Culture

«La soucoupe et le perroquet» n'est qu'un fragment de l'histoire surréaliste de son héros

Temps de lecture : 10 min

Jean-Claude Ladrat est le protagoniste de l'un des épisodes les plus emblématiques de l'émission «Strip Tease». Il fait aujourd'hui l'objet d'une biographie, «Mauvais plan sur la comète».

Jean-Claude Ladrat et sa soucoupe | Capture d'écran via Youtube
Jean-Claude Ladrat et sa soucoupe | Capture d'écran via Youtube

Le journaliste et écrivain Jean-Charles Chapuzet publie ce 18 janvier Mauvais plan sur la comète (éditions Marchialy), qui retrace le parcours de Jean-Claude Ladrat –«l'homme à la soucoupe» rendu célèbre par un épisode de «Strip Tease», en 1993.

Aussi précieux que soit le document diffusé sur France 3, il n'offre qu'un instantané, une mise en lumière bien fugace à l'échelle d'une vie marquée par les coups d'éclat et les coups du sort.

La soucoupe était en réalité la deuxième. La première, dont l'inspiration mystique survint à Ladrat en 1971, était conçue pour flotter jusqu'au triangle des Bermudes. «Ladritan» fut larguée fin 1983 au large des côtes sénégalaises; à son bord, le Charentais survécut pendant plus de trois mois, en plein océan Atlantique.

Le perroquet fut quant à lui ramené –vivant– d'Équateur, à la fin des années 1960. Ladrat, alors dans la marine marchande, l'obtint en échange d'une chemise neuve. De retour au pays, il l'offrit à sa mère. Conformément aux dernières volontés de Suzanne, l'oiseau empaillé la suivit dans la tombe, en 1999. La mort de la figure maternelle ouvrit une période sombre pour Ladrat, qui passa notamment près de sept ans en prison.

Nous publions ci-dessous trois extraits de Mauvais plan sur la comète. Les intertitres sont de la rédaction de Slate.

Gloire médiatique

En 1993, c’est la fantastique diffusion de «La soucoupe et le perroquet», son quart d’heure de gloire.

Cette même année, il y a aussi l’équipe de «Là-bas si j’y suis», heureuse émission sur France Inter orchestrée par Daniel Mermet. C’est sa collaboratrice Anne Riou qui part à la rencontre de Jean-Claude Ladrat.

À son micro, Suzanne explique qu’elle n’a pas couché avec un homme. Elle a chopé un don. Si elle couche, l’homme meurt. Après, elle enchaîne en disant qu’elle est allée à la banque, elle avait une main gelée et elle a proposé de la mettre dans le froc du banquier. Avec Suzanne, ça part en vrille comme les samares qu’on lançait sous l’érable de la cour de récréation. Jean-Claude, aussi, a un don. «Mais je me réserve, je consacre tout mon fluide à ma soucoupe.» C’est à ce moment-là que la voix de Mermet intervient: il explique le projet de Ladrat et précise qu’il a fallu abattre un arbre car il se trouvait dans l’axe de l’engin.

Suzanne reprend le micro, expliquant qu’elle a eu cinq demandes en mariage depuis un an. Quel rapport avec la soucoupe? Elle se sent un peu mariée à Jean-Claude et elle craint de le perdre. Jean-Claude, lui, n’a pas eu de rapports depuis dix ans. Bref, «en numéro un, c’est la soucoupe». Et puis, de toute façon, Ladrat va partir. Alors, ses seules sorties sont au cinéma. Mermet avertit les «petites poulettes» qu’il faudra attendre le retour de la soucoupe pour conquérir Jean-Claude Ladrat.

On épilogue, on spécule ensuite sur les origines extraterrestres de Jean-Claude. «Enceinte sans le savoir. Il poussait, moi je dégueulais», explique Suzanne. On passe du coq à l’âne. Suzanne avoue avoir été dans le maquis durant la Seconde Guerre mondiale. Son pseudo de résistante: «Mimi». Jean-Claude raconte l’épopée de la première soucoupe. Vogue la galère. Mermet cite Jules Verne et s’étonne que personne n’ait parlé de ce voyage incroyable.

«Ladrat expose le fonctionnement de sa soucoupe et explique qu’il décollera une nuit à 3 heures du matin pour des questions de préchauffage. “Un matin, elle n’y sera plus.»

Et puis rebelote en 1996! Forte du succès d’audience du premier reportage, l’équipe de «Là-bas si j’y suis» retourne voir Jean-Claude et Suzanne. Jean-Claude n’a pas encore décollé, mais il est toujours aussi truculent. C’est le document le plus réussi sur cette histoire de soucoupe –celui rediffusé en 1999 et qui a provoqué ma visite.

«Chacun, qu’il le veuille ou non, tente de construire sa soucoupe», avance Mermet avant d’affirmer qu’André Breton ne serait pas insensible à Jean-Claude. Il en fait le Gagarine de Germignac, avec «l’ombilical cordon de ceinture de sécurité». Jean-Claude, poursuit Mermet, est un «poète naturel qui nage dans le liquide amniotique des hautes eaux mythologiques, rescapé de la normalité». Le journaliste cite Boris Vian et même Blondin: «La prochaine fois, nous prendrons des trains qui partent.»

Dans cette rase campagne, on entend Suzanne hurler «Ta gueule!» aux chiens. Ladrat expose le fonctionnement de sa soucoupe et explique qu’il décollera une nuit à 3 heures du matin pour des questions de préchauffage. «Un matin, elle n’y sera plus.» Les voisins témoignent, doutent, s’amusent. Les enfants l’appellent «l’homme à la soucoupe». Suzanne leur donne des bonbons. Un gamin l’a même vue décoller, un soir, mais juste d’un mètre...

La révélation

Jean-Claude est dans sa sixième et dernière année de marine marchande. Embarqué à Port-de-Bouc, il est embauché sur le pétrolier suédois le Palma. Nous sommes en 1971, il a 26 ans. À bord, les conditions de vie sont pénibles. Les escales sont très rares. «En un an, on n’a pas mis trois fois les pieds à terre. On avait pas le droit d’aller dans les pays arabes, les Émirats, les pays du Golfe et tout ça là, parce que les Arabes voulaient pas nous voir débarquer, si on avait piqué une de leurs filles, eh ben ils nous auraient coupé la gorge, oui».

Le navire part pour le Japon pour un arrêt de quelques heures. Au retour, il trace vers Madagascar pour contourner l’Afrique. «Il était trop gros, il faisait 85.000 tonnes, le Palma, et il ne passait pas dans le canal de Suez.» Le pétrolier passe le cap de Bonne-Espérance et remonte vers l’Europe. De là, il repart, traverse l’Atlantique, direction les Amériques.

Jean-Claude vogue, s’approche de la Floride et pénètre dans un espace incertain que l’on nomme le triangle des Bermudes, du nom d’un archipel qui se trouve dans ledit espace. Depuis les années 1950, le triangle nourrit de plus en plus de fantasmes, beaucoup d’avions ou de navires y ont mystérieusement ou paranormalement disparu.

Le marin Ladrat a déjà traversé cette zone, sans souci. Ce jour-là, il est de quart. C’est en plein après-midi. Un officier montre les compas affolés à Ladrat. L’heure est grave, on appelle le capitaine qui fait stopper les machines. «Et cette fois-ci, nous avons été confrontés à un brouillard magnétique. Nos compas grands comme des plats se sont mis à tourner, ce ne sont pas des boussoles de merde. Il y avait un brouillard lumineux. L’alarme automatique s’est mise en route. Ouaouh, ouaouh. Punaise.» C’est l’entrée dans la zone de Stalker!

«Alors moi j’étais sorti de mon corps, enfin quelque chose de moi, je m’en rappelle toujours presque quarante ans après, ça a déterminé mon futur.»

Plus tard, il écrira dans son carnet de bord: «Le pétrolier semble attiré irrésistiblement par la masse grandissante d’un brouillard lumineux. Les yeux écarquillés, je me sens isolé, impuissant. La coque imposante du navire, avec ses deux cent trente mètres de long, s’enfonce puis disparaît, comme absorbée par l’épaisse brume. Comment décrire ce phénomène qui réunit la densité d’une masse gigantesque à la clarté de la lumière la plus pure».

L’embarcation s’approche des îles du Cap-Vert. Il ne s’agit pas de s’échouer sur un îlot. Panique à bord. Tous les officiers sont sur le pont. «Ce phénomène a duré environ deux heures, et pouf, d’un seul coup, on est sortis du brouillard et le compas s’est stabilisé.» Jusque-là, Ladrat n’a pas encore sa révélation. Il termine à 8 heures du soir, normalement. Il dîne, prend sa douche, se frotte et se couche tôt pour reprendre à 4 heures le lendemain matin.

«Je m’endors, rien de spécial dans ma tête et durant mon sommeil, quelque chose en moi s’est réveillé. Une heure ou deux après m’être endormi, suis pas sûr du temps. J’étais tout surpris, je volais dans la cabine et puis j’regarde, j’avais mon corps qu’était allongé sur le lit. Alors moi j’étais sorti de mon corps, enfin quelque chose de moi, je m’en rappelle toujours presque quarante ans après, ça a déterminé mon futur. Et puis je m’approche du hublot, et dans cet état de transe, je vois une espèce d’horizon doré, une vision incroyable, je ne m’attendais pas à voir ça. Pas d’étoiles ni de ciel bleu, autre chose difficile à expliquer. On m’a dit que ça pouvait être quelque chose qui aurait été au fond de l’Atlantique dans cette zone et qui aurait été réverbéré dans la nuit. Et c’est là que j’ai entendu la voix qui m’a demandé de faire une soucoupe. “Jean-Claude, veux-tu faire une soucoupe?”»

Forcément, ça n’arrive pas à tout le monde, c’est le genre de moment qui vous bouleverse. Mais Jean-Claude Ladrat ne se démonte pas, il ne se laisse pas submerger par l’émotion, il reste pragmatique en toute situation.

«J’ai tout de suite mis le holà. Vous savez, je suis matelot, moi, j’ai pas fait trop d’études, faire une soucoupe, j’ai pas l’intelligence pour une soucoupe, moi. J’ai pas la science pour faire des moteurs révolutionnaires... Et c’est là que la voix m’a dit que l’on restera en contact avec vous et on vous aidera à faire cette soucoupe... C’était télépathique ou similaire.» Fichtre!

À la dérive

Ce n’est pas tout de construire une soucoupe dans son jardin, Ladrat réussit en plus à la faire transporter en Afrique et à se faire larguer au large de Dakar. Il aurait pu reculer, se faire dessus et rentrer chez lui. Ladrat est hors normes. Lui, il a choisi l’action et l’audace, c’est le Napoléon de Germignac. Il s’en branle, il y va. C’est D’Annunzio à Fiume, c’est le guépard Tancredi qui dit oui, de Gaulle qui dit non, c’est Dieu qui vomit les tièdes.

Après quelques jours en mer, il est déjà dans la mouise, couvert de boutons, les yeux «tuméfiés, purulents, les cils tout collés». Malgré les essais concluants sur la Charente, la soucoupe prend l’eau. Il faut sans cesse écoper, ce qui empêche Jean-Claude Ladrat de dormir. Qui plus est, il a le mal de mer. Il dégueule.

Très vite, la situation empire. Il n’a pas d’appétit, mais il lui faut prendre des forces. Il se maudit quand il se rend compte qu’il n’a pas d’ouvre-boîte. Alors il pêche avec son lancer. Il mange ses maigres provisions, il dégueule encore. Le soleil est cinglant. Il n’a aucune protection. Il sent que la virée va être courte. «Avant de disparaître, dit Ladrat au maître, donne-moi la possibilité d’atteindre encore une fois la mémoire dorée de l’Atlantide. Laisse-moi une chance! [...] Jamais je n’atteindrai l’initiation suprême. À moins que Ladritan n’ait les capacités techniques d’enregistrer et d’absorber la mémoire enfouie de l’humanité.»

L’aventure tourne au fiasco. Il commence à rédiger un journal de bord à partir du 23 décembre 1983. C’est le mal de mer qui l’emporte sur tout le reste. Il a le blues. Pour pallier le spleen, il bouquine un livre sur les étoiles.

«Je sors la tête de temps à autre pour vomir. Une petite embarcation me suit à distance, à la vue de la carabine, ses occupants préfèrent prendre le large. 27 décembre à 7 h 15, un chalutier a failli me heurter, nous nous sommes évités de justesse. Vu ma taille, il ne risquait pas grand-chose, LADRITAN est indétectable par les radars. Je dois donc rester vigilant.»

Il écope, il pêche, il écope, il maigrit. Ladrat vit en slip, «la peau aussi salée que celle d’un hareng saur». Le soir, il écoute la radio. La solitude le ronge, Ladrat est victime d’hallucinations.

«Relaxe-toi Jean-Claude, quitte ton enveloppe charnelle. Transmets ton énergie au bobinage de fil de cuivre.»

Dans ses délires, il se voit dans un bar à Saintes où il y a un flipper et des lycéennes. L’une d’elles l’accoste: «“Vous ne voudriez pas faire le quatrième à la belote ?” C’est pas vrai, les gamines m’invitent. J’ai plutôt le physique de l’emploi, pas de danger qu’on m’invite au bridge, d’ailleurs je ne saurais pas y jouer.» Et il continue de pêcher.

Le 4 janvier: «Une vraie faim de loup m’étreint. Pour marquer le coup, je vais m’offrir un petit cassoulet des familles. Celui-ci a la marque du savoir-faire. C’est maman qui me l’a recommandé.» Le 6 janvier, il retrouve ses copines à Saintes et ils se parlent en anglais. «Parfois nos jambes se frôlent.»

Le lendemain, il remercie la Sainte Vierge, car les vents ont tourné et il se met au pilotage. «Relaxe-toi Jean-Claude, quitte ton enveloppe charnelle. Transmets ton énergie au bobinage de fil de cuivre.» Le 8 janvier, il perd son dinghy. Le 9, Ladritan croise un navire, Jean-Claude donne une lettre à poster au capitaine anglais qui est stupéfait.

Le 11 janvier: «Un énorme poisson décrit des cercles autour de la capsule. C’est un requin. Le lancer est embarqué en vitesse, je ne tiens pas à l’avoir au bout de la ligne.» Comment croire une chose pareille? Il a gardé une photo du requin. Il me la montre un jour dans son appartement d’Angoulême. On y voit un bout de la soucoupe, un lancer qui anche avec l’animal au bout. Elle semble absolument authentique.

«Vous voyez, tiens, c’était pas une ablette que j’avais ce jour-là, je peux vous dire que ça lui tirait sur les anneaux, vous voyez la petite bête. C’était pas une ablette, c’était un requin-tigre ça.» Je doute, c’est un montage? «Regardez donc, c’est ma soucoupe là derrière, on voit le fil, on voit tout, on voit même l’émerillon, c’est d’ailleurs à cause de l’émerillon que je l’ai tué, c’était mon dernier émerillon, si je perds, je ne peux plus pêcher. Ce brave requin a été dans les profondeurs.»

Jean-Charles Chapuzet Historien, journaliste et écrivain

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