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Lisez ceci avant d'investir dans le bitcoin

Temps de lecture : 9 min

Interview du journaliste Aaron Mark qui évoque notamment le turbulent marché des crypto-monnaies et l’avenir de la neutralité du Net.

Crypto-money money money... It's so funny?
Justin Tallis / AFP
Crypto-money money money... It's so funny? Justin Tallis / AFP

Si vous vous intéressez de près ou de loin aux nouvelles technologies, vous avez sans doute remarqué que les médias parlent de plus en plus du bitcoin, de la blockchain et des crypto-monnaies. Chau Tu aborde ces divers sujets avec Aaron Mak, journaliste à Slate.com, dans l’entretien retranscrit ci-dessous. Au menu: le marché turbulent des crypto-monnaies, l’avenir de la neutralité du Net, et le quotidien des journalistes high-tech.

* * *

Chau Tu: On parle beaucoup du bitcoin en ce moment dans la presse. Est-ce que tu peux nous faire un petit résumé des derniers événements?

Aaron Mak : Pas de problème. En gros, je dirais d’abord que le bitcoin décroche quelque peu ces derniers temps –du moins, par rapport à son niveau de l’an dernier, où il était monté en flèche (plus de 1.000% de progression depuis janvier 2017). Mais il redescend quelque peu. En fait, toutes les crypto-monnaies sont un peu à la peine en raison d’autres régulateurs à l’étranger. Corée du Sud, Inde… De nombreux pays ne savent pas sur quel pied danser face à la ruée vers les crypto-monnaies, alors ils envisagent la mise en place de mille et une régulations, ce qui fait sans doute quelque peu baisser les prix. Mais lorsque ces baisses de régime sont survenues par le passé, les monnaies ont toujours remonté la pente de manière imprévisible; il est donc trop tôt pour dire aujourd’hui s’il s’agit d’une baisse à long terme.

Dans l’absolu, est-ce que ces crypto-monnaies sont dignes de confiance? Qu’en penses-tu, puisque tout semble être en train de changer aux quatre coins de la planète?

En effet, la situation est complexe, et je ne pense pas être en mesure de donner de bons conseils en matière d’investissement. À vrai dire, je pense que personne ne sait réellement comment les choses vont évoluer. Tous les experts sont en désaccord sur ce point. Tout ce que je peux dire, c’est: si vous songez à investir, montrez-vous extrêmement prudents. J’ai entendu parler de ces personnes qui font des emprunts pour acheter des cryptomonnaies; c’est visiblement une très mauvaise idée. Si vous voulez investir, n’investissez que l’argent que vous pouvez vous permettre de perdre. Le monde des cryptomonnaies est vraiment imprévisible en ce moment.

Qu’est-ce qui différencie toutes ces crypto-monnaies? J’ai récemment lu que Kodak, l’ancien géant de la photographie, allait lancer KODAKCoin

Ces crypto-monnaies peuvent différer de mille manières. C’est parfois juste une question de marque: Kodak se contente de donner son nom à l’une d’elles. Il n’est pas bien difficile d’en créer une –mais certaines comportent des algorithmes sous-jacents différents (qui sont utilisés pour miner les crypto-monnaies en question). Les monnaies de type bitcoin utilisent donc ce qu’on appelle la «preuve de travail»: un ordinateur doit dépenser beaucoup d’énergie pour résoudre ces modèles mathématiques très complexes. D’autres crypto-monnaies utilisent la «preuve d’espace», ce qui signifie que vous utilisez la mémoire, ou la mémoire et la puissance de traitement de votre ordinateur pour miner les crypto-monnaies. Bref, ces monnaies peuvent présenter de nombreuses différences les unes par rapport aux autres.

Pourquoi sont-elles si populaires ces temps-ci?

Eh bien, je pense qu’on peut simplement citer cette semaine folle de 2017 –la semaine où le bitcoin montait en flèche et redescendait de manière complètement imprévisible. Dans les médias, c’était l’effervescence –et les gens suivaient cela de près, parce qu’on voyait des personnes devenir milliardaires du jour au lendemain. Je sais que les jumeaux Winklevoss le sont devenus ainsi; ils avaient investi 11 millions de dollars dans le bitcoin quelques années auparavant, ce qui leur a permis de revenir sur le devant de la scène médiatique. Je pense que c’est ce yoyo constant, ce côté «grandeur et décadence, puis re-grandeur et re-décadence» qui a attiré l’attention du grand public.

Est-ce que tu penses que son utilisation est devenue plus simple?

Oui. On a assisté au lancement de nombreuses plateformes permettant aux utilisateurs d’acheter et de vendre les crypto-monnaies plus facilement. Je pense que c’est un secteur qui attire les investisseurs; ou alors les personnes qui créent ces plateformes réalisent qu’il existe un marché pour ce genre de services. Il faut certainement y voir une tentative d’attirer plus de personnes vers l’univers du bitcoin; on ne peut nier qu’il fait beaucoup parler de lui ces derniers temps.

À quoi ressemble l’avenir du bitcoin, selon toi? Tu penses qu’il va continuer à évoluer en dents de scie?

Je pense que cela dépendra des crypto-monnaies en question. À mon avis, certaines d’entre elles se démarqueront du lot; peut-être que le bitcoin sera plus à la peine qu’une cryptomonnaie comme Ripple –ou peut-être que ce sera peut-être l’inverse. Cela dépendra beaucoup de l’opinion du public quant aux différentes crypto-monnaies, en fonction de leur adaptabilité, de leur résistance au piratage, etc. Difficile de prédire quoi que ce soit pour le secteur dans son ensemble, mais en gros, certaines d’entre elles parviendront à tirer leur épingle du jeu, et d’autres aurons moins de succès.

Parle-nous un peu de la monnaie Ripple. C’est comme si elle était sortie de nulle part...

Oui, le cas Ripple est intéressant: si l’on en croit Quartz, c’est la monnaie qui a le mieux marché en 2017. Le co-fondateur et président de Ripple est aujourd’hui plus riche que les fondateurs de Google et ce grâce aux bonds de géant réalisés par cette monnaie. Au début de l’année dernière, elle valait moins d’un cent, pour plus de 3 dollars aujourd’hui –une progression colossale. C’est une monnaie que les institutions financières sont censées utiliser pour réaliser des transactions entre elles.

Un succès assez fou, en effet… Tout s’est fait par le bouche-à-oreille? Ou il y avait d’autres facteurs à l’œuvre?

Avec les crypto-monnaies, c’est toujours difficile de comprendre les raisons des succès éclairs, tout comme celles des chutes brutales. C’est peut-être une simple histoire de bouche-à-oreille. Après tout, Ripple avait très bonne presse à la fin de l’année dernière. C’est donc possible –mais il est difficile de dire ce qui provoque l’essor ou la baisse d’une crypto-monnaie (l’exercice est plus simple lorsqu’il s’agit du cours d’une action).

Tu as également suivi l’affaire de la neutralité du Net: la Federal Communications Commission (FCC) a sonné le glas de cette neutralité le mois dernier. Quelle sera la prochaine étape? Peux-tu nous dire ce qui se prépare?

Les partisans de la neutralité du Net ont pris différentes mesures pour tenter de faire annuler (ou bloquer) cette décision. Côté Congrès, ils tentent de faire adopter un texte qui empêcherait la FCC de mettre en place les modifications prévues. Le texte passera devant le Sénat et la Chambre des représentants. On dénombre également plusieurs actions en justice, intentées par des États et par des organisations militantes. Ces actions font valoir que le débat mis en place par la FCC a été biaisé par un déluge de faux commentaires –et il semble que des bots informatiques (ou une autre forme d’acteurs néfastes) aient vicié le processus de bout en bout. Voilà peut-être de quoi réévaluer la décision dans son ensemble. On peut également voir que plusieurs groupes de pression (on peut notamment citer le lobby Internet des grandes firmes telles que Google ou Amazon) ont proposé d’apporter une aide juridique à ceux qui contestent la décision. La bataille qui se profile va sans doute durer plusieurs années; elle ne manquera pas d’intérêt.

As-tu été surpris de voir la FCC mettre fin à la neutralité du Net?

Je pense que certaines personnes l’avaient vu venir: il suffisait de se pencher sur l’équilibre politique actuel au sein de la FCC. Ce qui m’a vraiment laissé sans voix, c’est le processus de commentaire, qui fut bien différent de celui de l’année précédente (ou des autres débats passés). Ce point précis n’avait jamais posé problème; j’ai donc été surpris de voir naître cette polémique.

Tu veux dire que tu as été surpris de voir autant de personnes commenter le débat cette fois-ci?

Oui, les commentateurs étaient beaucoup plus nombreux –du moins, il y avait beaucoup plus de commentaires sur les forums de discussion consacrés. Étaient-ils écrits par de véritables personnes? Voilà qui mérite un débat –ou une enquête. Une bonne partie de ces commentaires provenaient de comptes associés à des personnes décédées ou imaginaires... Qui se cachait derrière ce stratagème? Difficile à dire.

En effet, c’est assez fou, tout ça… vraiment bizarre.

Oui, bizarre, c’est bien le mot.

En somme, la neutralité du Net n’est pas quelque chose que l’on peut instaurer ou annuler en un clin d’œil sur Internet?

Exactement. Rien ne sera mis en place avant longtemps. D’ailleurs, la FCC devra passer par plusieurs étapes supplémentaires avant que les plaignants puissent lancer leurs actions en justice: le processus n’a pas encore été lancé. Je pense que toutes les parties prenantes attendent la prochaine étape avant d’agir.

Entre Silicon Valley, Internet et les crypto-monnaies, l’actualité high-tech est très chargée en ce moment. Quelle est la nouvelle qui t’as le plus surpris depuis que tu couvres ce secteur?

Ma réponse serait… le pouvoir incroyable que la collecte de données confère aux géants – Amazon, Google. Les grandes villes bataillent pour s’arracher leur soutien, pour les amener à installer leurs locaux dans certains lieux précis. C’est assez dingue. Je n’avais pas pris la mesure de leur puissance avant de couvrir les nouvelles technologies. Je pense que face à un tel pouvoir, un journalisme d’investigation vigilant a toute sa place, pour s’assurer que les lois sont respectées; pour aider les consommateurs, la nation, etc.

Au vu de ton expérience, quel est l’aspect le plus difficile du journalisme high-tech?

Il faut assimiler un grand nombre de connaissances techniques, et cette accumulation de détails à retenir a vite fait de nous retarder. Je ne suis pas informaticien ou ingénieur de formation –ce qui est parfois une bonne chose: je ne me laisse jamais aller à écrire des choses que le lecteur ne pourrait comprendre (parce que je ne suis pas plus savant que lui). Reste que je dois me renseigner très rapidement dès que j’aborde un nouveau sujet. Et comme il me manque ces connaissances de spécialistes, il est parfois difficile de comprendre les tenants et les aboutissants d’une situation avant de l’expliquer à nos lecteurs.

Lorsque tu prépares un article sur la Silicon Valley et ses entreprises, est-ce que tes interlocuteurs font preuve de transparence?

De fait, les sources de ce milieu sont très différentes de celles avec qui je parlais par le passé. Elles veulent uniquement commenter en «off» lorsqu’on se parle au téléphone. Lorsqu’il s’agit d’être citées, elles préfèrent m’envoyer une déclaration formelle et l’attribuer à un porte-parole. Elles n’aiment pas donner de noms –et se montrent donc très, très prudentes lorsqu’elles me parlent.

Je me demande à quoi ce comportement peut être dû. Est-ce lié à cette communauté dans son ensemble? À la jeunesse de tes interlocuteurs?

Je pense que c’est également dû au fait que ces entreprises allouent un budget phénoménal aux relations publiques. Elles peuvent se permettre de redoubler de prudence: un grand nombre de leurs employés sont payés pour cela. Cela demande beaucoup d’énergie, une énergie qu’elles sont prêtes à dépenser –ainsi toutes les informations sont méticuleusement présentées et ordonnées.

«L’argent, c’est le pouvoir», en somme.

Tout à fait.

Penses-tu que la presse devrait plus s’intéresser à un secteur particulier des nouvelles technologies?

Le «hacking», je pense. C’est un problème qui devient de plus en plus envahissant. J’entends parler d’une affaire de piratage par jour, ces temps-ci: un géant (Uber, Whole Foods, etc.) se fait pirater, et les données de ses clients fuitent. Ça arrive de plus en plus souvent, donc on a tôt fait de présenter cela comme des affaires de routine: «ah, tiens, encore un piratage…».

Or ces affaires peuvent être sérieuses: avoir son numéro de carte de crédit (ou même son nom ou son e-mail) dans la nature peut être assez fâcheux. Il est assez difficile de suivre l’actualité de ces piratages en série: «Quelles données ont fuité ? Comment puis-je savoir si je suis touché par la fuite?». Je ne pense pas que le lecteur moyen tienne une liste des affaires en cours afin de se protéger au mieux.

Oui, tu as raison. Je suis presque sûre d’avoir entendu parler de ces affaires de piratage de grande société, et j’ai le sentiment de ne pas savoir par où commencer, en tant que consommatrice, pour prendre les mesures de protection qui s’imposent…

C’est tout à fait ça, et ces grandes sociétés ne nous facilitent pas la tâche lorsque nous cherchons à savoir si ces affaires nous concernent personnellement.

Comment est-ce que ton rapport à la technologie a évolué? Es-tu plus blasé aujourd’hui? Ou est-ce que les gadgets (entre autres innovations) te plaisent toujours autant?

Je crois encore à l’immense potentiel de la technologie. Le boom des nouvelles technologies n’est pas intrinsèquement néfaste. Il requiert simplement une certaine prudence: ce secteur se développe a une vitesse folle, et engendre donc de multiples technologies –et de multiples problèmes en termes de régulation. Il est difficile de tenir un tel rythme, les choses avancent à très vive allure. Le défi est de taille. Malgré ces constats, je ne pense pas que le boom soit un phénomène nuisible par essence. Mais je pense qu’il est nécessaire d’avancer de manière minutieuse et prudente.

Chau Tu Journaliste

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