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«Enquête au paradis»: à la rencontre des fantasmes et des angoisses

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 15.01.2018 à 17 h 23

En interrogeant ses compatriotes algériens sur leur idée du paradis, Merzak Allouache rend sensibles à la fois les imaginaires, les préjugés et les tragédies actuelles ou récentes qui hantent tout un peuple.

Nedjma, la journaliste (Salima Abada), interroge les passants (©Zootrope).

Nedjma, la journaliste (Salima Abada), interroge les passants (©Zootrope).

Dans la rue, dans les bureaux, dans les cafés, dans la capitale ou dans des petites villes de province, la journaliste pose la même question: comment voyez-vous le paradis?

Elle s’adresse à des hommes et à des femmes, à des gens de tous âges, à des personnes plus ou moins éduquées, plus ou moins à l’aise avec les mots.

Bande-annonce d'Enquête au paradis

Les réponses sont multiples: assurées ou dubitatives, amusées ou péremptoires, argumentées ou expéditives.

Peu à peu se dessine ce qu’on peut appeler un imaginaire collectif. «Collectif» ne signifie sûrement pas ici «commun»: les conceptions sont très différentes, voire antinomiques. Mais ensemble, elles rendent sensible un état d’une société.

Il y a cinquante-cinq ans, Jean Rouch et Edgar Morin (Chronique d’un été) puis Chris Marker et Pierre Lhomme (Le Joli Mai) avaient promené micros et caméras dans les rues de Paris, avec une question unique posée à de nombreux interlocuteurs (quelle est votre idée du bonheur? Qu’est-ce qui s’est récemment passé d’important à vos yeux?).

Ces deux films, qui déjà ambitionnaient de capter une image précise et complexe de la société, sont des œuvres phares de l’histoire du documentaire. Enquête au paradis s’inscrit dans leur continuité. Que son réalisateur ait choisi de la tourner en noir et blanc souligne cette parenté, convoque un imaginaire réaliste, qui cherche à aller à l’essentiel.

La fiction au service du documentaire

Pourtant les puristes diront que le nouveau film de l’auteur de Bab-el-oued City et des Terrasses n’est pas un documentaire. La journaliste est en fait un actrice, elle ne s’appelle pas Nedjma mais Salima Abada. Et, à bien regarder, certaines situations ont nécessairement été mises en scènes.

Pourtant, pas de doute, les réponses que suscitent les questions sont authentiques, et les gens qui les prononcent ne jouent pas un rôle.

Avec ce dispositif instable, Merzak Allouache trouve un espace de liberté pour faire vivre ce que mobilise la question posée, et pour la relier à la fois à ce qui organise la société algérienne contemporaine, et à d’autres éléments de compréhension, qui sont loin de se limiter à la seule Algérie.

Vidéo salafiste sur Internet (extrait de la bande annonce | ©Zootrope)

Ainsi apparaissent les manifestations du salafisme 2.0, et ses effets, y compris dans les jeux troubles d’une adhésion pas toujours si dupe, mais qui sert soit d’antidote au désespoir absolu, soit de provocation anti-système –autant de leurres terrifiants, mais bien réels, et dont il faut entendre les accents, c’est-à-dire la manière dont ils sont intériorisés, appropriés par des quidams pas plus méchants que vous et moi.

Le fantasme des soixante-douze vierges

Ainsi, sous l’emblème des fameuses soixante-douze vierges allègrement revendiqué par nombre d'individus mâles, semblent se combiner une misogynie fanfaronnée et les échos tout aussi terrifiants de la misère sexuelle de ces messieurs, jeunes ou vieux.

Armée de la vidéo d’un prédicateur saoudien délirant sur YouTube à propos des seins et des cuisses des vierges qui feront la queue pour satisfaire les hommes au paradis, la journaliste suscite une nuée de fantasmes emberlificotés dans les déclarations de piété. Avec un incontestable effet comique –parasité d’horreur et de tristesse.

À mesure que Nedjma, flanquée de son compère Mustapha, puis de sa propre mère, transparaissent également les traces plus ou moins refoulées de la terreur qu’a subie le pays dans les années 1990, cette guerre civile atroce qui a fait au moins 100.000 morts et qu’on désigne du terme édulcoré d’«années noires».

L'écrivain et journaliste Kamel Daoud (extrait de la bande annonce | ©Zootrope)

Prenant acte également du rôle délétère des prédicateurs vedettes de la télévision, mêlant showbiz et fondamentalisme, le film est scandé, et de plus en plus occupé par la parole d’intellectuels, d’artistes et de militantes et militants démocrates, dont les écrivains Kamel Daoud et Boualem Sansal, la chanteuse Souad Asia, la comédienne Biyouna, l’activiste progressiste et féministe Aouïcha Bekhti, ou le psychiatre Mahmoud Boudarène, qui met bien en évidence la responsabilité du système éducatif.

Un gouffre, et un ailleurs

Nul doute que leur discours éclairé ait l’adhésion du cinéaste, et formule ce qu’il veut partager –ce qu'il n’aura guère de difficultés auprès du probable public du film en France.

Mais volontairement ou pas, Enquête au paradis met en évidence l’abîme qui sépare la parole de la rue, celles des anonymes dont ni le nom ni la fonction ne s’inscriront en haut à gauche de l’écran, et les personnalités conviées à réagir.

Et le cinéma fait aussi son travail en rendant sensible, sans que ce soit nécessairement la visée du réalisateur, l’isolement dans leur propre société de ces femmes et de ces hommes qui se veulent engagés.

À la rencontre d'un cheikh dans la casbah d'El Wajda (©Zootrope)

Il existe pourtant, précieux déplacement au sein de la dramaturgie du film, l’apparition de deux figures qui échappent à cette distribution binaire. Dans le sud du pays, la nuit au fond du labyrinthe obscur du Ksar de Timimoun ou sous le soleil ardent d’El Wajda, la journaliste rencontre successivement deux cheikhs très pieux et très respectés.

De manière différente, leur parole, attentive au spirituel et au temporel, au texte du livre qu’ils tiennent pour sacré et à la réalité des humains, trouve à s’exprimer. Ces deux religieux font songer au personnage de l’imam qui allait, au nom de sa foi et de son ministère, affronter les djihadistes dans Timbuktu d’Abderrahmane Sissako.

Ils ne font pas «le lien» entre les intellectuels éclairés (et qu’on suppose dans leur grande majorité agnostiques ou athées) et l’adhésion, gouailleuse ou agressive, des personnes rencontrées au hasard de trottoirs à un dogme violent et obscurantiste.

Ils inscrivent seulement ces deux postures dans un paysage plus vaste et plus complexe, et c’est sans doute la moins mauvaise nouvelle qu’un tel film est aujourd’hui en mesure de partager.

Enquête au paradis

de Merzak Allouache, avec Salima Abada, Younès Sabeur Chérif, Aïda Kechoud.

Durée: 2h15  Sortie: 17 janvier 2018

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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