Culture

«Funny Games», le film qui vous défie de le regarder jusqu'au bout

Thomas Messias, mis à jour le 15.01.2018 à 11 h 50

Sorti en France le 14 janvier 1998, le film de Michael Haneke a traumatisé des millions de spectateurs et spectatrices autour du monde. Se remet-on un jour d'avoir vu un film pareil?

Arno Frisch dans «Funny Games» (1997) | Capture écran via YouTube.

Arno Frisch dans «Funny Games» (1997) | Capture écran via YouTube.

Avertissement: cet article dévoile des éléments clés de l'intrigue de Funny Games de Michael Haneke.

Starship troopers, Boogie nights, Jackie Brown, The Big Lebowski… Pour le public français, les premiers de mois de l’année cinéma 1998 furent d’une richesse absolue en termes de films saisissants et qui, à n’en pas douter, feraient date.

A posteriori, le premier événement cinéma de cette année-là ne faisait pourtant pas partie de la liste citée plus haut: le 14 janvier, un film autrichien du nom de Funny Games sortait dans une quarantaine de salles. Son réalisateur, un dénommé Michael Haneke, s’était fait connaître quelques années plus tôt avec des films cliniques, glaçants et fascinants –réflexions toujours singulières sur la violence de notre société, sur ce qui relève de l’inné et ce qui tient davantage de l’acquis.

Le septième continent voyait un couple bien sous tous rapports préparer méthodiquement leur suicide et la mort de leurs enfants; 71 fragments d’une chronologie du hasard s’intéressait à une tuerie, sous la forme d’un éprouvant zapping censé nous apporter des éléments de compréhension; Benny’s Video montrait un ado ambitionnant de commettre un meurtre face caméra.

En sélection officielle à Cannes 1997, Funny Games ne s’annonçait pas comme un film tiède. Il a effectivement secoué, créant notamment des remous au sein d’un jury cannois dont Gilles Jacob a déjà raconté qu’il fut l’un des plus cataclysmiques de l’histoire.

L'ultimatum de Moretti

Membre d’un jury présidé par Isabelle Adjani, Nanni Moretti aurait en effet joué les Machiavel –terme employé par Adjani elle-même– pour obtenir un palmarès proche de celui dont il rêvait.

Pas réputé pour sa tendresse, le cinéaste italien avait notamment précisé qu’il claquerait la porte du jury si celui-ci remettait le moindre prix à Funny Games, et qu’il ne serrerait jamais la main de Michael Haneke. Ironie de l’histoire: en 2012, un président du jury nommé Nanni Moretti remettait la Palme d’or à Amour, réalisé par Michael Haneke. Il n’y a sans doute que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Cette haine avérée de Moretti vis-à-vis de Funny Games n’est pas uniquement due au manque total de mesure de l’Italien, réputé pour ses opinions tranchées –à ce propos, vous pouvez lire ce formidable recueil d’entretiens.

Funny Games est un film qui divise. Il est même fait pour ça. Michael Haneke sépare lui-même le public de son film en deux parties: «Quiconque quitte la salle n’a pas besoin de ce film; toute personne qui reste jusqu’au bout en a besoin», explique-t-il en interview.

Cette sentence pouvant paraître étrange à brûle-pourpoint finit par trouver beaucoup de sens à l’issue du visionnage: par sa construction, par ses partis pris, Funny Games ne cesse de nous demander ce que nous foutons devant notre écran et pourquoi nous restons rivés face à lui au lieu de dire «stop!».

Il faut du temps avant de comprendre ce qui se joue sous nos yeux. Haneke prend son temps et fait preuve de minutie pour installer ses personnages principaux –littéralement–, un couple venu souffler quelques jours dans sa maison de campagne en compagnie de son fils.

La mère prend ses quartiers dans la cuisine, le père et le fils préparent une virée en bateau sur le lac qui jouxte leur villa: un week-end ordinaire pour une famille ordinaire, jusque dans ses stéréotypes de genre.

Histoire d'œufs

L’irruption progressive de Paul (Arno Frisch) et Peter (Frank Giering), deux jeunes gens tout de blanc vêtus, va créer une spirale de malaise, d’abord chez Anna (Susanne Lothar), puis chez son époux Georg (Ülrich Mühe, époux de Lothar à la ville).

Polis jusqu’à en être obséquieux, les deux jeunes gens viennent emprunter des œufs. Quatre. Les œufs tombent. Anna donne quatre nouveaux œufs. Les œufs tombent de nouveau. Puis Paul et Peter font tomber le portable d’Anna dans l’évier rempli d’eau. La tension monte. La violence finira par jaillir, peu à peu mais de façon foudroyante. Le climat délétère installé par Haneke peut difficilement être décrit sans oxymore. Sa façon de remuer sans cesse le couteau dans la plaie rend le film extrêmement éprouvant.

À sa manière, Funny Games commence par réinventer le home invasion, genre consistant à montrer l’intrusion de personnes inconnues au sein d’un foyer, le tout aboutissant généralement à des situations d’une violence et d’une horreur sans nom. Parmi les films les plus célèbres de cette catégorie toujours foisonnante, on peut citer La dernière maison sur la gauche de Wes Craven ou Panic Room de David Fincher.

Longtemps, Haneke reproduit ce principe, mais sans aucun effet de manche. Il ne faut évidemment pas compter sur lui pour insérer des jump scares ou jouer ouvertement la carte du spectacle à suspense. L’Autrichien préfère explorer tout le prisme de la dégueulasserie humaine, sans jamais sembler y prendre le moindre plaisir. Une neutralité de ton qui a de quoi rendre marteau.

Dans un second temps, et c’est là qu’il divise plus que jamais, Funny Games se mue explicitement en une réflexion sur notre propre voyeurisme. Si vous avez vu le film, il est impossible que vous ne vous souveniez pas de la scène de la télécommande. Si vous ne l’avez pas vu, pour éviter de vous gâcher la surprise et d’atténuer son effet, on se contentera de vous la proposer ci-dessous (tout en précisant qu’elle n’a réellement de puissance que si on a assisté à tout ce qui précède).

Le quatrième mur

Haneke devient alors sciemment un cinéaste-professeur, qui s’adresse à nous par le biais d’un Paul ayant soudain conscience de faire partie d’un film. Lorsque Anna lui demande pourquoi il n’abrège pas ses souffrances au lieu de s’amuser avec elle, Paul rétorque: «Ne négligeons pas le divertissement». Plus tard, il complètera sa réponse de cette manière: «Le film n’est pas encore fini».

À plusieurs reprises, il s’adressera également à nous face caméra, brisant le fameux «quatrième mur» qui sépare l’auditoire des personnages du film. Paul nous prend à partie et fait de nous les témoins de son entreprise d’humiliation et d’avilissement de la famille d’Anna et Georg. Voulons-nous parier avec lui sur le fait que le couple et son fils vont survivre à la nuit qui s’annonce? Bien sûr que non. Nous refusons d’être complices.

Pourtant, nous continuons à regarder, pour connaître l’issue du pari. «C’est absolument dégueulasse», commente Cyril. 

«Haneke fait un film et nous reproche de le regarder. Ça ne rime absolument à rien. C’est juste la démarche artistique la plus stupide à laquelle j’ai pu avoir l’occasion d’assister. Ce mec est tellement imbu de lui-même qu’il oublie que sans nous, son film n’existe pas. Personne ne le voit. Personne n’en parle.»

Funny Games n’est pas seulement un film détesté par une partie du public et de la critique: c’est sans doute aussi l’un des films qui crée le plus de colère chez ses spectateurs et ses spectatrices. Une colère qui va bien au-delà de la simple indignation créée par certaines œuvres. Les gens semblent en vouloir personnellement à Haneke, à l’image des propos tenus par Nanni Moretti lors des délibérations cannoises.

«Le fait que le film s’adresse à nous explicitement montre bien à quel point Haneke nous méprise. C’est comme nous cracher au visage, affirme Laura. Haneke nous explique que nous ne sommes qu’un public voyeuriste, que nous n’aimons que nous repaître de la perversité des uns et de la souffrance des autres… Le tout en nous le disant frontalement, parce que nous aurions sans doute été trop stupides pour comprendre le propos s’il n’avait été placé qu’en filigrane.»

Au contraire, d’autres crient au génie, comme Gilles Verdiani dans le magazine Première daté de février 1998:

«Dans ce jeu, le pion, c’est… vous, le spectateur. Votre sadisme voyeur, vos réactions, votre peur jouissive. Haneke vous prend au mot: vous aimez le spectacle du meurtre, de la violence, de la terreur? (Ne dites pas non, pensez à tous les morts que vous avez vus sur un écran au cours de votre vie.) Eh bien, vous allez en avoir –jusqu’à la limite du supportable. Personne ne sera épargné, ni l’enfant, ni le chien. Vous n’aurez aucune explication psychologique (trauma, vengeance, folie) pour vous rassurer. Même pas un mobile. Ça ne sera ni stylisé pour faire beau, ni détourné pour faire drôle, ni éloigné pour faire moins mal. Ce sera froid, précis et implacable. Vous voulez essayer?»

Quelques pages plus loin, le fameux tableau des étoiles du mensuel de cinéma résume parfaitement le fossé qui sépare les pour et les contre: la moitié des critiques a mis la note maximale, l’autre a au contraire choisi d’attribuer au film une étoile blanche synonyme de zéro pointé.

Traquenard

Si je me souviens parfaitement de mon premier visionnage (fin 1998, merci le vidéo-club du coin), je me souviens encore mieux du guet-apens assez minable que j’ai un jour tendu à mon meilleur ami de l’époque.

J’avais très envie que cet ami voie Funny Games, dont il n’avait jamais entendu parler, mais je ne voulais pas risquer d’altérer sa séance en lui présentant le film au préalable. Un soir où nous n’étions que tous les deux, j’ai lancé le film presque sans prévenir, en lui promettant un divertissement mainstream. La perplexité des premières minutes (le film met du temps à entrer dans le vif su sujet) a laissé place chez lui à une fébrilité croissante.

Puis j’ai mené ma petite expérience à la Haneke en lui demandant non sans malice s’il souhaitait continuer ou pas le visionnage. Il m’a répondu qu’il me détestait mais qu’il voulait poursuivre, bien entendu. Le générique de fin a été un traumatisme autant qu’un soulagement. En riant jaune, il m’a traité de salaud. C’est la dernière fois que j’ai eu le droit de lui montrer un film sans lui en dire davantage.

Je ne suis pas extrêmement fier de cette expérience, car contraindre une personne face à des situations d’une rare violence psychologique sans lui avoir demandé son accord préalable n’est pas le genre de comportement que je cautionnerais aujourd’hui. Mais c’était néanmoins un moment intéressant, qui m’a permis de revivre ce que j’avais pu ressentir lors de ma «première fois».

Je crois qu’on n’oublie jamais la scène de la télécommande ou le regard d’Arno Frisch (le glaçant interprète de Paul, après avoir été le Benny de Benny’s Video). Frisch est le seul des quatre interprètes à être encore vivant (Ülrich Mühe est décédé en 2007, Frank Giering en 2010 et Susanne Lothar en 2012). Je le trouve encore plus terrifiant depuis que j'ai pris conscience de cela.

Catalepsie

Sarah Chiche, auteure de l'Éthique du mikado –essai sur le cinéma de Haneke paru en 2015–, se souvient de son premier visionnage:

«Je l’ai vu seule, chez moi, en DVD. Je me souviens avoir fait une pause au moment où l'enfant s'enfuit puis est récupéré et m'être posé la question de savoir si je voulais continuer à voir ce film, sachant déjà qu'aucun des personnages de cette famille n'en sortirait vivant. J'ai choisi de continuer à le visionner, et je me suis endormie.

 

Chaque fois qu'un film de Michael Haneke me conduit en un point qui excède mes possibilités d'assimilation, je tombe en catalepsie, dans un sommeil profond comme la mort. J'en ressors ensuite extrêmement ragaillardie. J'ai eu plus tard l'occasion d'en discuter avec Haneke. Ce détail l'amuse beaucoup. Et moi aussi je dois dire.»

Alice, qui a vu le film à l’âge de 20 ans en 2009, dit ne s’en être jamais totalement remise:

«J’ai pourtant vu beaucoup de slashers et de films d’horreur, mais la façon dont Funny Games joue sur la confusion entre le réel et le divertissement m’a traumatisé à vie. Dans les premiers mois qui ont suivi mon visionnage du film, je ne répondais plus quand on sonnait à ma porte, sauf quand je savais d’avance qui était de l’autre côté.

 

Depuis, les choses se sont apaisées, mais de façon imparfaite. J’ouvre ma porte, mais que ce soit un pompier venu vendre un calendrier ou un simple voisin ayant besoin d’un tire-bouchon, j’ai la frousse que ces gens pourtant gentils ne soient là que pour s’introduire dans mon domicile et me faire subir des atrocités. Ça a l’air complètement fêlé, mais je pense à chaque fois à ces types en blanc et à leurs œufs.»

D’autres ont préféré ne pas se faire tant de mal, comme Wim Wenders lui-même, qui affirmait à Première en 1998:

«Quand j’ai un cauchemar, je me lève parce que je sais que si je me rendors tout de suite, je vais retomber dans le cauchemar. Funny Games, c’est exactement ça. J’ai l’impression que c’est ce que voulait Haneke. En sortant avant la fin du film, je lui ai peut-être rendu justice.»

Classique

L’autre effet de l’absence de stylisation dont parle Gilles Verdiani dans sa critique, c’est que Funny Games n’a quasiment pas pris une ride. Ses couleurs un peu plates l’étaient déjà il y a vingt ans.

Son regard sur la télévision et sa façon d’utiliser le téléphone mobile (un truc qu’on peut flinguer juste en le plongeant dans l’eau) sont toujours d’actualité, même s’il faudrait aujourd’hui s’occuper également de la box internet d’Anna et Georg pour s’assurer que personne à l’extérieur ne puisse être contacté. Qu’on l’approuve ou non, le propos sur la violence et la responsabilité du public n’a pas perdu de son sel.

On peut tabler sur le fait que Funny Games sera toujours là dans cent ans, quand tant d’autres «classiques» auront plus ou moins disparu des mémoires. Les cinéastes continueront sans doute de s’en inspirer, comme Yorgos Lanthimos à la fin de Mise à mort du cerf sacré («un hommage direct, mais moins brillant, car trop grandiloquent à mon goût», explique Sarah Chiche). Et le public qui s’y risquera continuera d’avoir le cœur au bord des lèvres, la main sur la télécommande, à se demander s’il faut presser le bouton stop.

Thomas Messias
Thomas Messias (148 articles)
Prof de maths et journaliste
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