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Comment nous nous sommes persuadés que les arbitres français étaient nuls

Temps de lecture : 5 min

Le geste inapproprié de Tony Chapron, l'«arbitre-tacleur» du match Nantes-PSG du 14 janvier, a relancé le débat sur le niveau des arbitres français. Quelques précautions avant de condamner définitivement nos hommes en noir.

L'arbitre Tony Chapron lors du match Nantes-PSG, le 14 janvier 2018 au Parc des Princes, à Paris | Franck Fife / AFP
L'arbitre Tony Chapron lors du match Nantes-PSG, le 14 janvier 2018 au Parc des Princes, à Paris | Franck Fife / AFP

Dimanche 14 janvier, dans les toutes dernières secondes du match Nantes-PSG, l’arbitre expérimenté Tony Chapron a pété les plombs.

Sur un contre anodin des Parisiens, il a été bousculé par le défenseur brésilien Diego Carlos et plutôt que de se relever sans histoire, Chapron a tenté de tacler le joueur nantais.

Ce dernier, plus choqué qu’énervé, s’est arrêté et a tenté de discuter. Bien mal lui en a pris, puisque l’homme en noir lui a adressé un deuxième carton jaune, synonyme d’expulsion, et a sifflé un coup franc pour le PSG.

Appel à une sanction exemplaire

Les commentaires sur les réseaux sociaux ont alors explosé. Des milliers de tweets dénoncent l’acte de Tony Chapron. Des stars étrangères, comme le gardien espagnol Iker Casillas ou le consultant anglais Gary Lineker, ont partagé l’action irréelle. Un arbitre de foot qui tente de tacleR un joueur, c’est du jamais vu!

Plusieurs voix ont appelé à des sanctions exemplaires. Sur le plateau de l’Équipe 21, le journaliste Dave Appadoo a demandé à ce que Tony Chapron n’arbitre «plus jamais un match de ligue 1», rappelant néanmoins qu’il s’agissait de sa dernière année au sein de l’élite et que sa peine ne pourra qu’être atténuée.

D’autres encore, comme Jean-Baptiste Guégan, géopoliticien du sport et spécialiste du football, ont mis en avant la piètre qualité de l’arbitrage français.

Des arbitres français absents des compétitions internationales

Depuis quelques années, les observateurs ne cessent de le répéter: les arbitres français sont mauvais. La meilleure preuve? Aucun représentant national lors de la dernière Coupe du monde 2014, au Brésil. Une première depuis 1974.

À cela se rajoute une absence complète d’arbitre français dès les quarts de finale de la Ligue des champions et du dernier Euro, en 2016. N’en jetez plus, nos juges seraient nuls, inexpérimentés, incompétents et maladroits.

Mais peut-on véritablement affirmer, sans biais ni faute, que nos arbitres sont les pires des grands championnats européens? Il convient de nuancer quelque peu ce propos, de regarder objectivement la situation et d’observer ce qu’il se passe à l’étranger.

Une influence psychologique et subjective

Passer ses nerfs sur l’arbitre est presque devenu une habitude. Quand une défaite survient, les dirigeants, les joueurs ou les supporters préfèrent cibler l’homme en noir plutôt que leur propre incapacité à gagner.

En psychologie, on appelle cette incapacité à reconnaître son erreur et à toujours rejeter la faute sur l’autre un locus de contrôle externe. L’arbitre devient la cible idéale; il est victime, de façon quasi-systématique, d’une campagne de dénigrement.

Lors du match Bordeaux–Marseille, le 20 novembre dernier, l’OM égalise dans les tous derniers instants. Le propriétaire des Girondins, Nicolas de Tavernost, se met alors à fustiger le corps arbitral:

«C’est une grosse déception. Les garçons se sont beaucoup donnés, mais on ne peut pas jouer contre l’arbitrage, ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible que des investisseurs se retrouvent à la merci de décisions à la 93e minute, d’un coup franc qui n’existe pas, d’un corner qu’il y avait. Je ne dis pas que le résultat n’est pas équilibré. Je dis simplement que l’arbitrage ne l’a pas été. C’est ça, la vraie frustration.»

Nicolas de Tavernost oublie seulement de rappeler l’inaptitude de ses joueurs à prendre la tangente et à marquer plus d’un but en 90 minutes. L’arbitre ne fait pas gagner ou perdre des rencontres, il est un élément du jeu et il faut savoir faire avec. Si un but est refusé sur un hors-jeu inexistant ou si un carton rouge est adressé sur une faute quelconque, la partie n’est pas terminée et tout peut encore changer.

Si un coach, un joueur ou un dirigeant préfère justifier sa défaite par le piètre niveau de l’arbitre, il est victime de locus de contrôle externe –à l'image de l'élève revenant du lycée avec une très mauvaise note et accusant son professeur d’être un incapable.

Des biais de raisonnement

Le problème, c’est que ce raisonnement a tendance à s’étendre et à s’affirmer dans le football français, tel un cercle vicieux. En blâmant l’arbitre, on intègre l’idée qu’il est mauvais, donc on légitime les critiques suivantes. On enclenche ainsi une «accumulation argumentative» tel «un sandwich de raisonnement», en suivant les mots du sociologue Gérald Bronner dans son livre La démocratie des crédules.

Le spécialiste des croyances collectives et des phénomènes de cognition sociale met en avant les «biais de raisonnement» et les «biais d’observation». Parce que la tendance générale est à la critique, celle-ci viendra nourrir les avis futurs et contraindra le développement objectif: nous sommes persuadés que les arbitres sont mauvais parce que nous ne cessons de le répéter.

De la même manière, nous préférons les éléments qui confirment une hypothèse plutôt que ceux qui l’infirment. Quand un arbitre réalise une prestation sans encombre, sans aucune erreur, nous ne disons rien et trouvons sa performance normale; lorsqu'il se trompe, nous nous déchaînons sur lui: on parle de «biais de confirmation d’hypothèse».

Nous voulons nous persuader que l'arbitre est mauvais, mais rien n'est moins sûr. La France compte encore parmi l’élite du football européen; elle présente des arbitres compétents et expérimentés. Les erreurs et les décisions absurdes existent, comme partout: la semaine dernière, en Espagne, l’attaquant de l’Atletico Madrid Diego Costa a pris un rouge, simplement pour être allé célébrer son but avec ses supporters.

Le faible lobbying plutôt que le faible niveau

S’il n’y a aucun arbitre français en Coupe du monde, en Coupe d’Europe ou en Ligue des champions, ce n’est pas tant à cause du niveau que des instances incapables d’envoyer des juges en compétitions internationales.

«Les arbitres français ne sont pas moins bons que les autres. Le niveau, vous l’avez, on n’a pas à rougir. C’est la gestion et le lobbying qui sont catastrophiques. Depuis dix ans, on change les hommes sans vraiment changer la politique. Aujourd’hui, quels sont les arbitres français programmés pour les rencontres internationales? Nous n’avons rien préparé», lance l’ancien arbitre Éric Castellani.

Ce n’est donc pas l’incompétence mais plutôt le lobbying qui est responsable de la faible renommée de l’arbitrage français. Comment éviter alors de propager l'idée selon laquelle il est si mauvais?

Une des réponses pourrait être d'interdire les dirigeants, les joueurs et le staff à réagir à chaud. «Je pense qu’il faudrait qu’ils attendent un peu avant de s’exprimer, afin d’éviter de dire des choses que l’on ne pense pas», indique l’ancien arbitre international Bruno Derrien, devenu consultant. Une solution bien compliquée à mettre en œuvre.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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