Culture

«3 Billboards», au-delà du feu

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 16.01.2018 à 17 h 08

Construit sur l'affrontement entre une femme seule et une communauté du sud des États-Unis, le film de Martin McDonagh dépasse avec brio le pur thriller.

Mildred (Frances McDormand), la mère vengeresse |
©Twentieth Century Fox France

Mildred (Frances McDormand), la mère vengeresse | ©Twentieth Century Fox France

Le feu. Bien avant les flammes qui viendront embraser l’écran, le film se place d’emblée sous le signe du feu.

Bande-annonce de 3 Billboards

Elle brûle, elle brûle de rage cette femme qui débarque dans la petite ville du Sud profond. Elle se consume de fureur contre ce qu’a subi sa fille, violée et tuée. Contre l’inaction ou l’impuissance de la police.

C’est contre elle, et plus précisément son patron, le shérif Willoughby, que Mildred met en place à l'entrée d'Ebbing trois immenses panneaux d’affichage dénonçant la situation.

Face-à-face entre le sheriff (Woody Harrelson) et celle qui réclame justice. (©Twentieth Century Fox France)

Ce feu est aussi celui qui couve dans cette société apparemment paisible, mais où le racisme, la violence policière, la fascination des armes ou le machisme définissent la mentalité collective de l’Amérique profonde.

Sans apparaître, les torches du Ku Klux Klan ne sont pas loin, dans cette bourgade au nom fictif que le titre original ne situe pas par hasard dans le Missouri.

Une héroïne qui défie les canons des personnages féminins

Le réalisateur Martin McDonagh mène tambour battant la montée en tension de l’affrontement qui s’organise entre la mère vengeresse et les autorités où, plus que le shériff, l’adjoint brutal et raciste tient l’emploi de l’ennemi désigné.

Selon la tradition du cinéma américain, la «communauté» commente la situation et se distribue entre les différentes attitudes que peut susciter ce conflit.

Frances McDormand, souveraine (©Twentieth Century Fox France)

Celui-ci trouve son énergie autant dans l’apparent potentiel illimité de brutalité, plus proche des films d’horreur que d’une évocation réaliste, que dans la posture déterminée de l’héroïne campée par Frances McDormand, souveraine.

La vigueur et la rigidité de son  personnage pris dans une spirale de fureur défient les canons d’un personnage féminin classique, circulant allègrement entre affirmation de soi et exagération proche du délire.

Serait-il uniquement cela que 3 Billboards rejoindrait avec honneur la liste des petits thrillers tendus et efficaces qui jalonnent l’histoire d'Hollywood.

Mais il est autre chose. Autre chose de particulièrement digne d’intérêt par les temps qui courent.

L'enfer du simplisme

En effet, une dramaturgie inattendue se met peu à peu en place à l’intérieur du classique récit d’affrontement et de vengeance.

Y contribuent le personnage du shérif joué de manière très convaincante et nuancée par Woody Harrelson, l’apparition d’une figure littéralement hors norme –le nain interprété par Peter Dinklage (le Tyrion de Game of Thrones)– ou les éléments égrénés concernant la victime au nom de qui toute l’affaire se déroule.

Dixon, le mauvais flic (Sam Rockwell) face à Mildred. (©Twentieth Century Fox France)

Mais c’est surtout, comme souvent, le personnage du «méchant», l’adjoint Dixon admirablement composé par Sam Rockwell, qui permet d’activer une complexité qui donne une bien plus grande ampleur au film, sans en atténuer la puissance dramatique immédiate.

Aussi lorsque se déchaînent à l’image ces flammes qui n’avaient cessé de couver, il apparaît qu’il s’agit bien des flammes de l’enfer. L’enfer du simplisme, de tous les simplismes.

En ces temps où face au crétinisme brutal incarné par l’actuel occupant de la Maison-Blanche, il semble aller de soi qu’il convient d’y opposer une vertu franche et massive, la certitude du Bien, ce que nombre de films hollywoodiens claironnent avec ardeur, 3 Billboards déploie une proposition autrement plus fine, et judicieuse.

Judicieuse parce que le simplisme du scénario hollywoodien type est aussi celui selon lequel raisonne et agit un Donald Trump.

Aussi, plutôt que de venir enfoncer à coups redoublés la dénonciation du Mal (par exemple le récent Suburbicon porté par le tandem de vedettes progressistes George Clooney et Matt Damon) ou l’affirmation du Bien (comme s’apprête à le faire Steven Spielberg avec ses Pentagon Papers), il y a un véritable courage politique à prendre en compte la complexité sous les apparences, à admettre les possibilités d’évolution plutôt que de recourir à la caractérisation stigmatisante et absolue. Que le réalisateur de 3 Billboards soit un homme de théâtre britannique n’y est peut-être pas étranger.

3 Billboards, les panneaux de la vengeance

de Martin McDonagh, avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Peter Dinklage.

Durée: 1h56  Sortie: 17 janvier 2018

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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