Égalités / France

Je n’ai pas la haine des hommes, j’ai la haine tout court

Temps de lecture : 6 min

Les femmes, et en particulier les féministes, seraient subitement devenues misandres, revanchardes et dangereuses. C'est un peu plus compliqué.

Fuck patriarchy | 
Denis Bocquet
 via Flickr CC License by
Fuck patriarchy | Denis Bocquet via Flickr CC License by

AAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH. Voilà, ça fait du bien. Ca fait 48h que j’ai envie de hurler. Essayez, je vous le jure, ça soulage.

Sinon, vous les avez vues vous, dans les rues, ces hordes de femmes armées de fourches, l’écume aux lèvres, en quête de pénis à dépecer et à déguster en brochettes? Et l’alerte enlèvement sur la drague, on a des nouvelles? Il paraît même que des hommes sont envoyés à l’abattoir, virés de leur job, voire, jetés en prison après une dénonciation calomnieuse sur Twitter.

C’est tantôt une dystopie, tantôt une réalité déjà effective dont les signataires de la tribune sur «la liberté d’être importunées» se font les lanceuses d’alerte. C’est l’un des arguments phares de leur rhétorique, et beaucoup leur ont allègrement emboîté le pas: les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc seraient l’expression d’une «haine des hommes et de la sexualité». Les femmes, et en particulier les féministes seraient subitement devenues misandres, revanchardes et dangereuses.

ATTENTION DERRIERE TOI, UNE FEMINAZIE AVEC UN SECATEUR !

En plus d’être parfaitement éculé, ce procès en totalitarisme d’une supposée cabale anti-hommes est d’une malhonnêteté et d’une bêtise crasses. C’est à peu près au même niveau que «les féministes sont mal baisées». (Personnellement, ça va trèèèèèès bien merci) (et s’il m’est arrivée d’être «mal baisée», je me suis pas vengée sur un homme au hasard dans la rue, je me suis juste barrée. Sinon, le saviez-vous? Une femme peut baiser un homme, mais c’est encore un autre sujet.)

D’abord, qu’est-ce que la haine des hommes? Admettons qu’elle désigne ce qu’on l’on appelle la «misandrie». Il faudrait d’abord s’accorder sur le sens à y donner.

Voilà la définition du Larousse:

Misandre - adjectif et nom. Qui éprouve du mépris, voire de la haine, pour le sexe masculin; qui témoigne de ce mépris. (S'oppose à misogyne.)

On préfèrera celle-ci, sous forme de comparaison, donnée par ce post de blog et traduite ici:

Intention de la misogynie:
Faire en sorte que les hommes maintiennent la domination qu'ils exercent sur les femmes.


Résultats de la misogynie:
Viol, agression sexuelle, meurtre, salaire inférieur, moins d'opportunités, discrimination, manque de pouvoir, rôles genrés restrictifs et beaucoup, beaucoup d'autres…


Intention de la misandrie:
Les hommes en tant que groupes font plein de choses désagréables en conséquence de leur pouvoir genré et des privilèges acquis en étant un homme, je ne suis pas certaine de leur faire confiance, ni même de les apprécier.


Résultats de la misandrie:
Blessure morale

Eh oui. Les hommes qui se disent victimes de misandrie ne sont confrontés qu’à un ressenti désagréable. Personne ne leur a pété la gueule, on ne leur a pas refusé un job en raison de leur sexe… Ils sont vexés, outrés, ont éventuellement sincèrement l’impression d’être victime d’une injustice, mais ils ne sont pas blessés dans leur chair ou révoqués de la sphère sociale.

Mécanique de la violence

Oui, des hommes sont victimes de violences perpétrées par des femmes. Mais les mécanismes qui précèdent de tels actes ne sont pas les mêmes que quand un homme agresse une femme. C’est ce qui est rappelé ici, avec ces statistiques éloquentes en ce qui concerne les cas de mort violente au sein des couples en 2011. Pour 12 des 24 cas où l'auteur de l'homicide est une femme (soit 50%), la victime masculine était auteur de violences antérieures sur sa partenaire. Pour 11 des 121 cas où l'auteur de l'homicide est un homme (soit 9,09 %), la victime féminine était auteur de violences antérieures sur son partenaire.

Autrement dit, si et quand des violences sont perpétrées envers un homme par une femme, c’est majoritairement en défense et en réaction à des violences perpétrées par ce dernier. C’est donc, si l’on suit la chaîne des événements, la domination masculine et le système patriarcal, qui en sont la source première. Il n’y a aucune symétrie entre la misogynie, qui est un système, et «la haine des hommes» qui, dans le meilleur des cas, est une réaction épidermique, souvent fugace. S’il m’est arrivé de penser ou de dire à voix «Je hais les mecs», je ne le pense pas réellement, et c’est parce que je viens de me prendre une main au cul ou de me faire traiter de pute. Que je suis en colère. Mais cette colère ne donnera jamais lieu à des actes ou des propos oppressifs envers un homme, comme ça, gratos, parce que c’est un homme qui doit payer pour l’auteur de la main au cul ou de l’insulte. En réalité, quand une féministe essentialise les hommes, c’est pour désigner un système tout entier dont les hommes sont tout à la fois les victimes et les artisans. C’est ce que tente d’expliquer la blogueuse Chaser Tiif.

«Quand je dis “les garçons sont cons”, ce que je veux réellement dire est “les garçons sont élevés dans une société patriarcale qui leur inculque une vision faussée et problématique du masculin qui non seulement les force à se refuser à être patients et doux, mais aussi qui les encourage à traiter les femmes de façon à le les envisager que comme si elles n’existaient que pour satisfaire les hommes”.»

Mais ça va beaucoup plus vite de dire «les garçons sont bêtes». D’ailleurs, quand des femmes se revendiquent misandres ou publient ce fantastique gif, c’est précisément pour tourner en dérision cette accusation et s’emparer de ce que cet article d’Amanda Hess publié sur Slate et traduit –oh comme c’est cocasse par Peggy Sastre, signataire de la tribune des 100 [et collaboratrice de Slate, ndlr]– appelle «la misandrie ironique»:

«Pour ces jeunes féministes, véhiculer le plus largement possible cette histoire de "misandrie" est un jeu de société grandeur nature, où le but est de pousser l'idée d'un grand complot anti-hommes dans ses retranchements les plus ludiquement extrêmes et absurdes. Il y a un côté libérateur à adopter une posture ironique, qui permet aux femmes de s'identifier contre ce qu'elles ne sont clairement pas: des misandres caricaturales qui n'ont que l'annihilation des mâles en tête.»

Ça veut dire quoi «J’aime les hommes»?

Enfin, il est tout aussi con de s’inquiéter d’une haine des hommes latente ou exponentielle que de déclarer qu’on aime les hommes. Comme le font, à longueur d’interviews, les actrices qui plissent le nez quand on leur demande si elles sont féministes et qui répondent benoîtement: «Oh ben non, j’aime trop les hommes pour ça». Ça veut dire quoi «J’aime les hommes» putain? Je suis hétéro, je couche avec des hommes, mais je n’aime pas LES HOMMES dans l’absolu et dans leur globalité. J’en ai aimé certains. J’en déteste d’autres. Mais je n’ai pas de tendresse ou d’élan amoureux pour 50,4% de la population. Vous réalisez comme c’est imbécile de dire «J’aime les hommes»? J’aime les chats, le bleu marine, et les pizzas. Mais LES hommes, en tant que groupe humain, bah non.

Cette façon de se ranger du côté des hommes me fait penser à cette fille, que l’on connaît tous, ou qu’on a été un jour, qui dit avec fierté: «Non mais moi, j’ai que des copains garçons, je m’entends pas du tout avec les filles». Comme si se désolidariser de son genre, pour s’associer au genre qui détient le plus de privilèges, permettait de se valoriser. De se faire passer pour plus cool. On notera d’ailleurs, que la réciproque ne semble pas exister. Personnellement, je n’ai jamais entendu un homme dire «nan, mais moi j’ai que des amies filles, les mecs sont trop cons». L’inversion de la domination qui fait trembler les signataires de la tribune n’est en rien une réalité, ni un projet de société. Car même si les femmes devenaient subitement toutes misandres, elles ne disposeraient d’aucun levier pour nuire aux hommes puisqu’encore minoritaires en politique, en entreprise dans les instances intellectuelles.

Si l’on disait aujourd’hui aux femmes: allez-y, maintenant, c’est vous qui dominez, mais sans ne rien avoir changé du système inégalitaire dans lequel nous vivons, ce serait comme donner à un enfant un jouet sans piles. Il serait d’abord content et puis bien emmerdé.
«La haine des hommes» n’existe que dans la tête des masculinistes, des femmes qui les soutiennent la bouche en cœur, et qui pensent être plus malignes que les autres. Pensée complexe, mon cul. Les femmes qui réclament le droit d’être importunées par les hommes, et qui exhorte les féministes à plus de «discernement et de prudence» sont en réalité de grosses ringardes réacs en déficit d’attention. Vous, mesdames et les porcs que vous défendez n’aurez pas notre haine, mais pour le mépris, on peut s’arranger.

Nadia Daam Journaliste

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