Santé / France

Lactalis: une crise qui aurait pu être évitée

Temps de lecture : 6 min

Les éléments recueillis par Slate.fr établissent que tout aurait pu être réglé dès les premiers jours de décembre. Or de multiples acteurs ont laissé l’affaire prendre une ampleur sans précédent. Il reste à situer les fautes et les responsabilités.

Siège de l'entreprise Lactalis à Laval, le 12 janvier 2018 | Damien Meyer / AFP
Siège de l'entreprise Lactalis à Laval, le 12 janvier 2018 | Damien Meyer / AFP

À la différence de ses collègues de l’Économie et de l’Agriculture, Agnès Buzyn ne s’est guère exprimée sur l’affaire Lactalis. C’est là une retenue d’autant plus remarquable que tous les acteurs et les services concernés du ministère de la Santé (dont la Direction générale de la santé) ont, dans ce dossier, œuvré de manière exemplaire. Une action méconnue qui vaut aujourd’hui d’être mise en lumière et qui soulève d’importantes questions quant aux failles qui, par ailleurs, ont pu être mises en évidence. Que s’est-il passé?

Il faut tout d’abord ici expliquer ce qu’il en est du remarquable maillage microbiologique qui existe en France pour surveiller et prévenir les toxi-infections alimentaires. Parmi les principaux microorganismes responsables de ces phénomènes figurent les bactéries du genre Salmonella (ou salmonelles). L’infection par ces bactéries se manifeste par une gastro-entérite, parfois aigüe, qui se résout généralement spontanément en quelques jours. Toutefois, les conséquences peuvent être graves notamment chez les nourrissons ainsi que chez les personnes au système immunitaire affaibli. Une infection par les salmonelles peut alors devenir très grave, voire mortelle.

On connaît aujourd’hui plus de 2.000 variétés (ou sérotypes) de Salmonella pathogènes parmi lesquelles «Salmonella sérotype Agona», celle retrouvée dans les laits infantiles fabriqués par Lactalis dans son usine de Craon (Mayenne).

En Europe, ces bactéries représentent la cause la plus fréquente d’épidémies d’origine alimentaire et la deuxième cause de maladies d’origine alimentaire.

«Toutefois, le nombre de foyers où ces bactéries ont été isolées est en constante diminution dans l’Union européenne depuis 2001. Cette amélioration reflète l’efficacité de la politique de l’Europe en matière de sécurité sanitaire des élevages et des abattoirs (abattage systématique des élevages de poules pondeuses contaminés, mesures d’hygiène tout au long de la chaîne de production)», précise-t-on auprès de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES).

Au cœur du dispositif français de surveillance et de prévention de ces infections on trouve le Centre National de Référence des Salmonella (CNR-Salm) de l’Institut Pasteur de Paris. Ce centre reçoit chaque année 10.000 souches/an dont environ 6% (soit 600) isolées de bébés de moins de 1 an. Et de 2012 à 2016, ce CNR a identifié environ 65 souches de Salmonella Agona par an.

Un dispositif rodé et performant

C’est là un dispositif national parfaitement rodé et particulièrement performant. En pratique le CNR-Salm reçoit des souches d’un grand réseau de laboratoires volontaires hospitaliers et privés. Ces souches reçues sont ensuite caractérisées par différentes méthodes et classées selon leur sérotype et selon les résultats de typage génomique. Des algorithmes de détection de dépassement de seuils ont d’autre part été établis depuis plusieurs années par Santé publique France et le CNR-Salm –et ce pour chaque sérotype à partir des données historiques. Ils sont utilisés chaque semaine pour rechercher des augmentations inhabituelles ou des cas groupés de souches d’un sérotype donné parmi les souches reçues au CNR-Salm. Les spécialistes disposent ainsi d’une série de précieuses données pour chacune des souches: date d’isolement, date de validation des données de typage, groupe d’âge du patient pour lequel la souche a été isolée, laboratoire ayant isolée la souche, type de prélèvement (selles, sang, urine etc.).

C’est précisément la puissance et la finesse de ce réseau qui ont permis d’identifier au plus tôt ce qui allait devenir l’affaire Lactalis. Il y eut ainsi, dans la dernière semaine de novembre, l'identification de huit cas de salmonelloses tous dus à une Salmonella d’un même sérotype Agona, tous chez des enfants de moins de 1 an. Santé publique France a, aussitôt, déclenché une alerte et des investigations épidémiologiques dès le 1er décembre. Les parents des enfants ont été interrogés par les épidémiologistes sur l’ensemble des expositions susceptibles d’avoir été une source de contamination de salmonelles: aliments, boissons, contact avec des cas de diarrhée dans l’entourage, contact avec des animaux etc.

«Dès le vendredi soir 1er décembre les premiers résultats obtenus par l’interrogatoire des parents des huit enfants mettaient en évidence que ces enfants avaient comme exposition commune la consommation de lait infantile, a précisé à Slate.fr l’un des principaux responsables du dispositif sanitaire national. Nous avions dès lors qu’il s’agissait des laits Picot sans lactose, Pepti junior Picot 1er âge, Milumel Bio 1 sans huile de palme -tous produits par Lactalis dans son usine de Craon.»

En alerte le dispositif sanitaire a ensuite, très vite, parfaitement œuvré. C’est ainsi que dès réception de l’alerte au CORRUSS (Centre Opérationnel de Réception et de Régulation des Urgences Sanitaires et Sociales) de la Direction générale de la santé (DGS), fut organisée le 1er décembre une première réunion téléphonique regroupant les différents acteurs concernés: Santé publique France, le CNR-Salmonellose, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (ANSES), l’Agence nationale du médicament (ANSM) et la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF).

«Cette réunion a permis d’évaluer la situation épidémiologique et les mesures de gestion à mettre en œuvre, relatives notamment à d’éventuels retraits-rappels (ces mesures de gestion étant du ressort de la DGCCRF) et aux actions de communications associées. En parallèle, la DGCCRF a engagé des actions d’inspection sur le lieu de production, ajoute ce responsable. Au vu de la situation épidémiologique, la DGS a argumenté auprès de la DGCCRF (en charge des mesures de gestion) en faveur de retrait-rappel des lots identifiés à partir des retours des familles des enfants malades. Cette action de retrait-rappel était engagée dès le 2 décembre.»

Parallèlement la DGS saisissait la Société française de pédiatrie afin d’identifier les produits de substitution aux produits rappelés.

«Au 9 janvier, nous étions à 37 cas de Salmonella Agona chez des nourrissons, poursuit ce responsable. Sur les 37 cas, 36 ont été interrogés et 18 ont nécessité une hospitalisation pour salmonellose. Tous les enfants hospitalisés étaient sortis et allaient bien. Toutefois, à la suite de nouveaux éléments épidémiologiques données par Santé publique France, la DGS dut alerter la DGCCRF sur le fait que d’autres produits pourraient également être contaminés. "Faute d’une démarche volontaire de Lactalis", le 9 décembre, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances prenait un arrêté portant suspension de l’exportation et de la mise sur le marché de certains produits d’alimentation infantiles fabriqués par la société Celia-laiterie de Craon.»

C’est ainsi qu’un nouveau retrait rappel de lots sera organisé à partir. Et toujours le 9 décembre, un arrêté supplémentaire a été pris par le préfet de Mayenne confirmant l’arrêt des activités de fabrication et conditionnement de poudres de lait infantile par cette entreprise; arrêté conditionnant leur reprise à un contrôle par des services vétérinaires de la Direction générale de l’alimentation de l’efficacité des mesures correctrices mises en place par Lactalis.

Comment comprendre que face à un risque sanitaire identifié, des résistances s’organisent

On connaît la suite: nouveaux rappels de lots à haut risque par Lactalis le 12 décembre puis le 21 décembre; et à la suite des investigations menées au sein de l’usine de Craon, décision de la DGCCRF de rappeler la totalité de la production de l’usine fabriquées ou conditionnées à partir du 15 février 2017. Puis découverte que les grandes chaînes de distribution n’avaient pas, pour diverses raisons, procédé, à la totalité des retraits qui leur étaient imposés.

Au total ces atermoiements auront conduit au rappel (et à la destruction) de plus de dix millions de boîtes de laits infantiles, commercialisés dans des dizaines de milliers de points de vente en France et dans une soixantaine de pays. À la lecture de cette chronologie on ne peut manquer d’être frappé par le décalage entre, d’une part, la puissance et la finesse de l’analyse épidémiologique et, d’autre part, les freins mis à la mise en œuvre des décisions radicales qui, à l’évidence, s’imposaient dès le 1er décembre. Comment comprendre que face à un risque sanitaire parfaitement identifié différentes résistances s’organisent qui, de fait, conduisent à un «écoulement des stocks» d’aliments infantiles potentiellement à risque?

S’exprimant enfin, le 12 janvier sur Europe 1 , Agnès Buzyn a annoncé qu'il y aurait «des suites» dans cette affaire en évoquant (sans les identifier) des «peines graves» encourues par certains acteurs, sans les identifier. «Une enquête est ouverte et nous verrons les responsabilités de chacun, a précisé la ministre des Solidarités et de la Santé. Là où on est extrêmement inquiets, c'est effectivement le fait que les gens ne prennent pas suffisamment conscience du risque sanitaire dans le retrait de lots qui est totalement de la responsabilité de chacun et les gens sont exposés à des peines graves, des peines pénales, des amendes.» Et la ministre d’ajouter: «Je crains que nous trouvions des choses étonnantes chez Lactalis». Sans préciser.

Jean-Yves Nau Journaliste

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