France / Culture

Peut-on rire de tous?

Temps de lecture : 6 min

Les blagues ne sont pas que des blagues. Elles nourrissent aussi les stéréotypes sur lesquels elles se basent.

Rassrah. |
Franck Fife / AFP
Rassrah. | Franck Fife / AFP

Le licenciement de l’animateur Tex par France 2 après une blague lamentable sur les femmes battues a ramené sur le devant de la scène l’impérissable débat sur la liberté de rire de tout. Depuis, les lamentations de ceux qui trouvent qu’on ne peut plus rien dire résonnent avec une rare insistance et les discours nostalgiques sur la prétendue subversivité des humoristes d’autrefois se multiplient. Oui, certains sketchs des Inconnus ne passeraient plus aujourd’hui, un humour inclusif qui donne le vertige aux malveillants et nous incite à rire autrement qu’en rabaissant les opprimés est en train de naître, et c’est une excellente nouvelle.

Les Inconnus - «La France de demain»

«On ne peut plus rien dire»

Après chaque trait d’humour douteux reviennent les mêmes débats. En juin dernier, une plaisanterie fort douteuse d’Emmanuel Macron au sujet des «kwassa-kwassa», ces frêles embarcations comoriennes qui selon lui ne servent pas à pêcher mais à «amener du Comorien» à Mayotte, a suscité de vives réactions. Il y a ceux qui l’ont trouvée raciste, ceux que ça a fait rire, ceux que ça a fait rire parce qu’ils l’ont trouvée raciste et ceux qui, comme à chaque trait d’humour problématique, ont été exaspérés par le fait que certains puissent la trouver raciste, façon «c’est qu’une blague!»

Ceux-là sont partout aujourd’hui. Vous allumez votre télévision, Cyril Hanouna s’insurge des réactions disproportionnées après son canular homophobe. Vous vous informez sur internet, Natacha Polony vous avertit qu’on vous empêche de rire de tout pour vous empêcher de penser. Vous lisez votre journal, le dessinateur Riss dénonce cette «France de corbeaux, de lâches et de délateurs» après l’éviction de Tex. Vous allez sur les réseaux sociaux, l’humoriste Monsieur Poulpe se met à pousser un un coup de gueule contre ce «climat bien pesant et moralisateur du moment» qui le rend «dingo».

Vous partagez un bon repas de Noël en famille, et votre désormais célèbre oncle raciste n’a pas fini ses blinis au saumon en entrée qu’il entame déjà le refrain du «on ne peut plus rien dire». Le point commun entre tous ces décomplexés du rire: ils sont tous, dans leur esprit, étouffés par une prétendue dictature du politiquement correct –rire en faisant abstraction de toutes les sensibilités devient pour eux un acte de résistance.

«Rire avec...» VS «Rire de...»

On aime tous rire. Moi-même, je ris beaucoup, y compris dans mon métier de professeur des écoles. J’ai d’ailleurs fait du rire l’objet de mon mémoire de fin d’études et en consultant des recherches comme celles d’Éric Debarbieux ou Ronald A. Berk, j’ai trouvé des preuves scientifiques de ce que je ressentais personnellement comme une évidence: le rire peut réduire l’anxiété générale et créer une dynamique positive qui facilite le processus d’apprentissage. Il détend les élèves et offre un formidable auxiliaire aux différentes habiletés de l’enseignant.

Cependant, que le rire possède autant de vertus n’exclut pas qu’il puisse s’alimenter à des sources suspectes. Un jour, un élève sur qui il était rare de poser un regard sans croiser un sourire est venu me voir en pleurs parce que ses camarades ne riaient pas «avec lui» mais «de lui». Son poids était devenu source de moqueries et le rire était discriminant et stigmatisant. Selon Bergson, le rire sanctionne ce qui nous paraît inférieur à ce que nous devrions être. Alors, quand il sanctionne une couleur de peau, une appartenance ethnique, un genre ou une orientation sexuelle, il devient cette arme méprisante et méprisable qui permet de jouir de sa propre sociabilité dans l’étrangeté fantasmée de l’autre.

Les blagues ne sont pas que des blagues

Je vous vois déjà m’expliquer qu’avec l’âge nous vient le recul nécessaire pour rire des violences conjugales tout en luttant contre elles. Je regrette, mais la science ne conforte pas votre certitude d’adulte. Alors qu’on pense être en mesure d’exercer notre pensée critique à tout instant, il apparaît selon plusieurs études que rejeter ce qu’on entend demande plus d’effort et de concentration que l’accepter comme étant une vérité. Et lorsque l’humour auquel on est exposé ne présente pas de subtilité particulière, nous faisons logiquement l’économie de notre réflexion et cultivons alors des préjugés infondés. Autrement dit, l’humour facile nourrit les stéréotypes sur lesquels il se base. Les blagues ne sont pas que des blagues.

C’est sans doute ce qui explique pourquoi à qualifications égales, les femmes blondes sont plus souvent refusées à un poste comparé aux femmes brunes comme le démontre un article de l'Observer à propos du racisme invisible.

Par ailleurs, Thomas Ford, un chercheur en psychologie de la Western Carolina University a conduit une série d’expériences pour savoir si l’humour désobligeant peut avoir des conséquences négatives concrètes. Après avoir fait remplir un questionnaire à des individus masculins pour mesurer leur hostilité à l’égard des luttes féministes, il les a exposés à des contenus humoristiques sexistes. Dans un second temps, il leur a présenté un cas pratique dans lequel une université doit faire des économies sur ses dépenses et leur a demandé de déterminer de quelle association il faudrait réduire le budget parmi une liste préétablie. Il en a résulté que chez les hommes qui étaient favorables au développement des droits des femmes, l’humour sexiste n’a eu aucune influence. En revanche, chez des hommes ayant un même degré d’hostilité à l’égard du féminisme, ceux qui ont été exposés à de l’humour sexiste ont davantage proposé de réduire le budget accordé aux associations féministes.

«L’humour sexiste n’est pas un amusement bénin»

La même expérience a été reproduite en ciblant les LGBT et les minorités ethniques ou religieuses, et à chaque fois, il a été démontré que lorsqu’un individu a une perception négative d’une population, le soumettre à un humour désobligeant envers cette population le libère des inhibitions qu’il peut avoir et il ressent alors une certaine légitimé dans le fait de la discriminer. Selon le chercheur Thomas Ford:

«L’humour sexiste n’est pas un amusement bénin. Il peut affecter la perception qu’ont les hommes de leur environnement social et leur permet de se sentir à l’aise avec des comportements sexistes, sans avoir peur de la désapprobation de leurs pairs.»

Toutes ces études peuvent paraître vaines tant ce qu’elles démontrent relève de l’évidence, mais elles ont le mérite d’enterrer scientifiquement le lâche argument qui consiste à dire que «c’est qu’une blague». Si les partisans du rire désobligeant veulent s’obstiner à puiser leur humour dans tout ce qui circule de vulgaire dans notre société en matière de préjugés, la cohérence les oblige à assumer leur contribution à l'augmentation des discriminations concrètes que ces préjugés entrainent.

Donnons au rire sa fonction sociale

S’ensuit-il que le scrupule moral doit se traduire sous forme juridique? Il est évident que la liberté de rire de tout doit demeurer, tout comme doit être respectée celle de ne pas adhérer à un humour venimeux, voire de le mépriser. On voit naître çà et là des injonctions à rire de ce qui nous chagrine pour prouver notre attachement à la liberté d’expression et attester que nous ne sommes pas des êtres psychorigides, mais les auteurs de ces mises en demeure semblent ignorer qu’on peut puiser notre rire ailleurs que dans le rabaissement de celles et ceux qui sont déjà en souffrance.

Et si, comme le pense Bergson, le rire ne saurait atteindre son but en portant la marque de la sympathie et la bonté, alors soyons désinvoltes envers ceux que l’humour désobligeant épargne trop souvent par lâcheté: au lieu des minorités discriminées, des classes dominantes, rions des racistes, des misogynes. Il y a de quoi faire dans leurs vices. Il suffit d’écouter Guillaume Meurice chaque matin sur France Inter pour se réconcilier avec l’idée qu’on peut rire aux éclats sans nourrir de conflit avec sa propre conscience.

En se servant de l’humour pour tourner en dérision les coupables d’injustices, il donne au rire de ses auditeurs une fonction sociale: obtenir des hommes et des femmes des conduites plus souhaitables, car rien ne motive autant le changement de comportement que la crainte d’être ridicule. «Castigare ridendo mores» disait Molière: châtier les mœurs en riant. Telle pourrait être la devise d’un humour inclusif.

Rachid Zerrouki Professeur de collège

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