais le message disait clairement que ce n’était pas un exercice, explique-t-il. J’ai réalisé que je devais retrouver ma famille.»

Kris Fortner était sur le point de sortir lorsque Cathy est rentrée dans la chambre avec leurs deux filles, Julie (6 ans) et Maebe (4 ans). «Elle était en larmes», raconte-t-il, une note d’incrédulité dans la voix, comme s’il peinait encore à accepter la réalité de ces récents événements.

«Le personnel de l’hôtel avait reçu la même alerte; ils avaient dit à tout le monde de retourner dans leur chambre et de s’y abriter.» Au dehors, des personnes couraient dans tous les sens; la plupart étaient en proie à la panique. Face à l’agitation ambiante, Fortner entreprit d’occuper ses filles pour qu’elles ne remarquent rien.

Quête de réponses sur internet

«Qu’est-ce qu’on est censé faire, dans un cas pareil? Je l’ignore», confie-t-il. Ce spécialiste en communication a donc décidé de suivre son instinct: il est allé chercher des réponses sur Twitter. Lorsqu’il a vu passer plusieurs tweets expliquant qu’il s’agissait d’une fausse alerte, il a réprimé ses cris de soulagement –il ne voulait pas se réjouir trop tôt.

Fortner ne savait alors pas à qui se fier. «Je ne comprenais pas pourquoi les informations mettaient autant de temps à arriver», raconte-t-il. À 8h47, soit quarante minutes après la première alerte, un nouveau message officiel est apparu sur son iPhone: tout allait bien. Ce n’est qu’à cet instant qu’il a enfin pu se détendre.

Jefferson Bethke, 28 ans, auteur de nombreux livres consacrés aux relations sociales, se dit lui aussi très surpris d’avoir attendu si longtemps pour recevoir la confirmation de la fausse alerte. «J’étais sidéré; c’était surréaliste», raconte-t-il depuis sa demeure de l’île de Maui. «J’étais dans mon bureau, sur le point d’aller réveiller les enfants pour le petit-déjeuner, quand j’ai reçu un message m’expliquant qu’on allait tous exploser dans la minute —quelque chose de ce genre-là.» Bethke raconte qu’au bout de cinq minutes de réflexion, il est parvenu à la conclusion qu’il ne pouvait rien faire –sinon aller chercher des réponses sur Internet.

«Nous étions déjà à l’abri; je me suis donc contenté de m’assoir pour passer en revue les informations existantes, explique-t-il. Le texte de l’alerte était super effrayant, tout en majuscules. On organise beaucoup d’exercices de ce type à Hawaï, mais cette fois-ci, je sentais que c’était différent.»

Transformée en bloc de glace

Julie Hollenbeck, elle, a reçu le fameux message alors qu’elle se préparait à quitter l’hôtel Sheraton de l’île de Maui. «J’aimerais pouvoir dire que j’ai réagi comme il fallait –mais l’alerte m’a pétrifiée», raconte-t-elle.

Elle dit avoir été particulièrement terrifiée par les cinq mots fatidiques de la fin du message: «“Ceci n’est pas un exercice”, ça m’a fichu une de ces peurs, purée», explique-t-elle, évitant poliment d’employer un mot plus grossier –une maîtrise de soi singulière, lorsqu’on songe qu’elle pensait être condamnée quelques heures plus tôt. «J’étais terrifiée, mon mari aussi; en une seconde, je me suis transformée en bloc de glace.»

Hollenbeck s’est alors dirigée vers le hall de l’hôtel; ce qu’elle y a trouvé n’a rien fait pour la rassurer.

«J’ai vu des petits groupes de personnes en maillot de bain et en paréo qui restaient interdits, un verre à la main, sans savoir quoi faire, la peur au ventre, raconte la doctorante de Seattle. De nombreux employés avaient déserté leur poste et ceux que nous avons croisés étaient en train de tweeter, de pleurer ou de trembler de tout leur corps.»

Hollenbeck a toutefois croisé une personne guillerette au beau milieu de cette scène de panique: un homme qui a pris la direction de la plage en s’esclaffant («Bon, si je dois mourir, autant que ce soit sur le sable fin avec un Mai Tai à la main»).

La jeune femme a ensuite rejoint un petit groupe d’employés de l’hôtel dans la cafétéria.

«Je me suis mise à trembler; la peur me nouait le ventre. Tous les membres du personnel étaient en larmes, se réconfortaient mutuellement. J’ai pris mon téléphone et j’ai envoyé des textos à ma famille… à toute ma famille. J’ai écrit: “Je vous aime. Je ne sais pas si c’est la fin ou si j’aurai la chance de vous revoir, mais si ce message est le dernier, alors je tiens à ce que vous sachiez que je vous aime tous”. Mes proches ont immédiatement paniqué, évidemment –mais dans ces moments-là, on n’a pas le choix, il faut le dire, pas vrai?»

Pensée pour les proches

Nichole Cruz, 45 ans, a elle aussi immédiatement pensé à sa famille lorsqu’elle a appris la nouvelle. «Un million de choses me sont passées par la tête. Je suis maman, j’ai trois enfants; soudain, j’ai réalisé que je ne les reverrai peut-être jamais», explique cette employée de compagnie aérienne en se préparant à quitter le Maui Coast Hotel pour rentrer à Los Angeles. «Je me suis dit: c’est comme ça que tu vas mourir, au beau milieu du paradis sur terre.»

R. Kevin Garcia Doyle, 50 ans, était quant à lui en plein meeting professionnel au Mid-Pacific Institute, une école privée de Honolulu, lorsque les alertes téléphoniques ont retenti. Il a immédiatement pensé à son épouse, qui dormait encore.

«C’est la première chose qui m’est passée par la tête: “qu’est-ce qu’elle va faire?”. Nous sommes passés maîtres en matière de préparation pour tout ce qui touche aux ouragans ou aux tsunamis; tout le monde connaît la marche à suivre.»

Mais un missile, c’était une autre histoire. Il a appelé sa femme pour lui dire de venir à l’école, mais elle a hésité. «Elle se demandait ce qu’elle allait faire de nos chats; c’était sa préoccupation première», raconte-t-il.

Ses collègues et lui sont allés se réfugier dans la pièce la plus basse du bâtiment; nombre d’entre eux étaient en larmes. Par chance, aucun abandon de félin ne fut à déplorer: l’épouse de Doyle apprit qu’il s’agissait d’une fausse alerte alors qu’elle se préparait à quitter la maison.

Belle vie bien remplie

Kristen Wilson, 43 ans, a emménagé à Hawaï le mois dernier. Elle était en train d’utiliser son téléphone lorsque l’alerte a retenti. «J’ai lu le message et j’ai immédiatement ressenti une grosse montée d’adrénaline; mon cœur battait la chamade», raconte-t-elle. «Qu’est-ce qu’on peut faire?, s’est-elle demandé. Nous n’avons pas de cave.»

Mais Wilson s’est demandé pourquoi elle n’entendait personne paniquer dans les rues; elle a donc décidé de tirer l’affaire au clair. «Au départ, l’alerte m’a terrorisée –mais nous avons vite décidé de creuser la question en faisant des recherches: intellos un jour, intellos toujours, j’imagine», explique-t-elle en riant.

En interrogeant ces personnes, on pouvait constater qu’elles avaient du mal à prendre du recul sur cette expérience –et ce même plusieurs heures après l’alerte: le sentiment d’être condamné à une mort imminente. «J’ai blagué, ouvertement, se souvient Hollenbeck. J’ai dit: “bon, globalement, ce n’était pas si mal. J’ai eu une belle vie bien remplie. Je pense avoir influencé quelques personnes en bien”. Puis nous nous sommes tenus la main, tout simplement», raconte-t-il. «Nous étions vraiment convaincus que nous allions mourir.»

Daniel Politi

Newsletters

À San Francisco, des équipes médicales vont aller soigner les toxicomanes directement dans la rue

À San Francisco, des équipes médicales vont aller soigner les toxicomanes directement dans la rue

On leur administrera notamment de la buprénorphine, plus connue sous le nom de Suboxone.

En Irlande du Nord, une mère emmène son fils se faire tirer dessus

En Irlande du Nord, une mère emmène son fils se faire tirer dessus

Dans les faits, la guerre est finie. Dans les têtes et les réflexes sociétaux, pas encore.

Au Japon, un moine en burn-out porte plainte contre ses employeurs

Au Japon, un moine en burn-out porte plainte contre ses employeurs

Le milieu bouddhiste semble lui aussi touché par le «karoshi», la mort par surmenage, connu pour faire des victimes dans le pays.

Newsletters