France

Sécurité routière: la fracture automobile

Temps de lecture : 8 min

L’annonce cette semaine d’un nouveau plan pour améliorer la sécurité routière a enflammé Twitter. Outre le durcissement des sanctions concernant l’usage du téléphone portable au volant, c’est surtout la baisse de la vitesse de 90 à 80km/h sur les routes secondaires qui a suscité le plus de réactions. Outragés ou concernés, approbateurs ou révoltés, les twittos ont choisi leur camp.

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La Citroën DS de «L'aventure, c'est l'aventure» Claude Lelouch

Contenu Partenaire - Depuis mardi 9 janvier, Twitter s’échauffe. Le premier Ministre Édouard Philippe a justifié les nouvelles décisions de son gouvernement en matière de sécurité routière expliquant que «plus d’un accident sur deux se produit sur les routes à double sens du réseau secondaire, sans muret de séparation. C’est donc là qu’il faut agir en priorité. La vitesse maximale autorisée y sera abaissée de 90 à 80km/h. #SauvonsPlusDeVies». Trois minutes plus tard, il nuançait sur son compte Twitter: «#80kmh: nous en ferons le bilan dans deux ans. Si les résultats ne sont pas à la hauteur de nos espérances après deux années de mise en œuvre, le Gouvernement prendra ses responsabilités. #SauvonsPlusDeVies». Un quart d’heure plus tard..., le premier Ministre changeait de stratégie en cherchant à mettre dans son camp les conducteurs «vertueux». Il annonçait vouloir ainsi «encourager les conducteurs vertueux. Une réflexion sera lancée d’ici juin sur une éventuelle récompense pour la bonne conduite des 37 millions de Français qui possèdent leurs douze points sur leur permis de conduire #SauvonsPlusDeVies». De l’art de diviser pour mieux régner et de manier la carotte et le bâton…

Une avalanche d’arguments

Avec 3.469 personnes tuées en 2016 sur les routes françaises, chiffre en augmentation depuis trois ans ce qui ne s’était jamais vu depuis 1972, mais sans qu’on sache si le nombre de kilomètres parcourus a aussi augmenté ou pas, on peut comprendre que le gouvernement se soit décidé à agir. D’autant plus qu’on nous explique: «#SécuritéRoutière #SauvonsPlusDeVies: à chaque nouvelle mesure (impopulaire), en faveur de la sécurité routière, le nombre de morts sur les routes a baissé via @lemonde @pierrebrt». Sauf, depuis trois ans… En tout cas, le gouvernement est convaincu qu’une réduction de la vitesse de 10 kilomètres heure sur le réseau secondaire permettra d’infléchir la courbe de la mortalité routière.

Les arguments avancés sont aussi économiques. «#SécuritéRoutière #LimitationVitesse #Radars routiers, le coût de l’insécurité routière dépasserait les 47 milliards d’euros par an, soit 2,2% du PIB. En comparaison, les recettes des PV (procès verbaux) culminent à 1,7 milliards d’euros». Un gain écologique serait même possible. L’ancien porte-parole de Nicolas Hulot et actuel député de LREM, Matthieu Orphelin, estime que «sur l’environnement, passer de 90 km/h à 80km/h permettra une baisse de 12% des émissions de #CO2 et des consommations de #carburant (soit mieux que la hausse des taxes) et jusqu’à -20%sur les polluants locaux #80kmh #trèsbonnemesure #écologie #sécuritéroutière».

Mais avant d’économiser, il faut investir. «Un chiffre: 40 millions d’euros. C’est le prix pour remplacer sur tout le territoire les panneaux 90 par ceux de #80kmh». Le budget de l’État étant serré, nombre de twittos s’interrogent sur le financement de cette mesure. Le Figaro balaye cet argument («#80kmh sur les routes: 335 millions de revenus supplémentaires pour l’état? via @Figaro_Economie») compte tenu de l’augmentation du nombre de procès-verbaux dressés via les radars. Le premier Ministre a tenté rapidement de désamorcer toute polémique en indiquant que: «#80kmh: tout le surplus des recettes perçues par l’État ira dans un fonds d’investissement pour la modernisation des structures sanitaires et médico-sociales destinées à la prise en charge des accidentés de la route #SauvonsPlusDeVies». Une promesse habile dont il sera presque impossible de vérifier la réalité.

Perdre trois minutes pour sauver des vies

De toute façon, les twittos ne sont pas faciles à convaincre à l'image de Christopher Morgan qui souligne que «si #80kmH faisait baisser le nombre de morts, alors pourquoi ne pas passer à 70 puis 60 puis 50 puis 40? Où est le bon ratio mort/kmH limite?». Pour les pouvoirs publics, la contrainte est faible et se justifie aisément si elle permet la baisse du nombre de tués sur les routes. «#80kmh Édouard Philippe justifie la baisse de la vitesse à 80km/h sur les routes secondaires: «passer de 90 à 80km/h sur un trajet de 40 minutes, cela représente trois minutes de plus. Ne peut-on prendre trois minutes de plus par jour, quand il s’agit de sauver une vie?» #GGRMC».

Mais le premier Ministre n’est pas forcément le mieux placé en ce moment pour expliquer qu’on peut perdre quelques minutes dans les transports… Des twittos ont vite fait de rappeler la polémique récente impliquant Edouard Philippe et le coût d’un avion lui ayant permis de revenir de Tokyo en gagnant une heure trente. «Le type se demande «ne peut-on pas prendre trois minutes de plus par jour». Quant à lui, pour gagner deux heures et être plus confortable, il dépense 480 000 euros avec l’argent du contribuable pour rentrer de Tokyo #SauvonsPlusDeVies #80kmh». Afin que tout le monde puisse mesurer l’impact de la décision du gouvernement, Le Monde a mis en place un outil qui permet théoriquement de «calculer le temps de parcours sur un tronçon limité à #80kmh au lieu de #90kmh».

Les deux France

Dix km/h, trois minutes, quarante millions d’euros, 3.469 morts. Au-delà des postures, ce qui importe vraiment ce sont les causes réelles de l’insécurité routière et donc des accidents en France. La question est celle complexe de l’efficacité des limites de vitesse, des radars, de la répression sur les comportements mais aussi de l’alcool et des stupéfiants au volant, de la qualité du réseau routier et des véhicules, du manque d’attention, de la formation et de la compétence des conducteurs et aussi de leur sens des responsabilités. Une équation qui ne permet pas les réponses simplistes même si le premier argument mis en avant est celui de l’émotion.

Durant «la semaine de Noël, 63 personnes ont péri sur les routes de France… La première cause, c’est la vitesse. Les experts disent qu’avec une limitation de 80km/h, 400 vies par an seraient épargnées #24HPujadas #SauvonsPlusDeVies». Pour de nombreux twittos dont par exemple Ex-Panthera#FBPE, la seule façon de réduire le nombre d'accidents est de combattre les comportements à risques et de les réprimer et de les sanctionner: «c’est la réalité. C’est une question de comportement et de mentalité française. Il n’y a donc que la punition qui peut faire changer le comportement. Donc favorable au #80kmh» .

D’autres comme Jean-Baptiste Roch, qui a retweeté un article du Monde Diplomatique, mettent en avant une approche sociologique de la sécurité routière et le fait qu’il existe deux France face à l’automobile. Celle des villes et celle des champs. Celle des élites et celle des classes populaires. «Les accidents de la route, ce fait social. Ou comment les classes populaires meurent plus sur la route que les autres, et pourquoi la sécurité routière ne relève pas d’une vertu individuelle mais de logiques sociales face au risque. Article lumineux».

Ainsi, la catégorie socio-professionnelle, les moyens financiers (voitures plus modernes et plus sécurisées, usage des autoroutes payantes au détriment des départementales gratuites mais accidentogènes) et le niveau d’éducation prédétermineraient les risques d’être victimes d’accidents de la route. À ce déterminisme social viendrait aussi s’ajouter un déterminisme de genre («les hommes sont bien plus dangereux sur la route que les femmes, selon le dernier rapport de l’Observatoire de la #sécuritéroutière par @FaivreLeCadre») et le déterminisme de la géographie (les urbains sont ainsi moins impliqués dans des accidents que les ruraux et ont moins la nécessité de se servir d’une voiture). Considérer ainsi comme le gouvernement que la sécurité routière passe par la récompense des comportements vertueux et la répression des conducteurs «dangereux» serait un leurre et une injustice.

Selon qu’on estime ainsi que la sécurité routière est une question de responsabilité collective ou individuelle apparait sur Twitter comme une vraie ligne de fracture. Faut-il voir dans la «limitation à #80kmh: une catastrophe ou une mesure utile?» s’interroge un article du Monde.

Communication, vertu et récupération

Pour l’avocat Éric de Caumont, spécialisé dans la défense des automobilistes, «#80kmh, c’est parfaitement débile, ça n’a qu’une fonction: faire rentrer de l’argent dans les caisses dit l’avocat @maitredecaumont #E1Matin». Un sentiment très partagé sur Twitter parfois même saupoudré d’un zest de théorie du complot de la France d’en haut contre la France d’en bas. Pour Ze Coyote Agile, «les vraies raisons du #80kmh sont: 1.des radars plus rentables 2.plus de clients pour l’autoroute à #130kmh. La sécurité n’est qu’un alibi pour le gouvernement au même titre que l’est l’écologie». Pour d’autres, «comme pour le mariage pour tous, le #80kmh est une simple contre-mesure d’application pour détourner l’attention du peuple des priorités que sont le chômage, l’insécurité, l’escroquerie fiscale, le travail détaché, l’immigration, la mondialisation…». Et certains de conclure par l’exemple allemand: «l’Allemagne, des routes nationales limitées à 100km/h, des autoroutes à vitesse illimitée, vingt millions d’habitants en plus et un taux de mortalité routière moindre que la France… La sécurité n’est qu’un faux prétexte pour continuer un peu plus à pomper l’argent des Français. #80kmh».

L’autre France a une lecture totalement différente des décisions du gouvernement et y voit un combat noble et courageux. Pour la députée LREM Laetitia Avia, «oui il y a du courage politique à ne pas céder au populisme et assumer des mesures impopulaires. La sécurité routière est un combat que nous devons mener ensemble avec sens des responsabilités #SauvonsPlusDeVies [email protected] @EPhilippePM @BGriveaux @gouvernementFR». Comme l’explique simplement Fanch Mrl, «on peut choisir librement de ne pas payer d’amendes à l’État. Il suffit simplement de respecter le #CodeDeLaRoute. Ne venez pas crier à l’escroquerie. En dépassant la vitesse autorisée, vous payez sciemment et en toute connaissance de cause #80kmh #sécuritéroutière».

Evidemment, la récupération politique de la sécurité routière n’est jamais bien loin. Tandis que le gouvernement joue la vertu, l’opposition conteste l’efficacité des mesures, la stratégie de communication et dénonce «les élites parisiennes» contre «le peuple de province». Ainsi, «la France Insoumise était favorable à la baisse de la vitesse sur les routes secondaires… jusqu'à ce que le gouvernement la décide. Depuis, ils ont changé d’avis. Ces gens-là ne sont pas sérieux», déplore Fabien Léger. A l’autre bout du spectre politique, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan se sont évidemment pas en reste. La Présidente du FN a ainsi twitté «contre la persécution des automobilistes, je vous appelle à signer notre pétition et à partager massivement cette vidéo». Le terme soigneusement choisi de persécution a été repris par la plupart des élus FN sur leurs comptes Twitter respectifs.

Quant à Nicolas Dupont-Aignan, on peut lire sur le compte twitter de son parti Debout la France: «#80kmh Cette mesure stupide et inefficace n’a pour but que de remplir les caisses de l’État! Automobilistes, ne vous laissez plus faire! Dénoncez cette mesure avec Nicolas @dupontaignan».

Heureusement, sur Twitter l’humour parvient parfois à avoir le dernier mot. Dans le tweet de FaitbienGalthié, le Doc de Retour vers le Futur déplore la limitation de vitesse, «comment on va faire pour dépasser les 88 miles à l’heure maintenant que c’est limité à #80kmh?».


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