FranceCulture

Le politiquement correct, ce lent poison qui étrangle nos sociétés modernes

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 18.01.2018 à 13 h 44

Il serait peut-être temps de revoir ces discours victimaires qui présentent les individus soit comme des victimes soit comme des tortionnaires. La vie est un jeu de massacre dont personne ne réchappe. Personne.

Flickr/Ashleigh Nushawg-SOA victims

Flickr/Ashleigh Nushawg-SOA victims

Ah c'est qu'on finira tous par en crever de cette mollesse de l'esprit, de cet atermoiement du sentiment, de cet égalitarisme de la pensée qui voudrait que par les temps qui courent, nous en venions à taire toute forme de critique et à nous aligner comme des canetons bien sages derrière cette morale de la condescendance désormais inscrite au cœur de nos sociétés souffreteuses.

C'est que désormais tout le monde a sa souffrance à exhiber, sa petite particularité à faire respecter, sa petite singularité à étaler, son petit tropisme à montrer, ces blessures de l'âme parfois réelles ou pas, ces accidents de la vie dont à aucun prix il ne faudrait se moquer afin de ne pas froisser une susceptibilité qui ne tolérerait plus aucune forme de critique et par là aucune remise en question.

On n'existe plus par la valeur de son intelligence, la pertinence de son esprit, la joliesse de son raisonnement mais par cette obsession des origines, cette façon obtuse d'appartenir à telle ou telle catégorie de personnes, à tel mouvement de pensée, à telle partie du corps social, autant de spécificités sociologiques, religieuses, ethniques qui vous mettent dans une situation dont vous ne pouvez vous échapper au risque de passer pour un déserteur ou un traître.

Vous êtes une femme, vous êtes noir, vous êtes homosexuel, vous êtes musulman, vous êtes unijambiste, vous êtes un enfant hyperactif, vous êtes transgenre, vous êtes un petit-fils d'esclave ou de déporté de la Shoah, vous êtes chauve, vous êtes tout ce que les autres ne sont pas et à partir de là, vous êtes non plus considéré comme un individu lambda avec ses qualités et ses défauts mais comme une victime sacramentelle dont par principe il faudrait protéger l’identité afin qu'elle ne souffre pas de son particularisme.

Et au lieu d'encourager ces individus à s'émanciper par le haut, à prendre en main leur destin, à s'affirmer en tant que personnes, voilà qu'on les encourage à rester dans l'étroitesse de leur statut de victime, voilà qu'on les conforte dans leurs ressentiments, voilà qu'on exalte leurs blessures intérieures afin d'être mieux là pour les consoler, dans ce paternalisme du sentiment qui fait que plus la victime intériorise son statut de victime, plus elle se pense comme victime et plus le dominant prend plaisir à la soutenir tout en souhaitant inconsciemment qu'elle ne sorte jamais de cet état-là.

C'est très exactement ce à quoi on assiste dans cette nouvelle bataille d'un certain féminisme: d'un côté des femmes qui invitent d'autres femmes à sortir de leur traumatisme - supposé ou réel - par le haut, à vivre pleinement leur existence de femmes sans s'attarder sur ces manquements à la morale élémentaire dont elles sont victimes, à faire fi de toute cette grossièreté pour aller de l'avant dans une existence dont elles doivent apprendre à savourer chaque seconde.

Et dans le camp opposé, d'autres femmes qui encouragent ces mêmes femmes à ressasser à l'infini leurs tragédies, petites et grandes, à demeurer dans cette posture de victimes, d'êtres brisés par l'injustice de la vie, par la violence des hommes, par l’âpreté de l'existence, par la rudesse des épreuves subies, autant d'obstacles placés sur leur chemin qui les auront empêchées de devenir celles qu'elles auraient dû devenir.

La douce exaltation de la consolation qui donne à ceux et celles qui la prodiguent cette magnifique ivresse de la responsabilité, cette noblesse de l'âme, cette glorification de sa propre personne qu'on pare de tous les attributs puisqu'on se trouve du côté du bien, dans le camp des victimes, tout à leurs côtés pour les soutenir au cœur de cette souffrance qui est désormais la leur – ce sont à jamais leurs sœurs, leurs frères de combats.

Toute vie est affaire de souffrance. Toute naissance est un traumatisme. Toute existence charrie son lot de désillusions, de regrets, de désespoirs, de fêlures, de défaites, de blessures, de heurts, de fractures, de trahisons, de peurs, de morts, même si, de toute évidence, dans ce grand jeu de loterie qu'est la vie, certains s'en sortent mieux que d'autres.

La vie est un jeu de massacre dont personne ne réchappe. Personne.

On peut décider de vivre avec, de s'appuyer dessus pour triompher de l'adversité et tenter d'exister dans la plénitude d'une vie tournée vers les autres et pour les autres.

On peut aussi se lamenter sur les vicissitudes de la vie, à maudire son sang, sa condition, son rang, à macérer dans le ressentiment qui vous aura transformé en une victime impuissante à donner un sens à sa vie.

Personne ne vous en voudra.

Personne sauf une partie de vous-même. La meilleure.

Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (161 articles)
romancier
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte