France

Le Parti socialiste ne connaîtra pas un nouvel Épinay (à moins que…)

Temps de lecture : 7 min

Avec Delphine Batho, ils sont maintenant cinq à vouloir relever le PS. On imagine que dans la tête de chaque candidat au poste de premier secrétaire trotte le souvenir du congrès d'Épinay, charriant nostalgie, fantasmes et espérances…

«Y a quelqu'un ?»
«Y a quelqu'un ?»

En 1971, longtemps après l’arrivée de De Gaulle au pouvoir en 1958, naquit le PS d’Epinay dirigé par François Mitterrand. L’Union de la gauche puis la conquête du pouvoir en 1981 apparaissent désormais comme un âge d’or. On en est si loin...

Le PS peut-il se relever? François Hollande pense que son parti «touche le fond». Les Français ont boudé les candidatures socialistes aux législatives. Depuis, La France Insoumise apparaît comme la principale force d’opposition, à gauche sinon dans le pays. Pour le PS, la situation est pire que ce que vécut la SFIO après 1958.

La crise de la social-démocratie européenne impose au PS français de sévères révisions idéologiques, stratégiques et programmatiques. Le congrès à venir le permettra-t-il? On peut en douter.

Congrès sur les ruines

Le Parti socialiste se prépare à un congrès post-cataclysme. Si son pouvoir était inégalé en 2012, sa spectaculaire chute et l’instauration d’un pouvoir de restauration de la Ve République avec Emmanuel Macron, pourrait faire croire qu’il ne s’est agi, en fait de crise de régime, que d’une traduction française de la crise de la social-démocratie. Beaucoup, au sein du parti de François Mitterrand et de François Hollande, rêvent d’une renaissance façon congrès d’Épinay, qui ouvrit la voie à un cycle qui porta François Mitterrand au pouvoir en 1981. Les wishful thinking sont nombreux en la matière. Très nombreux.

Emmanuel Maurel, Luc Carvounas, Stéphane Le Foll, Olivier Faure et Delphine Batho ont déclaré leurs candidatures au poste de premier secrétaire. Julien Dray, historique grognard du mitterrandisme, fondateur de la Gauche socialiste et patient ami de François Hollande, laisse entendre qu’il pourrait se lancer dans la bataille. Des hommes valables et des idées, le PS n’en manque pas. Il lui manque… une vision. Et c’est déterminant.

Après la défaite de 2017, plusieurs chemins s’offraient à la gauche: embrasser la «l’adolescence de la révolte», subir l’éclatement en baronnies locales, poursuivre la rétractation sur un cœur idéologique et électoral affaibli...

Une autre solution se présente: la refondation pure et simple du projet et de la stratégie. Pour ce faire, il faut oser briser les idoles, aller contre les habitudes… Difficile.

Replongeons dans ce que fut l’histoire du PS d’Épinay... Il y a peut-être une méthodologie à saisir.

Épinay: treize ans après le 13 mai 1958

Le régime fondé par De Gaulle et Michel Debré est né treize longues années avant la refondation du PS à Épinay. Emmanuel Macron a été élu en 2017. Le congrès du PS se tient au printemps 2018. L’accélération du temps politique aura beau faire, la restauration du régime de 1958 par le président Macron et la fin de son ancien système partisan impose une temporalité de l’ordre de la période post-58 à la vie politique. Le PS cherche Épinay mais a été propulsé dans l’année 1959. Il n’est pas encore prêt pour son retour vers le futur.

Après 1958, la SFIO, dirigée par Guy Mollet connaît une rude période de disette électorale. Si l’un des siens, André Boulloche, reste membre du gouvernement jusqu’à la fin de 1959, son soutien au nouveau régime se solde par une cuisante défaite aux législatives. Le souvenir de la guerre d’Algérie et de l’envoi du contingent par Guy Mollet, celui de l’action de Robert Lacoste, comme la persistante perception du molletisme comme pratique gouvernementale droitière ceinte d’une logorrhée marxiste jettent sur la SFIO un voile de défiance qui pèse lourd.

À côté de la SFIO, une petite scission fait vivre un socialisme contestataire, empreint d’abord d'une volonté de conclure la paix en Algérie puis réceptacle du foisonnement d’idées socialisantes défaites de tout soutien au régime. Édouard Depreux dirige le PSU, fondé en 1960 sur la base d’une ententre entre PSA, UGS et de groupes issus du Parti communiste français (PCF).

François Mitterrand, quant à lui, élu de la Nièvre, chemine avec quelques centaines de soutiens organisés au sein d’une Convention des institutions républicaines. Hostile au Général de Gaulle, il publie rapidement un Coup d’État permanent qui fit date.

Hégémonique dans la classe ouvrière, le PCF domine éloctarelement la gauche.

En 1965, François Mitterrand parvient à être candidat d’une opposition de gauche unie. Il met en ballotage le Général de Gaulle. Ce fait d’arme reste à son actif quand, en 1971 puis 1972, il prend la tête du PS puis négocie le programme commun de gouvernement et enclenche l’Union de la Gauche avec le PCF.

1968 laisse les partis politiques de gauche dans les ornières du chemin de l’Histoire. L'événement met du temps à être intégré par les responsables politiques de la SFIO mais aussi du PC. Sans doute le PSU, petit parti fertile en idées novatrices, est-il le plus proche du mouvement de mai.

Les conditions réunies pour la mue de la SFIO

À sa manière, le parti présidentiel (UNR-UDT essentiellement) est une chose «et en même temps» une autre. Tant que De Gaulle tint, le fondateur de la France Libre obtint 45% des voix ouvrières par exemple. Or, en avril 1969, la République gaullienne arrive à son terme. Le Général démissionne et part en Irlande. Georges Pompidou est élu au cours d’une élection où Gaston Defferre obtient environ 5% des voix mais où Jacques Duclos, truculent dirigeant communiste, franchit les 20% des suffrages.

À partir de 1969, le problème pour la Gauche et la SFIO se pose différemment.

  • La fin du gaullisme a pour conséquence d’aviver un clivage gauche-droite. Sur le plan international, l’URSS fait de moins en moins peur et la répulsion exercée par les communistes français sur leurs cousins-ennemis de la SFIO et de la «gauche non communiste» se tasse.

  • Le PCF qui ne fait plus peur.

  • L'évolution sociologique peut porter une dynamique unitaire autant qu’un projet de transition au socialisme. Avec Mai 68, le coup d’envoi d'une mutation de la société française était donné. Roland Castro put dire, par la suite, que François Mitterrand «planta une paille dans le cerveau de Mai 68 et aspira».

Ne manque qu’une chose ou presque: un rassembleur. La personnalité de François Mitterrand garantit à l’aile droite de la SFIO une indépendance à l’égard des communistes. Non-membre de la SFIO jusqu’à Épinay, Mitterrand bénéficie (lui ancien candidat dans la Nièvre sous bannière anticommuniste) de l’appui du petit courant de gauche de la SFIO, le Centre d'études, de recherches et d'éducation socialiste (CERES), boîte à idées et à coups politiques, composée d’entristes revendiqués aux analyses détonnantes.

La chance du PS de Mitterrand à Épinay: l’entrisme au grand jour du CERES

À Épinay, François Mitterrand bénéficie du soutien clé du courant de gauche animé par Jean-Pierre Chevènement, Didier Motchane et Georges Sarre. Ce petit courant, hyperactif, a déjà été à l’origine de plusieurs ouvrages, de colloques programmatiques remarqués et se pense comme le noyau révolutionnaire pouvant changer le destin d’une SFIO ronronnante. Comme ils l’écrivent: «D’un côté du rideau de fer le socialisme évoque des bruits de bottes, de l’autre côté, le raclement des pantoufle». Quel est le but du CERES? Selon son cofondateur Didier Motchane, il s’agit de faire surgir au sein d’une «social-démocratie qui assume la condition humaine du socialisme» l’étincelle qui la pousse à réaliser la «transition au socialisme», c’est-à-dire à «assumer la condition socialiste de l’humanité».

Depuis plusieurs années déjà, ce groupe de jeunes technocrates livre à Mitterrand (en 1965) mais aussi à la SFIO de Guy Mollet ses analyses sur la société, sur la politique industrielle, la politique étrangère, l’autogestion… Ainsi, entre groupe d’experts au service de son parti et courant en formation, le CERES contribue à relancer le débat idéologique et surtout stratégique.

Aujourd’hui: la mutation impossible?

Flashforward. 2018. Pour se relever, il faut que le PS analyse le monde. Ses fondamentaux sont ceux qui ont produit à la fois l’Acte Unique, le traité de Maastricht et donc la politique monétaire figée par l’euro. Sont-ils d’actualité? Les événements prouvent que non.

Le PS de 1971 savait pouvoir s’appuyer de classes sociales plus diplômées et mues des préoccupations bruyamment manifestées en 1968. Il disposait, potentiellement, d’une base sociale en dynamique démographique, qui pouvait –et Mitterrand l’avait entrevu– lui permettre de doubler en suffrage un PCF encore hégémonique dans la classe ouvrière et dans ses bastions municipaux.

Des choix fondamentaux à partir d’une analyse des rapports de force mondiaux et du devenir du capitalisme sont à opérer en 2018. Ces choix doivent rencontrer une fine analyse de la société française. Le PS, hier supernova électorale, a chuté dans le ravin électoral.

Aligner les «propositions», vouloir mener la «bataille culturelle» (sur la base de quoi?), aller à la rencontre des classes populaires… Tout cela n’est ni faux ni honteux… C’est simplement inopérant.

Pour que le PS connaisse un nouvel Épinay, il lui faut une analyse du monde, c’est-à-dire de l’évolution du capitalisme et de ses traductions géopolitiques, une analyse de la société française, c’est-à-dire du pouvoir actuel, de la situation des groupes sociaux, en prenant en compte l’idéologie en vogue et son rapport avec l’évolution du capitalisme, pour enfin tracer les contours d’un rassemblement, d’un projet, d’une stratégie.

Pour l’heure, rien.

Nonobstant les mérites des uns et des autres, l’édifice est totalement à repenser… Et repenser l’édifice, cela supposer d'oser liquider une partie du passé du PS depuis 1983.

Y est-il prêt?

Gaël Brustier Chercheur en science politique

Newsletters

Pourquoi déteste-t-on les supporters de football?*

Pourquoi déteste-t-on les supporters de football?*

*Et les supportrices.

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Prétendre que le voile islamique est compatible avec le féminisme est pour le moins hasardeux. Comment un marqueur religieux établissant une différence entre les sexes pourrait-il porter des idées d'émancipation, de liberté et d'égalité?

Est-on libre d’écrire ce qu’on veut dans une tribune de stade?

Est-on libre d’écrire ce qu’on veut dans une tribune de stade?

La banderole est l'un des moyens d'expression privilégiés des supporters. Il arrive pourtant qu'elle soit interdite de match, comme à Toulouse, fin février.

Newsletters