Égalités / France

Le manifeste des 100 tisse la peur de la réaction

Temps de lecture : 17 min

La publication du texte et le débat qui en a suivi ne sont que l'expression d'une nouvelle bataille de la guerre de la pensée qui ravage ce pays.

Match | Samueles via Pixabay CC License by
Match | Samueles via Pixabay CC License by

(Pour Daniel Lindenberg)

Le texte cosigné par Catherine Deneuve ne parle pas des femmes, ni des hommes, ni de sexualité, et le bruit qu’on nous inflige est un acouphène idéologique; on disserte, bien sûr, formellement, et parfois avec une vulgarité insensée, de viols et de violences, qui sont tellement moins insupportables que la tristesse de l’homme qu’on accuse, mais ces plaisanteries sont autre chose; un nouvel épisode d’une sale guerre de la pensée qui ravage ce pays. Une nouvelle fois, la réaction a mis le feu à la parole publique, sans souci des êtres ni de la raison; elle ne supporte pas, la réaction, que la société s’ébroue et que des victimes reprennent figure humaine; elle s’alarme quand l’espérance pointe d’un monde un peu moins laid: quelle prétention, enfin, d’embellir le monde? La réaction marche sans faiblir; elle moque, elle nie, elle diffame et salit, elle agite l’outrance et l’espère en retour, pour que dans une confusion sordide, le combat soit enterré. La réaction attise la jactance des révolutionnaires, à l’heure des débats sur les chaines d’information, et chérit leur courroux s’il devient malséant. Voilà la bien la preuve! La réaction a besoin d’ennemis. Peu lui chaut, c’est un exemple, que des femmes subissent et se font tripoter pour survivre, au fond du salariat, si une féministe trop farouche a déclenché, contre elle, le buzz rédempteur… La réaction s’ébroue dans le monde virtuel; elle épice le brouet des médias; seules les représentations l’intéressent; les opprimés de chair et de sang n’ont rien de passionnant; on ne leur parle guère, on ne les entend pas, ou si peu, on acte leur existence pour s’éviter des ennuis et on passe à autre chose: la femme violée est une contingence, moins émouvante qu’une cantate sur le temps qui passe mal, qu’on délivre aux fidèles dans le temple du FigaroVox.

La réaction se moque des gens et se fiche qu’ils aillent mieux. La réaction se défie du bonheur des faibles: il prépare notre fin. La réaction a sa novlangue: le progrès est le mal; l’émancipation est une prison; la protection de l’ouvrier est l’ulcère du patron, guérir la peur des femmes est une violence faite aux hommes, comme le mariage gay fut une injure aux familles.

La réaction est une ambiance et quelques coteries, qui mutent et s’interpénètrent. La réaction est une vapeur qui grise et délie les langues. La réaction désinhibe et réchauffe et invite. Ainsi donc, Catherine Millet en est désormais? Comme Catherine Deneuve, qui n'assume plus qu'à moitié? La réaction recrute sur la fatigue du progressisme. Un homme vient de mourir, Daniel Lindenberg, à qui ce texte doit tant, à qui ce texte est dédié, qui avait su, il y a quinze ans, annoncer un monde désormais sans lumière, où des anciens éclairés basculaient dans le culte de l’ordre et montaient la garde devant le passé, vouant aux gémonies le futur et le présent d’une société devenu trop complexe pour qu’ils sachent l’aimer. On en voit, on en a vu, ces âmes fourbues du progressisme, d’excellentes personnes, dont la sincérité ne saurait être discutée, réaliser l’âge venant que seule la jeunesse rendait le progrès acceptable. Les corps vieillis et la libido interdite, on déteste désormais le mouvement, la vie vous écorche, l’idée même que nos enfants puissent mener une existence plus juste, que nos filles demain cessent de craindre, devient une injure. Tout est injure, qui bouscule l’avant et seul l’existant est noble; il n’est de combats juste que pour le préserver; et ma petite fille, si j’ai supporté qu’on me palpe dans le métro, c’est encore assez bon pour toi.

On en voit, on en a vu, ces âmes fourbues du progressisme, d’excellentes personnes, dont la sincérité ne saurait être discutée, réaliser l’âge venant que seule la jeunesse rendait le progrès acceptable.

La réaction est une esthétique et un discours, fait de truismes structurants. Les bons sentiments nous déshonorent, la bien-pensance est une prison, on ne peut plus rien dire, nous perdons notre culture et notre identité aussi à vouloir nous ajuster au monde, nous sommes volés à nous-mêmes par des populations et des rites étrangers; on nous impose ce qui n’est pas français, qu’il s’agisse des migrants du Maghreb ou de l’Afrique profonde, du hijab intégriste, du foulard musulman, de la political correctness américaine ou du communautarisme anglo saxon, d’une culture de l’arbitrage juridique qui remplacerait l’absolu de l’État, de l’idée que le politique est borné et doit rendre des comptes, et que la police n’a pas tous les droits de gazer ou bastonner, que tout ne peut pas être imposé d’en haut, que l’industrie est contestable et le gréviste peut ne pas avoir tort, et le musulman serait innocent, et la parole doit se retenir de blesser. Billevesées, éructe la réaction, billevesées coupables.

La réaction se gargarise de bon sens. Elle prétend à la réalité contre l’utopie perverse. Elle se targue des majorités silencieuses et des vertus du réel. Elle sait le réel qui est mauvais, dit-elle, et justifie qu’elle soit méchante. La réaction sait ce que cache la bonté. De vrai, elle ne sait rien. La réaction ne sort pas de chez elle, il y fait si bon théoriser. La réaction construit des diables et les popularise avant d’appeler l’exorciste. La réaction sait qui doit subir la torture. La réaction connait les coupables, tel le loup de la fable, on le lui dit, il faut qu’elle se venge. On est, pour la réaction, coupable avant d’agir. Rien ne l’étonne et tout la conforte. La réaction proclame un café de banlieue interdit aux femmes, et antisémite un humoriste arabe, et puritaines ces femmes qui ne veulent pas que jouissent les porcs sans entrave. La réaction sait ce que préparent les arabes humoristes, les cafetiers de banlieue, et les pétroleuses qu’il faudra brûler.

La réaction cousine avec un fascisme, mais ces mots sont de trop, qui distraient le lecteur et attirent la foudre?

La réaction est l’ersatz du fascisme, ou son renouveau, fondé sur le fantasme, mais un fantasme né d’une forte conviction; les fantasmes de la réaction poussent sur sa vision du monde; elle connait ses diables et ses sorcières et devine leur sabbats, et ne pense pas sans raison allumer les bûchers.

Un manifeste qui tisse la peur de la réaction

Lisons désormais, ceci posé, le texte attribué à la camarade Deneuve, qu’elle n’a pas écrit, qu’ont rédigé d’intéressantes personnes, cela n’y change rien. Écoutons-le, dans la sarabande de ses mots, qui tisse la peur de la réaction. «On nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche», «puritanisme», «campagne de délation», «justice expéditive», «des hommes sanctionnés alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou», «les hommes sont sommés de battre leur coulpe», «un climat de société totalitaire», «la vague purificatoire», «censure», «interdiction», «haine des hommes et de la sexualité»

Tout y est, à commencer par l’invention des diables et des diableries.

Il n’y a, dans le monde réel, ni chasse ni haine des hommes, ni rejet de la sexualité, ni pruderie, ni puritanisme; on s’accouple et on le dit, dans ces générations qui balancent leur porc, on baise par Tinder ou autrement, mais comme et avec qui on le souhaite, autant que faire se peut, et on espère mériter sa liberté: Leila Slimani l’a dit de la plus belle des façons. De même, l’innocence n’est pas flétrie par ceux et celles qui dénoncent les Weinstein. Il n’y a aucun mouvement tellurique, nulle révolution totalitaire qui réduirait en esclavage le mâle libre au nom de la femme libérée. Il y a –il y aura– comme dans tout mouvement de la société, des rapidités et des erreurs, et des accusations infondées, et des intolérances, sans doute, mais éparses, et qui ne font pas sens commun. Rien n’est forcément joyeux et on peut se glacer quand des passés viennent accabler un vieux journaliste de radio dont les prédations faisaient partie de la légende atroce d’une belle maison ronde, ou un cinéaste vétéran à la vie autrefois brisée, dont des criminels avaient tué l’épouse enceinte, et qui s’oubliait dans la perversion, dans la drogue et par des jeunes filles, qui n’y étaient pour rien. Mais le désarroi de ces vieillards pèse moins que les souffrances qu’ils ont infligées. Rien n’est joyeux, mais le soulagement vaut cela. Cela n’est pas rien, le soulagement, et la fin d’une iniquité. La réaction n’aime pas que l’on brûle les châteaux pour sauver les paysans. Les nuits du 4 août sont ainsi faites qu’elles n’adviennent pas dans la simple douceur, et sans occupations d’usines, les employeurs ne lâchaient rien, ni en 1936, ni en 1968, et sans #balancetonPorc, j’ai un doute. L’éducation au respect nous sera donnée par surcroît. L’apitoiement est licite, pour tel individu que l’on connaît, et même l’amitié, surtout l’amitié pour tel déchu. Mais de là à faire de cette pitié une politique et une preuve, et imaginer que l’on vivrait, ici, la dékoulakisation du mâle dominant! Mais la réaction ne vit pas de pitié, mais de rage méthodique.

La réaction, à force de recruter des transfuges du progrès, a pris de l’extrême gauche le goût du mot en trop et de la proclamation définitive.

La réaction ose tout. C’est son nouveau genre. Elle était autrefois, c’était son charme, une pensée sourde et caustique, celle des vaincus lettrés dépassés par le temps. Elle est désormais bruyante, vantarde, éradicatrice, conquérante. La réaction, à force de recruter des transfuges du progrès, a pris de l’extrême gauche le goût du mot en trop et de la proclamation définitive, et cette passion à prendre une partie pour le tout, à tirer conclusion de l’infime, pour ressasser l’idéologie. Un contremaître brutal, au temps où les maoïstes dénonçaient les petits chefs, était la preuve même du capitalisme, voire du fascisme patronal; un islamiste terrifiant un hôpital, pour que des hommes ne touchent pas sa femme, est désormais l’évidence de la déferlante musulmane, pour les vigilants de l’identité; et un dragueur trop vite taxé de harcèlement sera la victime emblématique d’un fascisme féministe. La réaction, comme autrefois et encore l’extrême gauche, ne défend pas l’individu accusé à tort; elle n’est ni humaniste, ni libérale, ni tendre, ni de Camus. Elle est de passion globale. Elle veut détruire le progrès, et non pas consoler ceux que le progrès bouscule. La réaction cherche l’exemple qui justifiera ce qu’elle dit, elle dira ce qu’elle voulait penser, elle cherche et donc trouve, elle dresse entre son regard et la société la muraille de ses obsessions; une montre arrêtée donne l’heure deux fois par jour. D’aucuns y trouveront du sens.

La cause des femmes n’est qu’une circonstance

Relisons le texte attribué à la camarade Deneuve. Tout y est, du fallacieux au masque qui tombe, et tous les présupposés sont faux, et les concepts tordus. C’est un genre littéraire et politique. La cause des femmes n’est qu’une circonstance. Cette circonstance n’en est pas moins révélatrice. La réaction ne s’interdit rien, et surtout pas l’odieux. On s’y est habitué. De l’homosexualité, cette abomination, de l’assistanat cancer de la société, de l’équipe de France «black black black» qui faisait de la France «la risée de l’Europe», des trafiquants «majoritairement noirs et arabes», le discours réactionnaire a saupoudré notre temps de vomissures. S’y ajoute désormais le libidineux. Il affleure dans le texte attribué à Deneuve, qui exalte cette femme manager qui ce soir jouira «d’être l’objet sexuel d’un homme» (notons que l’aide-soignante smicarde mais dominatrice n’est pas mentionnée, ce qui dit quelque chose sur le fantasme de classe), et s’épanouit dans les débilités d’une star du bavardage sur la femme violée qui jouirait. Tout ceci n’est pas nouveau, et les vétérans cinéphiles se souviennent, tantôt de Bunuel et de Deneuve en bourgeoise de maison close, tantôt de Liliana Cavini, qui avait accouplé le SS et la déportée dans Portier de Nuit –au XXe siècle, nos réactionnaires d’aujourd’hui étaient alors dans la hype, il leur en reste quelque chose. Chacune est libre comme chacun, et les hypothèses littéraires de Catherine Millet –«je regrette de ne pas avoir été violée, parce que je pourrais témoigner que du viol, on s'en sort»– ne regardent qu’elle, sauf quand elles percutent des tristesses, et consolident un idéologie.

Le sexe et les femmes sont une thématique récurrente de la réaction; il ne s’agit pas, quand parlent les réactionnaires, d’amour courtois ni de rencontre des âmes, ni d’exaltation des corps; la réaction ricane des perversions et des masochismes des belles âmes, forcément inverties. La réaction a la polémique salace et salingue. Cela fait plus de trois ans que Houellebecq a nourri un style. Soumission, ce roman où la France se donne à un barbu avant de donner ses femmes aux musulmans, est devenu un manifeste, et les mots se pénètrent. Soumission? «France soumise», répondent des vigilants de laïcité, préfacés par Elisabeth Badinter, dans un livre paru il y a quelques mois. France, femme soumise, islam violeur, pénétration, grand remplacement, les ventres féconds des femmes immigrées, le sexe de l’Arabe, le sexe du Noir, le Français baisse les yeux, sa femme est prise… Tout ceci est écrit. La question de la femme, du sexe, de la virilité défaillante du Français soumis, est au coeur de la réaction préfasciste. Tout ceci fut écrit.

Relire Elisabeth Lévy à propos de Cologne

La nuit du nouvel an 2016, des femmes étaient agressées, parfois violées, par des hommes en bande, à Cologne et dans d’autres villes européennes. On saurait, après enquête, que ces hommes, à Cologne, étaient souvent maghrébins, algériens ou marocains, qu’ils agissaient dans une foule sans défense, en l’absence des forces de l’ordre, et que les violences et les violences sexuelles avaient aussi servi à terroriser les victimes, avant de les voler. Du drame de ces femmes, la réaction jouit. La passivité initiale des autorités allemandes démontraient la passivité des élites, quand une menace vitale pesait sur l’Europe et les Européennes: les coupables venaient à point.

On put lire ceci, dans Causeur, mensuel vivace de la réaction:

«Ce dont l’instinct se souvient, c’est que des hommes de culture arabo-musulmane ont sexuellement et collectivement agressé des femmes occidentales. Bref, ce qui s’est passé à Cologne est une expression presque chimiquement pure du choc des cultures. Tous les immigrés ne sont pas des violeurs. Mais à Cologne, tous les violeurs étaient des immigrés. Et si nous ne faisons rien, c’est aussi à cela que ressemblera l’immigration demain.»

L’auteure de l’article était Elisabeth Lévy, un des personnages les plus pugnaces et talentueux du nuage réactionnaire, qui invente et traque les failles de l’adversaire, quand ses alliés anonent et imitent. Elle signe aujourd’hui le manifeste attribué à Catherine Deneuve. Cette femme absolument libre n’aime guère les féministes estampillées, comme elle abhorre toute pensée progressiste. Elle a le lazzi facile et la drôlerie spontanée. Elle écrivait aussi, après Cologne, que les violeurs étaient l’image de «l’Autre», l’étranger:

«Un Autre prédateur et hostile qui ne nous dit pas, comme les propagandismes du multiculturalisme heureux, "à toi le string, à moi la burqa, vivons avec nos différences inch’Allah": il pense que mon string signifie "à prendre".»

Elle en appelait aussi aux hommes d’Europe, qui devaient protéger leurs femmes des hordes allogènes.

«De l’Iliade à Cyrano de Bergerac, de Don Quichotte à Clint Eastwood, l’homme d’Occident est prêt à perdre la vie pour sauver celle des femmes. Toute la culture occidentale fourmille de chevaliers et autre héros prêts à se sacrifier pour leur belle. Si la nuit d’émeute sexuelle de Cologne a tant frappé nos imaginations, c’est parce qu’elle remue quelque chose de très profond et de très archaïque. Touche pas à ma femme! […] Si je m’étais trouvée dans la foule en rut de Cologne, j’aurais aimé qu’un homme fasse le coup de poing contre mes agresseurs –comme l’ont fait nombre d’Allemands qui se sont retrouvés à l’hôpital.»

Lire Lévy, deux ans après, est passionnant. On ne comprend rien au texte attribué à Deneuve, qu’elle signe, sans lire sa propre prophétie, au commencement de 2016. La réaction, qui plaide aujourd’hui pour la mesure, quand il s’agit de traquer les Weinstein de notre monde, se montrait, alors, d’une intransigeance sans nuance. Lévy, alors, dans le même texte, écrivait ceci:

«Dans nos contrées, ce ne sont plus l’honneur ou la vertu des femmes qu’il faut protéger mais leur liberté: liberté de se donner, de se refuser et de changer d’avis, mais aussi liberté d’aguicher la terre entière si ça leur chante. Nous aimons plaire et nous aimons choisir. Bien sûr, cela n’empêche pas certains hommes de se comporter comme on croit, à tort, que les porcs se comportent.»

On croirait lire Leila Slimani, dans la litanie qu’elle oppose aux réactionnaires:

«Mettre une minijupe, un décolleté et de hauts talons. Danser seule au milieu de la piste. Me maquiller comme un camion volé. Prendre un taxi en étant un peu ivre. M’allonger dans l’herbe à moitié dénudée. Faire du stop. Monter dans un Noctambus. Voyager seule. Boire seule un verre en terrasse. Courir sur un chemin désert. Attendre sur un banc. Draguer un homme, changer d’avis et passer mon chemin.»

Les mêmes mots, et jusqu’à cet expression, «les porcs», que Lévy employait et que ses réactionnaires récusent aujourd’hui.

Performance de l'artiste suisse Milo Moire, tenant une pancarte disant «Respectez-nous. Nous ne sommes pas des proies faciles, même nues», à Cologne, une semaine après les agressions du Nouvel an. | Oliver Berg / DPA / AFP

Le violeur, aujourd'hui, n'est pas le bon

Mais le contexte a changé, et l'agresseur, aujourd’hui, n’est pas le bon. Arabe de Cologne, le violeur alimentait la passion réactionnaire, la peur du grand remplacement, l’imminence d’un holocauste occidental, que le sexe musulman préparait. Simple mâle hollywoodien ou de salle de rédaction, ou de métro à l’heure de pointe, le prédateur sexuel n’est plus un ennemi, mais au contraire: le chevalier potentiel, l’homme d’Occident, qui protègera sa belle du véritable ennemi. L’homme blanc est le guerrier des réactionnaires. On ne l’affaiblit pas. On ne lui reproche rien, avant la bataille. S’il viole, c’est son repos du guerrier. Lui couper les couilles, c’est donner prise à l’ennemi. Comment défendra-t-il sa belle quand l’Arabe viendra, s’il n’a plus le droit, lui, d’éjaculer dans le métro sur cette femme qui lui appartient?

Elisabeth Lévy est une femme honnête, et spontanée, qui incarne les priorités de la réaction. Il faut mobiliser les coeurs dans la guerre culturelle, ethnique, qui se prépare, et que tout annonce. Des femmes importunées dans le quartier de la Chapelle, à Paris, par des migrants, comme des burkinis portés, sur des plages, par des bigotes balnéaires, sont autant d’escarmouches, autant de prémisses. Il n’est d’autre enjeu. Tout autre combat est folie. Son ami Alain Finkielkraut, avec lequel elle dialogue aux frontières du dérapage, pense que l’envolée du #balancetonporc est une manière de faire oublier la question de l’islam. Tout est dit, et tout est écrit. Le texte attribué à Catherine Deneuve le confirme: «Cette fièvre à envoyer les "porcs" à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux». Les extrémistes religieux, évidemment; faut-il traduire, dire lesquels?

Parmi les auteurs du texte, on remarque une écrivaine, elle aussi courageuse, Abnousse Chalmani. Son courage est inestimable, et sa liberté remarquable, et sa défense de la laïcité précieuse, et d’autant moins contestable que cette femme vient d’Iran, où les femmes, depuis presque quarante ans, vivent sous la coupe des méchants de Dieu. Que cette liberté-là, entre toutes, prime pour Chalmani, on l’entend, et on comprend qu’elle en excipe une vision du monde et des priorités. Mais par quelle alchimie, cet engagement vital devient-il la protection du frotteur du métro et de sa «misère sexuelle»? Comment celle qui sait l’humiliation d’une femme par le mollah édulcore-t-elle la blessure d’une autre par le simple pervers?

En 2017, les agressions de la Chapelle traitées avec modération par une féministe de gauche

Telle est la magie de la réaction, qui agrège drôleries et libertés, blessées estimables et passionaria drôles, pour enserrer les âmes, et ces âmes se renforcent, à chaque combat, et, que nul n’en doute, ne voient dans la réprobation qui les accueille que la confirmation de leur vertu. La réaction, soyons juste, connaît des adversités qui la confirment. En 2016, des intellectuels s’offusquaient qu’on puisse réfléchir sur une culture de viol venue du monde arabo-musulman, qui précédait et Cologne. En 2017, les agressions de femmes à la Chapelle étaient traitées avec modération par une féministe de gauche, engagée aujourd’hui dans la dénonciation des prédateurs sexuels, pourfendant le texte attribué à Catherine Deneuve comme l’émanation d’un vieux monde en train de mourir, mais qui, dans le XVIIIe arrondissement, suggérait simplement d’élargir les trottoirs, pour que les femmes aient de l’espace en croisant la misère sexuelle. C’était risible, et typique, et symétrique des distinctions réactionnaires. Elisabeth Lévy ne voit le danger qu’immigré; Caroline de Haas peine à imaginer qu’il n’est pas qu’une culture du viol, et le machisme se teinte aussi des bains de culture. Leurs dénis ne se valent pas, mais se complètent. De Haas vomit le racisme, ce qui est une bonne intention, quand Lévy voue l’antiracisme aux gémonies. Cela induit, au moins, une nuance? Il est aussi des voix qui portent la raison.

En 2016 comme en 2018 deux écrivains ont rendu un son juste, dépourvu de haine, et ces deux écrivains viennent d’ailleurs. Il y a deux ans, Kamel Daoud démontait les fantasmes qui environnaient Cologne, dans un texte à relire aujourd’hui, où il n’épargnait ni l’extrême droite ravie, ni les dénis de son monde d’origine, lui qui vient d’Algérie, où le corps de la femme appartient «à sa nation, sa famille, son mari, son frère aîné, son quartier, les enfants de son quartier, son père et à l’Etat, la rue, ses ancêtres […] tous et à tout le monde, sauf à elle-même». Daoud devint à la fois la cible des gauchistes et le héros des réactionnaires, il méritait bien mieux. Cette année, Leila Slimani qui a parlé de la liberté des femmes, et a expliqué en quelques mois, dans un livre l’enfermement des femmes dans les hypocrisies de son Maroc natal, puis dans une tribune contre le texte supposé de Deneuve, que cette liberté ne se divisait pas. Ce sont deux écrivains venus du Maghreb, du monde arabe et du monde d’Albert Camus, qui ont sauvé notre langue et nos paroles, le meilleur de nous-même, quand le bruit venait, deux écrivains qui savent que seul l’individu est sacré. Deux Arabes donc, exprimant le meilleur de la France, quand la réaction ratiocine et asservit un pays de sa fureur, il est deux Arabes pour nous sauver. Célébrons.

Claude Askolovitch Journaliste

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