FranceCulture

Ce qu’il y a de sain et de malsain dans les critiques contre Hugo Clément (selon Bourdieu)

Thomas Deslogis, mis à jour le 12.01.2018 à 14 h 32

Le journaliste paierait-il pour tout le système médiatique?

Capture Quotidien - TMC

Capture Quotidien - TMC

«Dans ce microcosme qu’est le monde du journalisme, les tensions sont très fortes entre ceux qui voudraient défendre les valeurs de l’autonomie, de la liberté à l’égard du commerce, de la commande, des chefs, etc; et ceux qui se soumettent à la nécessité, et qui sont payés en retour.» Ces mots de Pierre Bourdieu écrits en 1996 dans Sur la télévision résonnent étrangement avec la récente passe d’armes entre divers journalistes autour d’Hugo Clément, figure de proue du «Quotidien» de Yann Barthès subitement passé à Konbini le mois dernier.

Un transfert d’hiver inattendu qui a été l’occasion d’un certain nombre d’articles consacrés à la jeune pousse, dont un portrait signé Quentin Girard dans la fameuse der de Libération. Jugé hostile, le papier a été massivement commenté sur Twitter, les journalistes de Konbini et de «Quotidien» défendant leur nouveau ou ex collègue (et surtout leur employeur) bec et ongle.

 

 

C’est qu’à travers la lisse figure d’Hugo Clément c’est toute une façon d’aborder le journalisme que le portrait de Libé «attaquait». Là est l’aspect positif, sain, nécessaire même du débat actuel autour d’Hugo Clément et de qu’il représente, c’est-à-dire l’infotainement ou, comme dirait Bourdieu, «la mentalité audimat». Lors d’une conférence filmée par Pierre Carles à l’occasion de La Sociologie est un sport de combat, Bourdieu avait d’ailleurs explicitement formulé cette frustration de ne pas voir les journalistes critiquer «ceux d’entre-eux qui détruisent la profession», préférant plutôt se cacher derrière une «déontologie bidon» en effet difficilement identifiable.

Symbole d'un modèle

Force est de constater qu’au sein des grands médias français, ces dernières années ont vu, pour des raisons économiques, plus de tentatives de copier un certain modèle que d’en interroger les problèmes journalistiques et globaux sur le long terme. Et Hugo Clément est un des symboles de ce modèle, celui là même porté en France par «Le Petit Journal»/«Quotidien». Un journalisme de pastilles et de promotion, semblable à celui de Konbini et ses courtes vidéos, où même l’humour, qui peut pourtant avoir une véritable valeur dans la prise de recul qu’il implique, est ramené, dans son sujet et son traitement, à ce qu’il y a de plus superficiel. Un humour à catégoriser dans ce que Bourdieu appelait «les idées reçues» quand il reprochait à bien des journalistes de ne penser que par le biais de celles-ci, «des idées qui, quand vous les recevez, sont déjà reçues, en sorte que le problème de la réception ne se pose pas».

«Ces choses si futiles sont en fait très importantes dans la mesure où elles cachent des choses précieuses»

Pierre Bourdieu

Une conséquence de la mentalité audimat. Une conséquence grave pour le sociologue, puisque «ces choses si futiles sont en fait très importantes dans la mesure où elles cachent des choses précieuses». Que ces choix éditoriaux soient conscient ou non, qu’ils cachent des enjeux politiques, économiques, des connivences, importe finalement assez peu. Ce qu’il s’agit de dénoncer, de démonter, d’analyser et de remettre en cause, c’est «la corruption structurelle» d’un journalisme par défaut.

Voilà quelques constats et réflexions qu’il est en effet bon d’avoir et de partager, de faire vivre dans le débat public. Mais comme vous l’aurez remarqué la personne d’Hugo Clément a finalement été assez peu mentionnée dans les paragraphes précédents. Là est le problème, le côté malsain de la situation actuelle. Cibler Hugo Clément revient à ne pas cibler ses employeurs, ni la problématique structurelle à laquelle le journalisme en général fait face.

Alors pourquoi le vise-t-on lui spécifiquement, jusqu’à en faire une «tête de turc» d'autres journalistes ? Il est beau, a le tweet un peu moralisateur et une modestie qui sonne un peu faux, certes. Et alors? On trouve de tout, et souvent bien pire, dans le milieu. Il est une vitrine. Une vitrine jusque-là protégée par son statut au sein de l’équipe de Yann Barthès. Ce n’est pas un hasard si on lui saute dessus au moment où il la quitte pour un média certes similaire dans son traitement de l’info, mais à l’influence globale moins évidente et aux personnalités moins identifiables. En somme: plus facile à houspiller.

Attaquer Hugo Clément pour attaquer Barthès et «Quotidien»

Pour dire les choses autrement, on attaque Hugo Clément pour attaquer Yann Barthès, pour attaquer «Quotidien», pour attaquer Bangumi (la boite de production de l’émission, dirigée par Laurent Bon), ce qu’au-delà de médias confidentiels ou au sérieux relatif, personne n’ose faire depuis une enquête de 2016 publiée dans Le Point et qui révélait des méthodes gestionnaires et éditoriales peu recommandables. Ce à quoi l’émission avait répondu en une vanne, un dédain, un revers de main.

Une réaction qui en rappelle une autre. Les attaques récentes contre Hugo Clément doivent en effet être pensées à l’aune d’une autre prise de bec, quasi simultanée, à propos d’une interview d’Emmanuel Macron mise en ligne par Konbini la veille de Noël et qui ferait passer celle de Laurent Delahousse, d’une semaine son aînée, pour un exercice critique de haut vol tant le média «pop» y caressait le président dans le sens du poil. Le journaliste Robin Andraca du site Arrêt Sur Image avait alors révélé que l’intervieweuse était une ancienne chargée de com’ du Parti socialiste: Ariane Vincent. Pour seule réponse l’intéressée balancera alors sur Twitter que Robin Andraca avait récemment postulé à Konbini et serait donc de facto mal placé pour toute critique à l’encontre du média «pop».

Une non-réponse aux allures de mépris de classe (pour information, en tant que pigiste et rubricard l’auteur de cet article a également postulé presque partout et à plusieurs reprises, rien de plus normal quand il s’agit de remplir un frigo et de payer un loyer, le journaliste, qui plus est sans contrat, est un travailleur en galère comme les autres) dont l’esprit a été repris en chœur par l’équipe de Konbini, multipliant les petites blagues en tout genre, sans jamais répondre sur le fond quant à la frontière entre médias s’apprêtant à ouvrir une branche «News», d’où la venue d’Hugo Clément, et agence de communication présidentielle.

Bourdieu, encore une fois, avait déjà théorisé ce genre d’attitude où l’on avance la jalousie comme seul moteur, devinant que sa réflexion sur la télévision «sera perçue comme une critique; réaction qui est aussi une manière de se défendre contre l’analyse». Réaction qui, lorsqu’elle est le fait d’une puissance d’influence aussi majeure que «Quotidien», est capable de balayer la plus complexe des pensées en un rien de temps. Aussi impressionnante soit la jeune carrière d’Hugo Clément, il est facile de constater qu’il n’a pas encore ce coffre, ce cuir derrière lequel les vieux loups du paf se parent.

Contrairement à un Yann Barthès ultra huilé et à un Laurent Bon fermant toutes les vannes de Bangumi Production, Hugo Clément, désormais libre d’accepter une interview pour promouvoir son futur poste, peut lui être maladroit, formuler une phrase révélatrice, fournir un angle d’attaque. Comme un jeune député qu’on assiègerait pour tenter d’atteindre Jupiter.

Le nouveau Schneidermann

Hugo Clément semble en fait être pour nous ce qu’était Daniel Schneidermann pour Pierre Carles dans son documentaire Enfin pris? (2002). D’abord collègues spécialisés dans la critique de médias, Pierre Carles s’est ensuite attaqué à son ancien camarade dans le documentaire en question, notamment autour de Pierre Bourdieu, invité dans l’émission télé de Schneidermann «Arrêt Sur Image», plateau duquel le sociologue était ressorti frustré. Pierre Carles reprocha alors à Daniel Schneidermann, en plus d’une complaisance générale, de ne pas permettre à une pensée complexe d’être développée dans son émission qui se voulait pourtant plus critique que les autres. Ce à quoi Schneidermann répondait que la présence de contradicteurs coupant la parole était un besoin démocratique. Ironie de l’histoire, Arrêt Sur Image est désormais un site internet (d’où les contradicteurs semblent d’ailleurs avoir disparu dans les débats filmés régulièrement publiés, mais il s’agit là d’un autre sujet), celui-là même qui, via Robin Andraca, a lancé le «Konbini Gate» autour de l'interview de Macron.

De fait Pierre Carles semble s'être un brin «acharné» sur Daniel Schneidermann, comme on s’acharne désormais collectivement sur Hugo Clément. Un visage parmi tant d’autres mais qu’on aurait particulièrement pris en grippe pour des raisons personnelles ou, comme c’est le cas aujourd’hui, conjoncturelles. Un dommage collatéral qui permet cependant d’entamer une réflexion plus générale sur la nature et l’état du journalisme français. Pour peu qu’on dépasse les simples questions de personnes, qu'elles s'appellent Clément ou Schneidermann

Thomas Deslogis
Thomas Deslogis (11 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte