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Du parricide au terrorisme, ce que l’invention du droit nous apprend sur les «crimes monstrueux»

Pierre-Henri Ortiz, mis à jour le 14.01.2018 à 15 h 03

Dans la France de 2018, il est difficile d’imaginer toute l’horreur que le parricide inspirait aux Romains de l’Antiquité.

Oreste tuant Égisthe | Carlo Raso via Flickr CC License by

Oreste tuant Égisthe | Carlo Raso via Flickr CC License by

Le même réflexe naît inlassablement lorsque nous parvient la nouvelle d’un crime pédophile ou d’un attentat terroriste commis sur des civils: leurs auteurs doivent être des fous. La nature des faits impose d’elle-même l’idée que, pour être capable de commettre de tels actes, il faut être mû par un esprit profondément altéré. Par un esprit dont les dispositions sont en rupture complète avec celles du commun des mortels, qui le rendent presque physiquement incapable de telles monstruosités.

Cette conviction, acquise avant tout examen clinique des individus en cause, n’est pourtant pas sans soulever d’importants paradoxes, puisqu’en toute rigueur, devant les tribunaux, l’abolition du discernement que peuvent attester psychiatres et psychologues implique une suspension des peines. Au contraire, ces criminels-là sont aussi ceux pour lesquels la société attend les châtiments les plus sévères, quitte à suspendre pour l’occasion les protections ordinaires du droit et à envisager des mesures pourtant exclues de notre arsenal pénal (perpétuité incompressible, voire peine de mort, etc.).

Cette contradiction souligne à quel point nous plaçons ces actes en marge de l’«ordinaire» des crimes, et notre usage hésitant de l’idée de «folie» à leur sujet est sans doute une manière d’exprimer cette marginalité que nous peinons à concevoir. À cet égard, le livre posthume de Yan Thomas, La mort du père: sur le crime de parricide à Rome (Albin Michel, 2017) offre un outil remarquable pour rendre compte de cet entre-deux dans lequel se situent un certain nombre d’actes criminels perçus comme plus épouvantables que d’autres.

Un crime monstrueux

Si la nature des actes qu’on range parmi les crimes monstrueux varie d’une culture à l’autre, chez les Romains, c’est le meurtre d’un parent et plus spécifiquement du père qui, à côté de l’inceste, représente le crime odieux par excellence. Dans la France de 2018, il est difficile d’imaginer toute l’horreur que le parricide inspirait aux Romains de l’Antiquité en général, et aux autorités romaines en particulier. Mais la «peine du sac» réservée à ceux qui s’en rendaient coupables l’exprime avec éloquence: les personnes condamnées sous ce chef d’inculpation étaient enfermées dans un sac de cuir cousu hermétiquement, dans lequel on plaçait également des bêtes précisément désignées (vipère, chien, coq voire singe), avant de jeter le tout dans le Tibre ou à la mer. En plus d’être glaçante, cette peine s’écarte radicalement des peines associées à l’homicide, sanctionné par le glaive ou par l’exil. Mais surtout, elle fait du coupable, enfermé dans une outre abandonnée aux eaux, une chose à la fois privée de l’élément des vivants (l’air) et de l’élément des morts (la terre).

Statue du Tibre personnifié (domaine publique)

Les plaidoiries des avocats chargés de la défense expriment aussi la nature spéciale du parricide. Elles puisent volontiers dans l’imaginaire mythologique, d’où les orateurs convoquent souvent la figure d’Oreste (meurtrier de sa mère Clytemnestre) pour désigner la «folie» particulière des parricides. Chez Oreste, elle est à la fois ce qui le pousse au crime et le châtiment qui en découle. Assimilée aux schémas de la mythologie, la «folie» des parricides n’est donc pas celle qui occupe les médecins (laquelle pourrait justifier une suspension des peines), mais une notion qui se raccroche en réalité à la pensée religieuse de l’ordre et du désordre du monde.

Qu’on ait affaire à deux espèces bien différentes de «folie» (l’une maladie, l’autre transgression du sacré) explique cet autre indice de la place à part du parricide: le fait qu’il ait pu justifier des procédures judiciaires d’exception, en rupture complète avec l’état de droit romain. Yan Thomas rapporte par exemple qu’en certains cas, des propos tenus dans un état de délire ont pu être retenus comme des éléments à charge et que de tels aveux ont pu motiver l’exécution sans procès de celui qui avait pu s’y livrer.

Enfin, dernier signe du statut exceptionnel du parricide vis-à-vis du système juridique romain: si les juristes et les avocats romains font constamment référence à une loi visant particulièrement ce crime, les textes qu’ils nous ont légués passent toujours le contenu de cette loi sous silence. Comme si s’épancher dessus devait banaliser ce qui ne pouvait l’être en aucun cas. Comme si ce crime et sa répression devaient absolument, d’une manière ou d’une autre, être tenus à distance de l’image de la société renvoyée par le droit.

Crime contre le père, attentat contre la patrie

Au moment où les Romains inventent le droit et la pensée juridique dont nous sommes les héritiers, ils réservent donc une place particulière à ce crime souvent qualifié d’«incroyable». Comme le souligne Yan Thomas, ce qui explique l’importance du parricide dans la culture romaine est d’abord la réalité du danger qu’il y représente. En un sens, on peut en effet considérer que tout l’édifice social romain encourageait les fils à hâter la mort de leur père si celle-ci tardait trop à venir, car jusqu’à cet instant fatidique, être fils de citoyen revient pour l’essentiel à vivre dans une prison dorée: les moyens économiques des fils ne sont que ceux que leur concèdent leur père qui en conserve la propriété ultime, les carrières politiques (qui sont en somme le destin du citoyen) ne s’effectuent que grâce aux moyens du père et sous sa responsabilité ultime, etc. Bref, le fils, qui le plus souvent est de surcroît tenu de rester vivre dans la maison paternelle, reste mineur et «assisté» jusqu’à la mort de son géniteur réel ou supposé. Comme dans les films sur la mafia, tant que le père vit, il règne sur tout, et tant qu’il règne, le fils n’est au mieux qu’un héritier en attente. Quant aux mères et aux filles, elles sont tout simplement dépourvues d’existence politique...

Dans ces conditions, les projets criminels qui visent à accélérer une émancipation trop ardemment désirée menacent bien plus que l’ordre familial: ils font vaciller tout l’édifice social et politique romain. D’abord, dans les moments où les grands aristocrates (Catilina, César, Antoine, etc.) s’affrontaient pour la conquête du pouvoir, la masse des fils frustrés par la place que leur réservait l’ordre social romain pouvait constituer une belle réserve de fidèles, susceptibles de prendre les armes au sein même des maisons des adversaires. Dans ce sens, le parricide était en premier lieu un carburant des guerres civiles. Mais plus profondément encore, en s’en prenant à son père, le fils s’en prenait à la figure centrale sur laquelle reposaient l’autorité et le pouvoir à l’échelle de la cité.

À Rome, le parricide est un acte de subversion politique total: il revient à inverser le pouvoir de vie et de mort du père sur le fils et à s’investir soi-même de l’autorité. 

En effet, à Rome, la sphère politique n’est pas un niveau qui se construit à côté et au-delà de la famille et qui permettrait par exemple au fils majeur d’être l’égal de son père en droits et en devoirs civiques. Au contraire, la sphère publique romaine est pensée comme une projection des structures familiales. Le pouvoir politique est désigné dans les mêmes termes que le pouvoir familial. Surtout, il est exercé par les mêmes personnes: les pères, pour qui le gouvernement de la cité est un prolongement du gouvernement de la famille.

Cette intrication du pouvoir familial et du pouvoir politique cristallise dans un élément très original de la société romaine: le «droit de vie et de mort» des pères, dont la législation romaine précise qu’elle s’applique tout particulièrement aux fils. Ce droit n’est pas conçu comme un instrument de justice, puisqu’il est en théorie exercé à la discrétion des pères, sans qu’aucune faute préalable ne soit requise. En réalité il s’agit moins d’un droit réel (puisque d’après Yan Thomas, il n’a sans doute guère été exercé) que la manifestation du principe du pouvoir romain, comme grâce permanente du père.

La centralité du père dans la pensée politique romaine est d’ailleurs telle que lorsque Rome devient une monarchie, les empereurs fondent en partie leur autorité sur leur prétention à incarner la fonction de «pères de la patrie». Dans ces conditions, on comprend qu’au fil du temps, dans la rhétorique politique romaine, le «crime contre le père» reconfiguré en «crime contre la patrie» ait pu se voir investi d’une valeur générique qui lui permettait de désigner tout crime d’Etat, toute atteinte à l’ordre politique. À Rome, le parricide est donc dans son principe un acte de subversion politique total: il revient à inverser le pouvoir de vie et de mort du père sur le fils –pouvoir surtout symbolique mais qui énonce un ordre constitutionnel– et à s’investir soi-même de l’autorité.

Bien qu’il reste pensé, en partie, dans les termes du droit pénal qui a vocation à traiter l’ensemble des homicides, le parricide est donc un crime public à part, à dimension politique et même religieuse, puisqu’il menace de rompre jusqu’au lien qui «relie» la communauté civique. Ceci explique d’ailleurs l’importance des références mythologique et des mots de la religion ou du sacré dans les textes qui en parlent.

Monstruosités contemporaines

Les raisons de rapprocher ce que les Romains ont regardé comme un «crime incroyable» de ce que nous regardons nous-mêmes comme les crimes les plus monstrueux –par exemple l’infanticide ou le terrorisme– sont nombreuses. On y trouve l’origine des mots que l’on emploie pour désigner les uns et les autres, qu’on puise dans le lexique de la «folie» ou dans celui du sacré et de la religion. Elles se manifestent également dans les besoins de communier que suscitent les crimes pédophiles ou les attentats terroristes.

Et ce qui est plus significatif encore sur le plan du statut juridique et politique de ces actes anciens comme récents: ils donnent communément prise à un irrépressible désir ou besoin d’une justice d’exception. Pensons par exemple à la relative clémence des tribunaux (et de l’opinion) devant le meurtre commis par Jean-Marie Villemin pour venger son fils, «le petit Grégory», assassiné à l’âge de quatre ans, de celui qu’il pensait être l’auteur du crime. Plus récemment, l’attitude des autorités françaises devant les jihadistes partis en Syrie, ou encore les propositions politiques destinées à répondre de manière ponctuelle ou pérenne aux attentats commis sur le territoire, expriment une même frustration devant l’État de droit. Le crime monstrueux est celui qui rend concevable et même souhaitable des mesures d’exception et qui doit donc être poussé vers les marges de l’ordre légal «normal».

Dans le fond, ce que les Romains étaient encore capables de penser du parricide en définissant son statut juridique nous suggère beaucoup de choses sur ces crimes que nous qualifions de «fous» en sentant bien qu’ils ne le sont pas –ou pas seulement. Quoiqu’on en veuille, nos réactions soulignent la nature politico-religieuse des crimes terroristes que nous connaissons et qui réalisent, en version 2018, le double refus qu’engageait le parricide à Rome: refus de la source politico-religieuse de notre autorité publique, qui réside désormais dans la souveraineté populaire, et subversion des formes politiquement instituées de l’exercice de la violence, qui s’expriment aujourd’hui dans les termes d’un monopole étatique et d’un usage proportionné de la violence.

Quant à l’infanticide, la comparaison anachronique invite à penser que son horreur propre est redoublée, à travers lui, par l’agression d’un système politique qui a reçu en héritage de son modèle romain une nature essentiellement familiale. Où l’enfant est non seulement le citoyen en devenir, mais encore une figure quintessentielle du citoyen, dont la vulnérabilité absolue est l’amplification de celle de tout un chacun.

Pierre-Henri Ortiz
Pierre-Henri Ortiz (11 articles)
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